Depuis la grande vague de grève de 1962, la plus importante que l'Espagne ait connue après la fin de la guerre civile, le régime tranquiste a traversé une longue période de crise permanente, marquee de temps en temps d'explosions brusques, mais contenue, en gros, dans un cadre évolutionniste et non révolutionnaire. Le bonapartisme franquiste se maintenait par suite d'un équilibre de forces. Les forces conservatrices traditionnelles étaient trop faibles pour arrêter l'évolution, trop fortes
Use décomposer de l'intériéur ou mouvement de masse était trop fort pour être réduit à la passivité, trop faible pour renverser spontanément, sans organisation révolutionnaire efficace la dictature. Sous cet équilibre de forces politiques se profilait la crise historique des forces sociales. La bourgeoisie espagnole est trop faible pour pouvoir tolérer une nouvelle expérience d'essor légal du mouvement ouvrier dans le cadre d'une démocratie bourgeoise décadente (pour ne pas dire classique). Les nouvelles générations ouvrières, sur lesquelles ne pèse plus le poids de la défaite de 1937-1939 et de la longue période de terreur fasciste qui l'a accompagnée et survie, ne sont pas encore assez aguerries et expérimentées, et surtout ne disposent pas encore d'une direction suffisamment efficace, pour pouvoir briser un appareil de répression bien huilé, même s'il parait arriéré en comparaison de celui de la France, des Etats-Unis ou d'autres pays impérialistes avancés. Le
« génie », « l'art de gouverner », et la « bonne fortune » de Franco, sur lesquels s'extasient tant de commentateurs superficiels, tiennent tout entiers dans ces équilibres-là.
Il s'agit d'un équilibre instable, sapé par l'évolution elle-même, qui modifie rapports de force dans précis: affaiblissement structurel des forces réactionnaires traditionnelles qui ont permis le déclenchement du coup • d'état militaro-fasciste de juillet 1936 ; renforcement structurel du prolétariat qui est le seul antagoniste efficace et consistant de la dictature franquiste. L'évolution des dix dernières années a sans doute retardé la révolution, en créant des marges, fort étroites, d'amélioration du niveau de vie par la croissance économique, et surtout en créant des illusions dans une « libéralisation » plus ou moins irréversible du régime Illusions que seule l'expérience, c'est-à-dire le temps, pouvait réduire à néant. Mais cette même évolution a aussi préparé le terrain pour une révolution d'autant plus profonde radicale qu'elle déblaye progressivement le terrain de toutes les « solutions » intermédiaires, qu'elle met de plus en plus face à face les deux grandes forces sociales antagonistes qui émergent de toutes les transformations de la vieille Espagne : la grande bourgeoisie d'une part, le prolétariat de l'autre.
L'année 1970 constitue un tournant à ce propos, et ce à plus d'un titre. Pour la première fois depuis 1936, une vague de grèves politiques de masse a déferlé sur la péninsule. Pour la première fois depuis 1936 sinon depuis 1931 la petite-bourgeoisie urbaine s'est rangée massivement dans le camp du prolétariat. Pour la première fois depuis 1936, révolution des rapports de force entre les classes a provoqué un ébranlement interne au sein des forces politiques sur lesquelles s'appuie la dictature, une crise interne de la dictature. Il est trop tôt pour prédire comment cette crise s'est dénouée, bien que la commutation de la peine des accusés de Burgos soit un indice à ce propos. Mais il apparait que évolution du régime - que ce soit dans le sens d'un « durcissement » de la répression ou dans le sens d'une accentuation de la « libéralisation », ou dans une combinaison entre les deux, ou dans valse-hésitation les deux pôles de la politique franquiste - travaille dorénavant en faveur d'une politisation accrue des masses, c'est-à-dire en faveur d'un renversement révolutionnaire de la dictature. Dans ce sens, il est correct de parler de crépuscule du franquisme. I - La crise permanente que connait le régime franquiste depuis l'explosion gréviste de 1962 reflète des contradictions fondamentales du capitalisme espagnol, multipliées par les traits spécifiques de la dictature militaro-bonapartiste en lente décomposition.
L'expansion économique qui a été et reste réelle, est nettement marginale par rapport a celle des autres pays impérialistes industrialisés, c'est-à-dire qu'elle est fonction d'une prospérité importée et qu'elle tend à amplifier tous les mouvements conjonturels, même réduits, de l'économie impérialiste internationale, avant tout européenne.
L'ouverture du marché espagnol aux marchandises du reste des pays capitalistes, condition de la modernisation du capitalisme espagnol et de son intégration croissante dans l'économie de l'Europe capitaliste, le confronte en permanence avec des concurrents qui produisent à plus bas prix et à meilleure qualité. La balance commerciale est donc en déficit chronique. Ce déficit nourrit l'inflation comme il se nourrit d'elle. Structurellement, ce déficit est couvert par les revenus des touristes et le rapatriement des salaires des travailleurs espagnols émigrés, ainsi que par l'aide financière américaine (en échange des bases militaires) et les importations de capitaux étrangers.
La croissance de l'économie capitaliste espagnole reçoit ainsi une forme spasmodique particulière. Chaque phase de fièvre expansionniste interne (en général d'une durée non supérieure à un an) provoque l'inflation et une augmentation du déficit de la balance commerciale. Chaque difficulté conjoncturelle de l'économie impérialiste internationale réduit immédiatement les ressources extérieures qui doivent résorber cet équilibre. Puis, chaque aggravation du déficit de la balance des paiements, qui résulte de la coincidence de ces forces fondamentales, oblige le régime franquiste à serrer les vis et à étrangler l'expansion par une politique déflationniste. Mais comme celle-ci ne pas provoquer une aggravation des tensions sociales, on relance l'expansion dès que le déficit de la balance des paiements est tant soit peu réduit, ce qúi ouvre un nouveau cycle de développement spasmodique.
Les raisons de ce développement spasmodique ne sont pas conjonturelles mais structurelles : la faiblesse persistante de l'industrie capitaliste espagnole par rapport à ses concurrents étrangers, la gravité des tensions sociales internes. La première rend impossible une expansion persistante sans aggravation de la balance commerciale, la seconde rend impossible une déflation persistante sans risque d'explosion interne.
Il est significatif que, dans sa recherche désespérée de marchés que ne lui disputeraient pas des puissances impérialistes plus développees, le capitalisme espagnol venu trop tard à la phase de la 3ème révolution technologique doive se tourner vers les pays arabes, les pays d'Afrique occidentale et ... la Pologne (Franco et Gomulka ont ainsi échangé de bons offices tout au long des années 1969 et 1970, la bureaucratie polonaise n'hésitant pas à briser la grève des mineurs des Asturies par des fournitures de charbon). C'est dire les perspectives plus médiocres qui s'ouvrent devant ce capitalisme sur les grands marchés mondiaux En 1969, les pays du Marché Commun ont importé d'Espagne pour 300 millions de dollars de produits alimentaires, et seulement pour 260 millions de produits manufacturés! Ils ont exporté en Espagne pour 1.175 millions de dollars de produits manufacturés, et 55 millions de produits alimentaires.
Il y a une imbrication évidente entre cette contradiction économique fondamentale du capitalisme espagnol et ses contradictions sociales aigues. Le caractère trop arrièré et trop instable de cette économie n'a pas permis de créer la marge de manoeuvre suffisante pour des réformes de type néo-capitaliste.
Certes, avec une croissance économique indéniable au cours de la décennie qui vient de s'écouler, le niveau de vie des travailleurs et des masses laborieuses espagnoles s'est quelque peu élevé. Mais il s'est élevé insuffisamment pour supprimer ou même réduire deux décalages : celui entre les revenus réels de diverses parties de l'Espagne, celui entre les salaires réels espagnols et les salaires réels du reste de l'Europe capitaliste.
La « Banco Espanol de Credito » a publié en 1969 un annuaire du marché espagnol qui comporte de nombreuses indications précieuses sur l'extrême inégalité de développement entre les différentes provinces et régions d'Espagne. La différence du niveau de développement entre les régions les plus riches (Baléares, Catalogne, pays basque) et les regions les plus pauvres (Ronda en Andalousie, Badajoz, Jaen) est évalué à 1.000 %. différence des « coefficients de richesse active » s'échelonne entre l'indice 16.600 pour Madrid et 28 pour Ayamonte
(province de Huelva) ! Le pouvoir d'achat par tête d'habitant dans les provinces repu bures ele en 1 ser des pare e provinces les plus pauvres s'élève à peine à 15 % de celui des provinces sous-emploi et la misère extrêmes, qui se cachent derrière ces chiffres.
Mais toute poussée déflationniste, tout ralentissement de l'expansion, tout reflux des émigrés par suite d'une récession ou d'une augmentation du chômage à l'étranger, rend ce sous-emploi tout de suite explosif.
Par . ailleurs, suffit de constater que le conseil des ministres espagnols a fixé le nouveau salaire minimum à 120 pesetas par jour, soit
3.000 pesetas par mois, et que ces 3.000 pesetas représentent l'équivalent de 230 FF ou de 42 dollars, pour se rendre compte du décalage énorme qui subsiste entre les salaires espagnols et les salaires du reste de l'Europe. Les révolutionnaires réclamèrent un salaire minimum de 150 pesetas dès 1962 : ils réclament auiourd'hui 400 pesetas par jour mınimum. Ce décalage est fonction à la fois du sous-emploi (de l'armée de réserve industrielle) et de la dictature (de sous-emploi (de l'armée de l'absence de syndicats de massse véritables, capables d'obtenir que la force de travail soit vendue à sa valeur). En exportant ses chomeurs, en les transformant en souus-prolétariat et prolétariat-manoeuvre des autres économies capitalistes d'Europe, le capitalisme espagnol s'est créé une soupape de sûreté temporaire. Mais au fur et à mesure que les émigrés rentrent au pays, y apportent les besoins et les goûts acquis à l'étranger, et s'efforcent de les incorporer dans le minimum vital, soupape de sûreté se bloque et se transforme au contraire en foyer c'est-à-dire dans la valeur de la force de travail en Espagne, cette d'incendie.
C'est l'imbrication des contradictions économiques et sociales du capitalisme espagnol qui a été le fondement de la durée de la dictature capitalisme espagnol qui a été le fondement de la durée de la dictature franquiste. elle qui empêche toute possibilité d'une transformation véritable de la dictature en « Etat fort » de type gaulliste, pour ne pas dire en démocratie bourgeoise. Le réveil de la combativité des masses a rendu possible une lutte incessante pour des revendications immédiates. La fonction essentielle de la dictature est d'empêcher une coordination et une généralisation de ces luttes qui les rendraient incompatibles avec la survie de ce capitalisme faible. dernière analyse, la bourgeoisie espagnole n'a d'autres perspectives réalistes de survie que dans le cadre d'une dictature, aussi longtemps que dure la combativité croissante des masses. Libéraux bourgeois, sociaux-démocrates, réformistes de tout poil, avec en espagnol, essaient bien entendu de la convaincre du contraire. Mais la bourgeoisie montre chaque fois à nouveau qu'elle comprend mieux ses propres intérêts que ces conseillers bien intentionnés à son égard. Les événements depuis 1969, c'est-à-dire depuis la proclamation de l'état d'exception, en ont été la confirmation très nette. II - On présente généralement la politique franquiste des dernieres années comme oscillant entre deux ailes, celle du phalangisme vieux jeu (Solis) ou nouvelle manière (Fraga), et celle de l'Opus Dei technocratique et néo-capitaliste, « libéralisant » et « européen », qu'incarne l'actuel ministre du Plan, Lopez Rodo et le ministre des Affaires etrangeres Lopez Bravo. Le remaniement ministériel de septembre 1969, la désignation du prince Juan • Carlos comme successeur de Franco ; la grâce des six condamnés à mort de Burgos sont présentés comme un triomphe de ceux-ci sur ceux-là. La proclamation de l'état de siège, les manifestations de rue à l'appui de Franco après la sentence au procès de Burgos, sont présentées comme une revanche des premiers sur les seconds. A l'arbitrage de Franco, qui a joué un jeu d'équilibre entre les deux tendances pendant plus de dix ans, se serait substitué un arbitrage de l'armée. Après la transformation de la dictature fasciste en dictature bonapartiste, on assisterait à la transformation de celle-ci en dictature militaire pure et simple (avec ou sans nouveau coup d'Etat).
Cette analyse s'appuie évidemment sur des données réelles. La bureaucratie phalangiste a vu son pouvoir diminuer sans cesse depuis que l'Espagne franquiste est sortie de l'isolement, que le secteur industriel étatique - qui ne pouvait s'éclore que dans des conditions d'autarcie et de protectionnisme extrêmes — a été réduit à la portion congrue, depuis que le capitale étranger s'est répandu sur toute la oéninsule et que l'Espagne est en fait gouvernée par une coalition d'intérêts des grands groupes financiers espagnols, de plus en plus associes aux grands monopoles capitalistes internationaux. Que cette coalition d'intérêt se reconnaisse mieux dans les technocrates affairistes de l'OPUS que dans des intrigants démagogues ou les fascistes sans cervelle de la phalange, c'est l'évidence même.
Mais ce n'est là qu'un des aspects de la réalité complexe de l'Espagne capitaliste d'aujourd'hui. Les chefs de l'OPUS et des groupes financiers ne sont pas moins inquiets que ceux de l'armée, de la police et de la phalange sur le maintien de l'ordre à tout prix. Après tout, ils ont plus à perdre dans le cas ou la « subversion » triomphe, puisqu'ils possédent des richesses infiniment plus importantes et se sont avérés en matière de concussion et de trafic d'influence, des spécialistes autrement habiles (cf. affaire MATESA ! ) que les petits voleurs de la hiérarchie fasciste. Au-delà des divergences réelles qui séparent les deux ailes du franquisme, elles ont donc un intérêt commun: empêcher une révolution sociale, contenir un mouvement de masse qui risque de devenir explosif.
En période calme, des divergences de vue peuvent éclater entre ces deux ailes sur la tactique la plus adéquate à utiliser à cette fin. Les uns prônent des concessions matérielles, les syndicats réels semi-légaux, « l'intégration » des revendications matérielles pour mieux étouffer les revendications politiques et la politisation ; les autres, sans s'opposer aux concessions matérielles - ils en réclament même quelquefois davantage - récusent tout ce qui permet une activité autonome des masses, même sur le plan syndicalréformiste. Mais, dès que l'activité des masses s'amplifie, la « lutte contre la subversion » transfère logiquement le centre de gravité du pouvoir vers l'aile répressive. Il en a été ainsi lors du premier état d'exception en 1969. Il en a été de même au début de l'agitation contre le procès de Burgos. Ce qui apparaît comme deux fractions du pouvoir par certains aspects de la réalité politique espagnole sont donc aussi deux formes d'exercice de pouvoir combinées des grands monopoles, alternant selon l'évolution des rapports de force.
Dans ce sens, une dictature militaire ouverte, un coup d'état militaire, voire un « nouveau 1936 », ne représenterait aucune issue immédiate pour les contradictions dans lesquelles se débat bourgeoisie espagnole. En 1936, il s'agissait de briser par la terreur un mouvement de masse révolutionnaire qui pouvait étendre la main vers le pouvoir. Même à ce moment, l'entreprise était risquée, car elle faillit précipiter ce qu'elle était censée éviter. Elle ne fut, en définitive, victorieuse que par suite de la faillite et de la trahison des organisations ouvrières traditionnelles. Aujourd'hui, il s'agit de savoir comment assurer une industrialisation accélérée sans que le prolétariat, qui devient sans cesse plus nombreux, plus jeune et plus combatif, ne lutte pour des salaires et des droits que le capitalisme espagnol est incapable de lui accorder. Démanteler la dictature, c'est-à-dire permettre au prolétariat de combattre plus librement, n'est pas plus efficace dans ce cas que renforcer la répression : le combat clandestin ne peut guère être canalisé contenu plus facilement que le combat légal ou semi-légal - les événements des deux dernières années en sont la preuve ! - et la répression en elle-même est incapable d'empêcher ce combat. Une dictature militaire ouverte, même combinée avec des mesures sociales démagogiques, n'offre aucune issue à l'impasse. Toute comparaison avec la Grèce des colonels est déplacée, d'abord parce que le poids du prolétariat est infiniment plus grand dans la société espagnole que dans la société grecque, ensuite parce que la dictature est survenue en Grèce après une démobilisation et une démoralisation croissante des masses, tandis qu'en Espagne on se trouve en plein essor de celles-ci.
Un facteur supplémentaire permet de conclure que la crise interne de la dictature, au cours des dernières semaines, est d'une extrême gravité pour la survie du franquisme: si l'armée a incontestablement essavé de jouer un jeu autonome de celui du gouvernement — pour la première fois depuis l'établissement de la dictature — ce jeu n'est guère homogène. En fait, de nombreux signes permettent d'affirmer que le haut commandement de l'armée s'est moins inquiété des manifestations de rues ouvrières et étudiantes que de l'impact du procès de Burgos dans les rangs de l'armée elle-même. La camarilla des officiers superieurs s'est divisée entre partisans des mesures fortes, partisans des mesures de clémence, et cliques irritées de ce que l'armée soit transformée par les ministres de l'OPUS en bouc émissaire des de la dictature. Des informations sur des mouvements revendicatifs et oppositionnels au sein du contingent sont parvenues à l'étranger - y compris de la garnison de Burgos elle-même - indiquant que la contestation grandit également chez les soldats, les. opposant aux officiers.
Sans doute est-ce à des moments où cette contestation pénètre au sein de l'armée que les chefs les plus réactionnaires et les plus résolus s'affolent et sont le plus tentés de frapper. Mais frapper où et qui ? Vu la politisation croissante du mouvement des masses — sur lesquels les dirigeants de l'opposition réformiste clandestine s'étonnent autant que les journalistes étrangers vu le passage massif des classes moyennes (cf. les commerçants de Barcelone, de Bilbao et d'ailleurs) du côté des « contestataires », il est probable que tout coup de force accentuera le déchirement l'armée plutôt qu'il ne l'arrêtera. L'avant-garde espagnole n'est que pe touchée par le virus des illusions constitutionnelles et électoralistes, qui avait paralysé les masses brésiliennes en 1964 et les masses grecques en 1967. Il y a peu de risques qu'une aggravation de la répression la prenne au dépourvu. En effet, cette aggravation n'a-t-elle pas déjà été essuyée au début de 1969 par la proclamation de l'état d'exception ? Les candidat super-Franco doivent se dire que cela n'a rien changé au dilemne immédiat auquel le capitalisme espagnol doit faire face. Et s'ils ne se le disent pas, les événements se chargeront de le leur rappeler avec plus de force encore ! III - Le fait capital de l'année 1970 dans l'histoire de la dictature tranquiste, c'est la faillite de la répression accentuée avec la proclamation de l'état d'exception. Moins de deux ans après cette proclamation, l'Espagne franquiste a connu au cours du deuxième semestre de 1970 le plus grand nombre de grévistes de toute son histoire. Et depuis la préparation du procès de Burgos, ces grèves ont pris de plus en plus nettement une tournure politique.
Ce serait évidemment sous estimer gravement les faiblesses du mouvement ouvrier espagnol que d'affirmer que l'état d'exception a été sans effets. Il a permis a la dictature de frapper durement les organisations ouvrières et étudiantes d'autant plus durement qu'elles étaient semi-légales (on pense en premier lieu au réseau national des commissions ouvrières d'inspiration PCE) ou qu'elles étaient trop faibles organisationnellement (on pense ici à toute une série de groupes jeunes d'extrême-gauche, surtout composés d'étudiants). mouvement ouvrier et revolutionnaire a payé cher, en 1969, les illusions réformistes et «libéralisantes » des uns, le manque de sérieux organisationnel et conspiratif des autres.
Le démantèlement des commissions ouvrières, les arrestations de nombreux militants, la désintegration certains groupes « gauchistes », ont sans doute freiné l'essor du mouvement de masse dans l'année 1969, qui est devenue, pour cette raison, une année faste pour le capitalisme espagnol, tant sur le plan économique que sur le plan social. Mais le boom de 1969 a lui-même nourri la reprise des luttes ouvrières. Fondamentalement, la classe ouvrière n'a été ni défaite ni démoralisée par l'état d'exception. A peine terminée une phase de regroupement, les grèves éclatent de 1. cuveau, quelquefois d'ailleurs mieux organisées qu'auparavant, et sans tomber dans le traquenard de la semi-légalité au sein des syndicats d'Etat. Et si la répression dure de 1969 a accru momentanément le poids du PC - plus puissant, mieux ramifié que les groupes d 'extrême-gauche, et donc capable de mieux résister à une répression sélective — elle a aussi hấté la formation d'une avant garde révolutionnaire mieux aguerrie, qui prend au sérieux les règles de conspiration et s'efforce de construire des organisations mieux protégées contre les vagues successives d'arrestations.
Dans ce sens, on est en droit de parler de l'échec de la politique de répression appliquée du début jusqu'en septembre de 1969. Le bilan historique de cette tentative a été la montée de la politisation des luttes qui caractérise le deuxième semestre de 1970, au cours duquel la lutte contre la répression, pour la libération des prisonniers politiques, contre la parodie de justice de Burgos, prend pour la première fois le pas même sur la lutte - si nécessaire et si aigue, du fait même des conditions d'existence du prolétariat espagnol - pour les augmentations de salaires, alors que l'économie s'oriente de nouveau vers la récession.
Les évènements se sont donc chargés de dégonfler les baudruches réformistes et « libéralisantes », plus que ne pouvait le propagande des révolutionnaires. Toute tentative de dévier les luttes ouvrières vers des formes d'action et d'organisation purement syndicales, espèrant des changements au sommet de la dictature et le démantèlement de celle-ci, s'est avérée une politique criminelle de suicide. La vie a appris aux travailleurs espagnols à lier intimement les revendications économiques et les revendications politiques démocratiques, et à se doter à cette fin d'organisations clandestines. La dictature franquiste ne peut pas se métamorphoser en démocratie bourgeoise sous la pression des masses ». Elle doit être renversée par une action directe révolutionnaire des masses. Et si cet assaut révolutionnaire contre le pouvoir peut commencer par une lutte pour des revendications économiques et démocratiques les plus élémentaires, il se transformera inévitablement en un processus de révolution permanente qui mettra à l'ordre du jour, non pas la consolidation d'une quelconque monarchie constitutionnelle ou République libérale, mais la création d'une démocratie socialiste des conseils, des soviets. La grande différence avec 1931-1936, c'est que les rapports de force sociaux à l'intérieur de l'Espagne et de l'Europe sont infiniment plus favorables à la victoire d'une telle révolution, socialiste et prolétarienne, aujourd'hui qu'ils ne le furent il y a 35 ans.
Mais si, malgré des rapports de force moins favorables qu'aujourd'hui, la victoire de la révolution était parfaitement possible en 1936, à condition qu'une direction révolutionnaire s'affirme et soit reconnue par le prolétariat espagnol, même les rapports de force plus favorables d'aujourd'hui assureront par eux-mêmes sans doute une période plus prolongée et plus dure de luttes, mais pas une victoire révolutionnaire. Comme jadis, le facteur direction, le facteur parti revolutionnaire, reste le facteur absolument décisif. C'est cela que doivent comprendre les jeunes révolutionnaires, issus d'un tumultueux processus de sélection au cours de la décennie qui vient de s'écouler. C'est à la création de ce parti qu'ils doivent consacrer tous leurs efforts.
Construire le parti révolutionnaire en Espagne aujourd'hui, cela signifie concrètement lutter avec une rigueur extrême, sur le terrain programmatique, contre toutes les déformations menchévistes néo-menchévistes des khrouchtchéviens et de pas mal de maoïstes et de sociaux-démocrates de gauche, concernant la nature de la révolution espagnole qui s'annonce, éduquer inlassablement l'avant-garde ouvrière à se préparer à l'auto-organisation des masses dans des comités et des conseils, organes de dualité de pouvoir d'abord, organes de lutte pour le pouvoir prolétarien ensuite. Cela signifie concrètement sur le plan stratégique accorder à la question d'organisation l'importance-clé qu'elle possède aujourd'hui, construire inlassablement une organisation disciplinée de type léniniste, capable de resister aux coups répression, de centraliser les expériences de luttes à l'échelle nationale et, progressivement les luttes elles-mêmes, capable de dégager de ces expériences et d'une analyse scientifique du capitalisme espagnol le programme de revendications transitoires capables de mobiliser les masses en vue de renversement de la dictature et du capitalisme. Cela signitie concretement sur le plan de l'orientation générale, prôner des formes de lutte qui déjouent toutes les manoeuvres réformistes et permettent à une avant-garde de plus en plus large d'apprendre la pratique de combats révolutionnaires. Cela signifie concrètement, sur le plan formulés, qui entrainent le maximum de travailleurs et d'étudiants dans tactique, faire l'apprentissage des mots d'ordre les mieux un combat de classe autonome, faire l'apprentissage du font unique qui permet de réaliser l'unité dans la lutte de tous les travailleurs, sans que les révolutionnaires abandonnent leur drapeau, cachent leurs buts ou camouflent leur programme. Cela signifie également comprendre la juste place qu'il convient d'attribuer aux revendications démocratiques et nationales dans cette tactique de masse, ainsi que le confirment les événements de novembre-décembre 1970 et comprendre en même temps la juste place que la création des formes et techniques d'auto-défense des masses occupe dans la mobilisation contre une dictature cruelle et implacable.
Cette construction n'est possible que sur la base de tout l'acquis théorique et pratique du mouvement ouvrier révolutionnaire espagnol et mondial.
Elle sera la construction de la section espagnole de la IVème Internationale.
31 décembre 1970.