Nous publions ci-après des extraits d'une étude sur la guerre entre le Salvador et le Honduras, écrite par le révolutionnaire guatémaltèque Ricardo Rodriguez.
Le Salvador est une petite république de 21.393 km2 de superficie, dont la population atteint 3.300.000 habitants. L'économie du pays est sous la domination d'une oligarchie de bourgeois et de propriétaires terriens, composée d'environ 28 familles, qui reste traditionnellement appelée, vu le nombre de familles qui le composaient initialement, le « groupe des 14 familles > (1). Formé à l'origine de producteurs de café latifondiaires, ce groupe s'est transformé grâce aux gains accumulés par l'exploitation agricole semi-féodale, en un important complexe financier et industriel étroitement lié et asservi aux capitaux yankees et européens. Bien que la principale source de production du Salvador reste l'agriculture (café, canne à sucre, coton...), le degré de développement de son industrie constitue déjà un facteur déterminant de son économie, où l'industrie de transformation (textiles, huiles et autres produits manufacturés) joue un rôle primordial. Dans la sphère du Marché commun centraméricain (M.C.C.A.) le Salvador est le foyer industriel le plus important. Quant au régime de propriété de la terre, le trait distinctif de ce pays est le fait que le groupe des « quatorze famil les » concentre entre ses mains 50% des terres labourables, ce qui est l'indice de concentration latifondiaire le plus élevé en Amérique latine, région où le latifundium constitue un mal endémique.
Ce très haut degré de concentration des terres réservées à la production pour l'exportation et au bénéfice exclusif d'une poignée de familles, auquel s'ajoute l'insuffi. sance d'une industrie encore marginale et dépendante, incapable d'absorber la maind'œuvre arrivant des campagnes, tels sont les facteurs qui ont déterminé un cadre de chômage et de misère chroniques, qui n'a pas d'équivalent en Amérique centrale. Le taux de natalité élevé (3,1%) est un facteur qui aggrave la situation, mais ce n'est pas, comme veulent le faire croire les politiciens et sociologues bourgeois, la cause fondamentale ou exclusive des problèmes.
Durant ces derniers trente ou quarante ans, le chômage trouva spontanément un exutoire dans l'émigration de la main-d'œuvre excédentaire vers les pays voisins et, en particulier, au Honduras. Trois cent mille Salvadoriens émigrèrent vers la république voisine du nord et, sous l'action de divers facteurs, dont on peut considérer comme les plus significatifs l'existence au Honduras de grandes portions de terres dépeuplées et le relatif degré de qualification des emigrants, ils se transformèrent en petits et moyens paysans et commerçants et en ouvriers agricoles.
Consciente de la dangereuse pression sociale que constitue le chômage chronique et anxieuse de ses conséquences possibles, Poligarchie salvadorienne a toujours soutenu, par la voix de ses porte-parole, que l'immigration à grande échelle résoudrait le problème. Il y a seulement quelques années, le gouvernement du Salvador proposa à son voisin du Honduras un projet propre à impulser le développement agricole des zones improductives du Honduras en employant la main-d'œuvre excédentaire du Salvador. Le gouvernement du Honduras ne considéra jamais sérieusement une telle possibilité et comme une telle situation existait de fait, à certains égards, l'approbation du projet aurait eu comme seule signification sa légalisation.
Le régime actuel du Salvador tire ses origines d'un coup d'Etat militaire par lequel un groupe de colonels ayant à leur tête Julio A. Rivera (actuel ambassadeur de son pays à Washington) fit tomber en janvier 19i in robinetomen oneme dorigine militaire, qui commençait à faire montre de velléités réformistes excessives. Rivera se « légalisa » par ce recours bien connu des gorilles putschistes : les élections dirigées. Et par ce même procédé il fut plus tard remplacé à la présidence, au terme de sa « période constitutionnelle », par un
(1) Parmi les familles en question figurent les Duenas. De Sola. Vilanova, Quinonez, Rocha et . Sol.
QUATRI autre des colonels putschistes de 1960 : Fidel Sanchez Hernandez.
Une fois « légalisé » par la pantomine électorale, Rivera mena à bien quelques réformes, forcément limitées pour ne pas léser les intérêts des classes dominantes du
Salvador, telles que la libéralisation de la législation du travail et d'autres, tout aussi anodines. Il créa un climat de relatif civisme qui cachait à moitié un régime de violence et de répression. En reconnaissance de cet « effort libéral », son gouvernement fut choisi par le Département d'Etat américain comme ‹ échantillon de démonstration » pour sa machinerie théâtrale qui est le programme de l'Alliance pour le Progrès (ALPRO) et pour constituer l'assise politique et économique du M.C.C.A. (Marché commun centraméricain). Si on relit les publications nord-américaines de cette époque, on peut constater les éloges qu'ils prodiguèrent au sujet des soi-disant « résultats » que le régime de l'ALPRO obtenait au Salvador.
Ce processus ne se déroula pas, comme c'était prévisible, sans de sporadiques affrontements entre les factions de l'oligarchie salvadorienne, dont l'aile la plus conservatrice et la plus puissante (qui compte à son actif un passé lourdement taché de sang, notamment le massacre des 30.000 paysans en 1932) s'opposa de front aux mesures réformistes limitées qui, comme la timide « réforme agraire › et la fixation du salaire agricole minimum, avaient été recommandées par l'ALPRO et les tendances plus libérales et souples qui répondaient localement à la conception kennedyste de la « révolution non violente ». Mais comme cela devait arriver entre « rapaces du même repaire », au terme d'un processus de croissantes concessions mutuelles, les tendances qui s'affrontaient en arrivèrent à un équilibre d'intérêts. Les requêtes les plus significatives de l'ALPRO furent tout bonnement laissées de côté, tandis que les investisseurs gringos d'un nouveau genre s'entendaient pour consolider le Salvador comme noyau et principal bénéficiaire du M.C.C.A. Il faut se rappeler qu'en dernière instance, la droite reactionnaire constitue la première défense d'un système que les Yankees veulent modifier mais non pas éliminer. Le point culminant de ce processus fut atteint alors que Fidel Sanchez était déjà au pouvoir.
Le Honduras a une superficie de 141.521 km2 et une population de 2.300.000 habitants. Son économie a été dominée dans le passé par la United Fruit Company (UFCO) et se trouve actuellement sous la domination des monopoles qui ont absorbé la vieille compagnie fruitière en conservant son nom et ses méthodes colonialistes
EME INTERNATIONALE d'origine. L'infâme monopole fruitier, fléau de nombreux pays latino-américains, a pratiquement assombri ces quatre-vingts dernières années de l'histoire de la patrie de
Morazán. Il convient de rappeler un antécédent des machinations de cette pieuvre pour l'actualité qu'elles ont recouvrée l'occasion du conflit Honduras-Salvador.
Pendant la période d'expansion initiale des compagnies fruitières, au début du siècle, les luttes des groupes monopolistes rivaux (Cuyamel Fruit Co et la camarilla de flibustiers dirigée par Sam Zamurray) faillirent mener à une guerre fratricide entre le Guatemala et le Honduras, à travers une série d'accrochages qui apparurent au public comme de simples incidents frontaliers. Une fois menée à terme la lutte pour l'hégémonie monopoliste, avec l'absorption des groupes. rivaux par Zamurray et ses comparses, les « litiges frontaliers » cessèrent comme par enchantement. Le nouveau monopole, ses intérêts et ses possessions territoriales garantis dans les deux pays, prit le nom rassurant de United Fruit Company (UFCO) et la « fraternité » entre le Guatemala et le Honduras ne fut plus altérée, bien que les sentiments nationalistes qui s'étaient exacerbés n'aient pas disparu aussi vite.
Il existe au Honduras une oligarchie de bourgeois et de propriétaires fonciers dont le degré de développement économique est moindre que celui de son homologue au Salvador, constituée fondamentalement par un noyau de 41 familles d'éleveurs latifondiaires, associés à l'UFCO, et de commerçants capitalistes. Entre l'UFCO et cette camarilla sont accaparés 38% des terres productives. L'essentiel du reste des terres est formé de vastes pinèdes, propriétés nationales et municipales.
Economiquement, le Honduras est un pays arriéré parmi les pays sous-développés. Son économie, presque exclusivement agricole, est celle d'une semi-colonie. principale production, constituée par la banane, d'autres fruits et quelques minerais, est, dans sa totalité, extraite et exportée par les canaux de l'UFCO. C'est l'associé le moins important du MCCA à cause de la faible capacité de son marché intérieur et de sa production. Ses voisins ont dû lui donner un statut protectionniste au sein du MCCA pour compenser son arriération.
Le régime actuel du Honduras a ses origines, comme celui du Salvador, dans un coup d'Etat militaire par lequel le colonel Osvaldo Lopez Arellano, un gorille de formation universitaire yankee, fit tomber en 1969 le président élu en fonction, Villeda Morales, juste quinze jours avant que ne se tiennent les élections nationales pour dési. gner son suedesseur. Dans un premier temps, Villeda Morales, dont le parti dit libéral avait espéré un vaste appui populaire, avait commencé par avoir quelques désaccords avec l'UFCO du fait de l'enthousiasme avec lequel ses partisans accueillaient les réformes que l'ALPRO déclarait nécessaires en général. C'est ainsi qu'au Honduras s'est produit, avec une violence plus grande que dans les autres pays latino-américains, l'affrontement au sommet entre les intérêts impérialistes rivaux, conjointement à la lutte entre les factions politiques de l'oligarchie locale et leurs tendances respectives, qui ont caractérisé en 1963 la dernière année du gouvernement Kennedy aux Etats-Unis. Nous devons rappeler à ce sujet que Kennedy, en cette période critique, ne voulut pas reconnaître le gouvernement de fait de Lopez Arellano et ordonna de suspendre l'aide que l'ALPRO avait planifiée pour le Honduras. Quelque chose d'analogue s'était pro-
Pour réaliser ce que demande l'ALPRO, le gouvernement de Lopez Arellano prépara un projet de réforme agraire qui fut rédigé avec l'aide de Rigoberto Sandoval, un des conseillers de la Banque Interaméricaine de Développement (B.I.D.) au Honduras. La conception de base qui caractérise la loi qu'ils élaborèrent donne l'impression que ses auteurs et instigateurs suivirent le raisonnement suivant : « Pour mener à bien la réforme agraire que PALPRO demande nous devons partager quelques terres. Le problème est de savoir quelles terres on va partager. Il faut procéder par élimination. Toucher aux propriétés de l'UFCO, c'est violer un tabou. Si nous attaquons la propriété de l'oligarchie, la réforme agraire se convertira en une mesure « communiste» et nous ne devons pas oublier les intérêts que nous représentons, Mettre la main sur les grandes surfaces boisées nationales et municipales implique un investissement très important. Il ne reste plus alors que les terres exploitées par les émigrants salvadoriens (370.000 ha dans le nord et l'ouest du pays). De plus, si nous exproprions les Salvadoriens, nous démontrerons notre « sens patriotique », puisque nous récupérerons pour les Honduriens des propriétés « aux mains d'étrangers » (quant à lUFCO nous avons déjà dit que son cas ne se posait pas ; de plus, c'est une question de simple arithmétique : alors que les Salvadoriens menacent l'intégrité territoriale, vu qu'ils sont 300.000 à résider sur ces terres, les résidents « américains › ne sont pas plus de 3.000 et nous aident à nous « civiliser ›). Et plus encore nous ferons étalage de notre sens pratique : les Américains ne sont-ils pas réputés pour avoir le plus de sens pratique au monde ? Et l'higtoire des Etats-Unis n'est-elle pas riche d'ex-
IONALE 51 duite quelques mois auparavant au Guatemala, quand le gorille Peralta Azurdia, après avoir chassé son congénère Ydigoras Fuentes et interrompu un soi-disant « processus constitutionnel », subit de la part du Département d'Etat des pressions similaires. Après l'assassinat de Kennedy, le gouvernement yankee accorda à Lopez Arellano sa reconnaissance diplomatique et rétablit l'aide de l'ALPRO à la condition que le gorille hondurien s'institutionnalise et satisfasse à certaines conditions figurant au programme de l'Alliance pour le progrès. Ayant démantelé le Parti libéral, Lopez Arellano ne rencontra aucune opposition organisée et put avec une relative facilité souscrire, dès 1965, à la farce électorale qui lui valut le titre de « gouvernant constitutionnel > pour six années supplémentaires. périences instructives sur la façon expéditive de redistribuer les terres, comme celle de l'expropriation des Indiens ? Et, finglement, pour montrer notre « radicalisme » nous décréterons l'expropriation des Salvadoriens sans aucune sorte d'indemnisation ».
La plupart des conséquences tragiques de l'application de la « réforme agraire » au Honduras font apparaître la parodie antérieure comme une synthèse suffisamment objective et sérieuse de la conception centrale et des principales dispositions contenues dans la législation agraire du gorille Lopez Arellano et de ses comparses. Le fil de cette loi-couperet fut dirigé contre les parcelles des petits et moyens propriétaires d'origine salvadorienne et dans des conditions dépourvues de toute considération humanitaire.
Point n'est besoin d'être visionnaire pour se rendre compte que de semblables mesures devaient produire de graves conflits au cours de leur application. Les premiers incidents se produisirent dès 1968, immédiatement après que la loi fut promulguée et ses manifestations suivirent toute une gradation progressive : elles commencèrent avec des menaces, puis des expulsions préliminaires et arrivèrent à des affrontements armés sur la frontière avec le Salvador. Le conflit toutefois prit un tournant dramatique un an plus tard, à partir du 30 avril 1969, quand les autorités du Honduras entreprirent l'application de la « réforme agraire », fixant un délai de trente jours pour que les paysans salvadoriens quittent les terres qu'ils avaient jusqu'à présent cultivées sans restrictions. C'est alors que se produisit le premier exode de Salvadoriens qui, au 2 juin, avait dépassé le chiffre de 11.000 personnes. Le
L'ORIGINE DU CONFLIT
L'ORIGINE DU CONFLIT
QUATRI gouvernement de Lopez Arellano accéléra l'avalanche qu'il avait déclenchée, excitant des groupes de paysans honduriens sans terre et des bandes de lumpen avec des mots d'ordre patriotiques. Au nombre des conséquences de l'attitude du gouvernement du Salvador, on compte l'entrée en jeu de ce que l'on a appelé la « Mancha Brava », c'est-à-dire des groupes terroristes formés de repris de justice ultraréactionnaires qui se sont consacrés à ruiner les résidences des Salvadoriens par leurs raids (vols, effractions, incendies, etc.) dans le meilleur style west yankee. Pour le mois de juin, l'exode des Salvadoriens a atteint le chiffre de 17.000 personnes.
L'oligarchie salvadorienne, craignant que les milliers de travailleurs expulsés qui rentraient dans leur pays d'origine ne mettent en danger le statu quo économique, fit pression sur son gouvernement, considéré comme plutôt mou, pour qu'il défende jusqu'au bout ses intérêts menacés. Elle eut recours, pour ce faire, y compris à une certaine forme de chantage en flattant les ambitions de militaires encore plus récalcitrants et bellicistes que ceux installés au pouvoir. Elle fournit également des sommes considérables destinées à financer des campagnes intensives d'incitation au chauvinisme par le canal de la presse, de la radio et de la télévision, dans l'intention de créer un climat général d'hystérie nationaliste à outrance.
De son côté, l'UFCO entreprit d'épauler Lopez Arellano et de lui fournir à son tour des fonds pour sa propre campagne de psychose chauvine (on a pu établir que la majorité des Honduriens qui affluèrent à Mexico pour assister aux matches de sélection entre les équipes de football du
Le résultat militaire de la guerre fit dire aux porte-parole officiels du Honduras et à bon nombre d'observateurs abusés, que le gouvernement du Salvador avait agi avec préméditation et perfidie, appréciation qui révèle seulement une grande hypocrisie chez les premiers et une légèreté de même ordre chez les seconds. En vérité, l'hypothèse que le conflit dégénère en un affrontement armé comme forme extrême du jeu de pressions, a été préméditée par les deux gouvernements, mais pas avec la même diligence.
Dès 1968, abondèrent les discours et prises de position démagogiques au sujet de la capacité à « défendre l'intégrité territoriale », en provenance des deux gouvernements et armées s'abusant respectivement. Au travers de ces déclarations « défensives » en apparence, se dessinaient des menaces très claires.
EME INTERNATIONALE Honduras et du Salvador avaient été amenés par avions spécialement frêtés par l'UFCO. De supporters sportifs fanatiques, ils se changèrent bientôt en supporters fanatiques du patriotisme hondurien). Les oligarchies et les gouvernements des deux pays conjuguèrent leurs efforts et leurs ressources dans une campagne ouverte d'excitation des instincts patriotiques les plus élémentaires et les plus vulgaires. On peut malheureusement constater qu'il n'y eut aucune résistance contre de telles campagnes dans aucun des deux pays.
Les matches relatifs aux éliminatoires régionales, préliminaires au championnat du monde de football eurent lieu précisément au moment où le conflit latent connut son acuité maxima, quand les esprits collectifs, à la fois excités et contrôlés, se trouvaient sur le point d'exploser. Les gouvernements des deux pays se gardèrent d'empêcher ou même de contenir un processus qui était prévisible. Au contraire, sans le moindre scrupule, il utilisèrent les matches de football en toute conscience et avec l'intention bien déterminée de chauffer les passions publiques à travers l'émotivité que suscitent les joutes sportives, état d'esprit qui, comme on sait, se prête peu à la réflexion et au raisonnement.
Ce qui suivit fut un enchaînement d'événements qui n'avaient vraiment rien de fortuit et qui, s'ils surprirent, le durent seulement à leur ampleur. Au fond de tout cela il y avait la volonté déterminée de chacun des gouvernements, et des intérêts supérieurs qu'ils dissimulent, d'obliger l'autre à prendre dans ses mains cette braise incandescente que sont les 300.000 Salvadoriens sans terre ni travail.
Maintenant, il convient d'analyser le déroulement et les résultats concrets de la guerre en tant que conséquence directe et naturelle de l'état objectif que présentaient dans chaque pays trois facteurs nécessairement partie prenante du processus particulier de la guerre, et de la combinaison correspondante qu'en fit chacune des deux parties adverses. Il s'agit des facteurs politique, économique et militaire.
Devant de tels faits, il est nécessaire d'émettre quelques appréciations sur ce phénomène affligeant et édifiant d'unification convergente de volontés individuelles, que peut impulser à certaines occasions dans les pays sous-développés le nationalisme à outrance ; constater également le niveau politique actuel terriblement faible chez les peuples qui, comme celui du Salvador, ont connu des moments de très haute sensibilité collective pour des revendications populaires ; constater combien fanatisante peut être la démagogie patriotique dans les mains des classes dominantes. Il n'est pas moins instructif de remarquer le rôle insignifiant qu'ont eu les groupes politiques dit « d'avant-garde » dans la formation de la conscience populaire, ce qui démontre une fois de plus que loin de diriger les masses dans les quelques occasions où elles entrent en lice, ils ont été à la traîne des impulsions populaires.
Au cours de la guerre entre le Honduras et le Salvador, on a pu voir les masses réclamer des armes pour venger « l'affront national › sans avoir pour autant été appelées par d'autres forces à les employer contre leurs oppresseurs séculaires (Honduras) ; ou les masses recevoir comme des héros nationaux les militaires qui ont massacré soldats et civils frères, de l'autre côté d'une frontière conventionnelle, et qui, avec la même détermination, ont utilisé et utiliseront leurs armes contre leur propre peuple, si l'oligarchie en décide ainsi (Salvador). On a pu observer, à faible échelle, des persécutions et des exodes comparables à ceux qui se produisirent pendant la deuxième guerre mondiale, ou à ceux qui ont lieu actuellement au Proche-Orient. Au Honduras il y eut des grèves massives de professeurs pour exiger ou justifier le renmassif de leurs collègues salvadoriens ou l'expulsion d'étudiants salvadoriens, tandis qu'au Salvador on cite le cas d'un exrecteur de l'université, ancien candidat de la gauche aux présidentielles, qui s'est battu publiquement (plus catholique que le pape) pour que l'on ne retire pas les troupes du territoire hondurien occupé. Au moment où se faisait tragiquement sentir l'absence d'une avant-garde clarifiante, alors qu'elle aurait été la seule à pouvoir créer un embryon de conscience révolutionnaire du peuple d'Amérique centrale, elle ne s'est manifestée en aucun des deux pays.
Pendant la guerre et juste après, ont eu cours quelques jugements erronés sur certains aspects accessoires du conflit qu'il est nécessaire de réfuter et de préciser, même si c'est a posteriori. La presse internationale a spéculé, et cette spéculation a pu atteindre des secteurs progressistes et même révolutionnaires, sur la possibilité d'une « aide unilatérale des Etats-Unis au Salvador ou au Honduras ». En fait il y eut plusieurs versions et peut-être certaines informations fournies par les agences de presse justifièrent-elles jusqu'à un certain point cette spéculation. Salomon Jimenez, représentant permanent du Honduras à l'O.N.U., a demandé au cours d'une interview télévisée à New York (Washington Daily Post) l'intervention des Forces interaméricaines de la Paix contre le Salvador. Robert Mae Closkey lui-même, porte-parole de la présidence des Etats-Unis, s'est chargé de dé-
IONALE 53 mentir que son gouvernement ait l'intention d'intervenir en faveur de l'une quelconque des deux parties adverses. Il a dû le faire avec une réelle satisfaction parce que, pour une fois, il exprimait en toute franchise les intentions yankees. Et s'il est une chose que l'on ne doit pas perdre de vue dans l'analyse des événements politiques en Amérique latine, c'est bien le point de vue de classe. Une intervention militaire yankee peut se produire quand les intérêts globaux, économiques et politiques, de l'impérialisme sont menacés. Et cela se produit concrètement lorsque se dessine la menace d'une révolution populaire, ou quand une tendance révolutionnaire progressiste radicale bénéficie d'un appui populaire tel que les événements peuvent déboucher (comme dans le cas de la République Dominicaine, il y a quatre ans) sur un débordement incontrôlable des classes populaires. En d'autres termes, quand la menace d'un déplacement radical des classes au pouvoir met en danger ces intérêts généraux. Mais lorsque les contradictions apparaissent entre groupes oligarchiques ou monopoles impérialistes rivaux, le Département d'Etat ou tout autre instrument aux mains de l'impérialisme, est utilisé comme médiateur, exerçant suivant la conjoncture ses influences et ses pressions sur tel ou tel autre partenaire du conflit. Dans une certaine mesure ces instruments fonctionnent comme d'autres utilisés comme médiateurs dans les affrontements de groupes monopolistes à l'intérieur des Etats-Unis mêmes.
Les intérêts économiques yankees sont représentés au Honduras par I'U.F.C.O. qui opère directement comme monopole étranger établi dans le pays. Il y a dans ce pays approximativement 3.200 citoyens nord-américains, dans leur majorité | liés à ce monopole. Au Salvador les intérêts économiques yankees sont représentés par les investissements dans des entreprises à « capital mixte » bancaires, industrielles ou commerciales, qui font partie et se servent du M.C.C.A. (il y a également des investissements européens, ce qui introduit une complexité suplémentaire qui n'est cependant pas ici déterminante). Le nombre de citoyens nord-américains tourne autour de 2.100, qui comme ceux qui résident au Honduras n'ont rien de touristes mais sont fonctionnaires, techniciens et agents des entreprises et du gouvernement yankees. Dans les deux pays les intérêts yankees sont similaires. Ils peuvent connaître des combinaisons et des variantes qui oscillent entre les deux tendances qui se manifestent dans la politique intérieure et extérieure des Etats-Unis ; mais en aucun cas la tension entre les deux ne peut atteindre ce point extrême où elle pousserait le gouvernement yankee à défendre
QUATRI ouvertement l'une contre l'autre, étant donné les caractéristiques de la mécanique politique de l'impérialisme.
Une autre appréciation qui réclame des éclaircissements est relative à la fonction des missions militaires yankees dans les pays latino-américains, et aux armements que les gringos vendent à nos pays. Il est certain que les missions militaires yankees et les ventes de matériel de guerre péri. mé renforcent et stimulent le pouvoir réel des militaires dans cette région, renforçant ainsi les intruments de répression contre le peuple. Mais il est erroné d'en déduire, comme le font certains, que le conflit armé entre le Salvador et le Honduras a compté au nombre de ses causes principales la présence des missions en question et les ventes d'armes. De telles missions et le commerce d'armes ont existé en Amérique centrale sans limitation durant les vingt-cinq dernières années, et ce n'est que cette année que s'est produit un conflit.
Les « missions » tout comme les armes ont un objectif parfaitement défini : fournir aux gouvernements oligarchiques les moyens de réprimer le mécontement popu-
CONSEQUENCES DE LA
Le Salvador a vu son économie sérieusement affectée, comme conséquence de la guerre et du blocage consécutif. Cela signifie une diminution forcée de 33% du commerce normal du Salvador dans la péninsule centre-américaine, ce qui a déjà produit la chute du rythme de production de diverses entreprises dont certaines ont effectué des licenciements (2). Le démantelement du système d'intégration économique centre-américain affecte principalement le Salvador qui, entre la paralysie partielle de son développement industriel et l'assimilation forcée de l'émigration salvadorienne, se voit acculé à une prochaine et imminente accumulation de facteurs critiques, tels le chômage, la fuite des capitaux, la nécessité de grands investissements, ete. dont la convergence engage ce pays dans une situation sociale explosive.
Mais le Salvador n'est pas le seul touché. Ses voisins et partenaires du M.C.C.A. ont également été atteints par la crise de ce système. Il ne s'agit pas seulement d'une récession dans l'activité du M.C.C.A., mais aussi de l'apparition d'une série d'activités commerciales totalement en dehors de sa sphère et qui, dans certains cas, ont pour objectif concret de le déborder. Peu à peu, done, les accords et les actions du M.C.C.A. se trouvent rélégués à l'écart par une réalité contraignante. Les suspicions et les mé-
EME INTERNATIONALE laire et l'action révolutionnaire, répression qui, comme le dit la Deuxième Déclaration de La Havane, est en général dirigée contre les masses populaires rebelles, mais désarmées. Comme on a pu le vérifier dans la guerre entre le Salvador et le Honduras, les missions militaires yankees se sont bien gardées d'intervenir, même seulement comme conseillers, et l'inefficacité de l'équipement que le gouvernement yankee avait vendu à ses alliés du sud fut amèrement découverte par les combattants. Il y a eu des déclarations publiques de la part d'officiels du Honduras qui se plaignirent de l'inadéquation de l'armement yankee qu'ils possédaient. Et cependant il y eut viola. tion du territoire d'un pays par l'autre, contingence à laquelle, au vu des traités, autant les missions que les armements sont expressément destinés. Bien que cela paraisse étrange, les missions militaires yankees ont, en plus de leur fonction répressive, l'objectif déterminé d'infliger un contrôle et de fixer une limite à la puissance militaire de ses voisins. Les impérialistes ont un intérêt très concret à maintenir un certain équilibre militaire relatif et proportionné entre les pays du continent. GUERRE ECONOMIQUE fiances mutuelles se font chaque jour plus importantes ; les exemples en sont nombreux mais peut-être celui qui illustre le mieux la situation est-il le cas de dumping sur les œufs qui s'et produit entre notre pays et le Salvador : les producteurs d'œufs salvadoriens qui exportaient leur marchandise au Honduras se sont trouvés du jour au lendemain sans marché. Comme mesure de sauvegarde, ils entreprirent d'exporter leurs excédents au Guatémala. Comme le Guatémala est, de son côté, exportateur d'œufs (le Honduras faisait partie de ses clients avant le conflit, mais ensuite, pour éviter que les producteurs salvadoriens ne déjouent le blocus en faisant passer leurs produits par le Guatémala, les autorités honduriennes ont fermé le trafic guatémaltèque de ce produit) les producteurs salvadoriens pour entrer en concurrence sur le marché guatémalteque offrirent leur marchandise à un prix de dumping, ce qui constitue une violation des traités d'intégration. En réponse, les autorités du Guatémala soumirent les importations d'œufs salvadoriens à une imposition spéciale, mesure qui fut également prise en marge des traités susmentionnés.
(2)L'exportation naissante de capitaux salvadoriens vers cette région a connu une pause, et des sociétés comme METASA (entreprise mixte de capitaux nicaragueyens (Somoza) et salvadoriens (De Sola)) se sont vues obligées de stopper momentané. ment leurs activités.
Les représailles ne se firent pas attendre et, sans avis préalable, les douanes du Salvador fermèrent la frontière aux produits laitiers en provenance du Guatémala. Comme on sait, il fallut des négociations bilaté. rales entre ministres de l'économie pour arriver à une entente qui, dans le système d'intégration, constitue une anomalie.
En contrepartie, les Nicaragueyens ont été accusés par les organes de presse du Salvador de vendre des « bananes honduriennes sous étiquette nicaraguyenne ». En dehors des cas concrets comme ceux rapportés ci-dessus, la spéculation s'est généralisée en ce que, autant le gouvernement de Mendez Montenegro que celui de Somoza, ont contracté des accords partiels de commerce unilatéral avec le Honduras, en marge du M.C.C.A.
Par ailleurs, à partir de la guerre et du blocage du M.C.C.A. s'est fortement intensifiée la recherche de nouveaux marchés par des producteurs centre-américains qui, jusqu'alors, traçaient leurs perspectives dans le cadre de l'intégration de l'isthme : Après l'échec en octobre des négociations de la treizième conférence des secrétaires d'Etat américains, des entrepreneurs importants du Costa-Rica et du Mexique ont signé un document qualifié de « requête expresse des hommes de commerce » des deux pays pour qu'augmentent non seulement le commerce entre le Mexique et le Costa-Rica, mais aussi les investissements communs dans l'industrie.
Les entrepreneurs guatémaltèques voient également, dans l'accroissement de l'activité commerciale et financière entre notre pays et le Mexique, la colonisation et l'essor de branches économiques qui avec la paralysie du M.C.C.A. sont restées stationnaires. Le directeur d'Aviateca en exposant ses plans pour l'expansion de cette entreprise, a insinué que la production de l'agriculture et de l'élevage du Guatémala pouvait trouver de plus amples marchés en dehors du M.C.C.A. Le récent accord passé entre les producteurs de canne mexicains et guatémaltèques et la révision des relations commerciales entre les deux pays
Malgré les insuffisances de T'O.E.A. comme paravent des intérêts et de la politique latino-américaine des Etats-Unis, Nixon qui l'avait critiquée dans sa campagne préélectorale, lui a donné son appui pour qu'elle se perpétue telle quelle. Mais son prestige et son influence ont diminué. Par deux fois cette année l'intervention de l'O.E.A. a été dénoncée ou défiée par deux de ses membres dont les positions politiques et la qualité de laquais de l'impérialisme sont au-delà de tout soup-
IONALE 55 qui s'est réalisée à Mexico à l'échelle ministérielle, constituent deux indices de plus de ce que la bourgeoisie gua. témaltèque dirige ses regards vers l'autre rive du rio Suchiate, dans sa quête de marchés et d'investissements afin de développer une économie qui ne trouve plus de débouchés dans le M.C.C.A.
Y compris pour le Salvador, base et centre du M.C.C.A., il apparaît que la dislocation du système d'intégration constituerait une pression qui le forcerait à explorer des marchés plus lointains, et probablement à diversifier sa production. Au début du mois de décembre, le gouvernement salvadorien a souscrit un accord avec des firmes de la Corée du Sud, au moyen duquel il réglemente l'exploitation commune du thon sur le littoral salvadorien par des entreprises mixtes des deux pays. Par ailleurs, la demande que le gouvernement de Fidel Sanchez a adressée à l'O.E.A. pour que cette organisation l'aide à financer un pont « aérien > afin d'exporter ses produits vers les pays centreaméricains du Sud, a été repoussée après que Galo Plaza eut fait des déclarations favorables (autre joute interne des influences supranationales ?). Le secrétariat de l'O.E.A. s'est contenté de recommander que le Salvador mette en place un système de transports à travers le golfe de Fonseca en utilisant des transbordeurs, ce que les autorités salvadoriennes ont juge « d'un coût très élevé ». Cela s'est produit le 28 novembre. Or, une semaine plus tard, le gouvernement du Salvador annonçait l'achat de cinq gros avions-cargos pour mettre en place son « pont aérien ». Il vient immédiatement à l'esprit cette question : comment le gouvernement salvadorien financera-t-il le « pont aérien », considéré comme plus coûteux et de plus grande difficulté technique que le système des transbordeurs, qui a précisément été repoussé pour son prix très élevé? On est amené supposer que les facteurs qui contribueront au financement de cette entreprise sont également étrangers aux intérêts nationaux des pays de cette région. çon. En ces deux occasions, les gouvernement intéressés eurent recours à des arguments qui caractérisèrent PO.E.A. comme un instrument utilisé contre la souveraineté et l'autodétermination de leurs peuples respectifs ; et tous deux, à la recherche d'un appui dans les masses populaires, firent de grands efforts pour discréditer lO.E.A. devant les peuples des deux républiques centre-américaines. Les propres fonctionnaires des branches de l'appareil régional ont exprimé ouverte-
AUTRES CONSEQUENCES
AUTRES CONSEQUENCES ment leur désaveu. Le représentant chilien devant la Ligue des Droits, de l'Homme, qui a été également chef de la sous-commission chargée d'étudier les problèmes sociaux apparus au cours du conflit, a déclaré textuellement : « il s'est produit des choses terribles, mais la Ligue Internationale des Droits de l'Homme n'a aucun pouvoir ».
Quant à l'O.D.E.C.A. (organisation des états centre-américains) et la C.O.N.D.E.C.A. (confédération des armées centre-américaines), il faut signaler en outre que, comme conséquence de la guerre
Les séquelles de la « guerre des dix jours » ont affecté la totalité de la région centre-américaine, mais ses conséquences n'ont certainement pas encore atteint leur intensité maximale. Plus que cette année-ci, l'année prochaine mettra à jour l'ampleur des détériorations. La cause centrale du conflit n'a pas seulement été abordée sérieusement, et l'existence et l'accroissement du chômage chronique ne sont pas, comme on l'a vu, un problème de dimension strictement locale. D'une façon ou d'une autre il affectera les autres pays, dans le domaine économique, politique ou social. Outre les problèmes accessoires qui ont surgi comme effets dérivés du conflit, telle la concurrence pour la conquête des marchés, le commerce, etc., ce sont le chômage chronique, la distribution injuste de la terre et les rivalités de divers groupes monopolistes qui sont à la racine du conflit qui nous occupe ; et les solutions, palliatifs ou équilibres conjoncturels que les affrontements résultant de ces conflits connaissent, détermineront certainement le degré et le caractère de la crise qui affecte et affectera toujours plus gravement l'isthme centre-américain.
Au Salvador, outre que le cumul de la pression qu'exercent les dizaines de milliers de rapatriés (ils dépassent déjà 50.000), et de la récession économique générale qui affecte le pays, engendre une situation économico-sociale explosive, on ne peut prévoir étant donné l'absence d'avant-garde organisée, une secousse politique qui produise un déplacement révolutionnaire — ni même bourgeois — des classes au pouvoir. Pour autant, le chômage s'aggravera tout comme les souffrances des classes laborieuses. Si l'expulsion des Salvadoriens du territoire se poursuit, ou si le gouvernement du Salvador ne trouve pas le moyen de suppléer ou de surmonter la route panaméricaine comme canal de distribution vers le complexe centre-américain des exportations de l'industrie salvadorienne (nous considérons un accord avec le gouverne-
Honduras-Salvador, elles ont été virtuellement démantelées; et cela constitue un effet positif du conflit. Le fétiche idéologique du « centre-américanisme » fondé sur l'intégration et les intérêts réciproques des obligations de l'isthme s'est en grande partie effondré. La démagogie « unionisle », largement entretenue et exaltée par la petite bourgeoisie, s'est évanouie comme par enchantement dès le premier coup de feu. Ce qui est venu démontrer une fois de plus qu'aucune « unité » centre-américaine n'est possible sans l'élimination préalable des antagonismes de classes. ment hondurien comme peu probable dans un proche avenir), il est fort possible que se poursuive le cycle affrontement armé -guerre économique — nouveau conflit armé, avec des répercussions inattendues. De toute façon la menace de guerre restera suspendue en permanence entre le Honduras et le Salvador, parce qu'elle sert et épouse, comme nous l'avons vu ces mois-ci, les intérêts des oligarchies des deux pays dans des situations très changeantes.
Le gouvernement salvadorien projette une « réforme agraire », mais quand on connaît les antécédents des & quatorze familles > et les contradictions concrètes de la croissance économique et de la situation politique du pays, on peut affirmer par avance que la réforme agraire non seulement ne suffira pas à absorber la main-d'œuvre inemployée en temps normal mais encore que ses effets seront insignifiants devant la nécessité d'absorber, outre les chômeurs permanents. les milliers de rapatriés. Quand bien même le gouvernement salvadorien répondrait par l'exploitation de nouveaux marchés, de nouvelles branches de production ou par le « pont aérien », à la crise qui affecte actuellement la production industrielle du Salvador, il n'existe en aucune façon d'industrie com-/ plémentaire qui, même particulièrement florissante, puisse absorber l'excédent de main-d'œuvre qui existe aujourd'hui dans ce pays centre-américain. Le conflit interne est, de ce fait, imminent. Quel sera son dénouement ? Conscientes du danger que constitue la pression interne déterminée par cet état de choses, les classes dominantes du Salvador continuent à considérer l'émigration comme la meilleure solution. La possibilité qu'un nombre considérable de travailleurs salvadoriens soit envoyé. par le biais d'accords spécifiques ou sous la forme d'une nouvelle « émigration individuelle » imposée par les circonstances, vers d'autres pays manquant de main-d'œuvre bon marché, est apparue aux yeux de tous quand des entreprises agricoles et
LES PERSPECTIVES ACTUELLES
LES PERSPECTIVES ACTUELLES les autorités de la République Dominicaine firent savoir publiquement qu'elles étaient disposées à « passer contrat avec la main-d'œuvre salvadorienne à grande échelle ».
Mais une guerre à grande échelle pourrait tout aussi bien aplanir les difficultés qu'affrontent les « quatorze familles » et leurs agents du gouvernement. Toutefois, s'il venait à se produire au Salvador, sous l'effet de l'accumulation de facteurs internes, une secousse politico-sociale spontanée et massive (une insurrection paysanne)" n'y a pas l'ombre d'un doute que l'oligarchie de la bourgeoisie et des propriétaires terriens et ses représentants appuieraient les uns pour massacrer les autres, simple répétition du génocide que les prédécesdes oligarques actuels perpétrèrent en 1932, quand dans un chapitre les plus seurs tristes et terribles de l'histoire centre-américaine furent massacrés 30.000 paysans. La que des secteurs d'Etat dans l'intention des changements démocratiques, n'est pas exelue, mais étant donné la dévoquer pendance extrême de l'économie salvadorienne vis-à-vis de facteurs externes, la possibilité que de telles tentatives se réalisent et se traduisent par un changement de régime, est pratiquement inexistante. Un mouvement analogue à ceux qui se sont produits au Pérou et en Bolivie est quasiimpossible dans cette petite république centre-américaine qui produit pour l'exportation et dépend du commerce extérieur jusque dans l'approvisionnement en produits de consommation populaire. La solution aux problèmes qui se posent au Salvador peut seulement résider dans des affrontements révolutionnaires extrêmes, radicaux ; et les forces qui devraient organiser le déclenchement de la révolution populaire (qui très probablement provoquerait une réaction en chaîne dans le reste de l'isthme) ne la font pas figurer dans leur stratégie, ni dans leur ligne d'action, leurs programmes ne la considèrent qu'avec le vague nécessaire pour ne pas inquiéter la bourgeoisie nationale.
Quant à la crise économique qu'affronte le Salvador, les résultats à moyen terme du blocus hondurien et de la fissuration du M.C.C.A. peuvent avoir un effet contraire à celui escompté par la camarilla de Lopez Arellano ; à la longue, l'effort que fournit l'oligarchie salvadorienne pour se sauver de la banqueroute peut l'amener à consolider et étendre son développement industriel à un rythme plus rapide (3).
Elle se trouvera alors confrontée à d'autres problèmes, comme celui des marchés, mais elle aura surmonté létape présente. On peut prévoir pour bientôt que le Salvador aura rapidement en fonctionnement la flotte aérienne de marchandises la plus importe aerienne de marchandises la prus por-
IONALE tante de l'isthme; flotte de pêche est certainement, sera techniquement dans s'attendre à quelque la construction de sa déjà en gestation et la première équipée la région; on peut chose d'analogue pour ce qui est de la flotte marchande, quoique encore à ses débuts. La nécessité de crédits et de marchés pour la production amènera les capitalistes salvadoriens à chercher des sources de financement et à établir des relations commerciales dans d'autres pays d'Asie, d'Amérique et d'Europe, y compris les pays socialistes (un exemple en est l'accord sur la pêche souscrit avec la Corée ; par ailleurs on sait que les producteurs de café salvadoriens ont vendu directement et indirectement du café à des pays socialistes). L'expansion de son économie constitue aujourd'hui une voie forcée pour le Salvador.
Pour ce qui est de la situation politique présente, les récents changements intervenus dans le cabinet salvadorien semblent indiquer que Fidel Sanchez et sa camarilla entreprennent de débroussailler le chemin pour garantir la perpétuation de leur faction au-delà des élections de l'année prochaine, et qu'ils ont pris les mesures nécessaires pour s'y présenter avec un noyau politiquement homogène qui assure leur hégémonie. Une telle politique conviendrait à l'oligarchie parce qu'elle a besoin d'un gouvernement sans faille qui prenne les mesures indispensables pour affronter et surmonter la crise économique : un gouvernement fort. Lors des derniers accrochages frontaliers qui se sont produits dans le courant du mois de décembre, le porte-parole du patriotisme salvadorien, ce fut le colonel Fidel Torres, ministre de la défense. Sera-t-il l'homme fort que l'oligarchie entend mettre - à la tête du prochain gouvernement ?
Au Honduras, il n'y a pas de signe que les gorilles se proposent d'amender la réforagraire, ni que son application qui a suscité tant de conflits ait avancé au bénéme fice de la paysannerie pauvre du Honduras. En conséquence, il peut se produire deux choses : si la pression de la bourgeoisie nationale naissante, désireuse de former un marché interne est suffisamment forte, il se peut que les autorités se voient contraintes de continuer à appliquer le remède de la réforme agraire — malgré les problèmes qu'elle engendre en ce qu'elle signifie la poursuite des expulsions de Salvadoriens et pour autant l'affrontement avec le pays voisin. La faiblesse de la bourgeoisie hondurienne, presque exclusivement marchande, et la dispersion géographique de la paysannerie pauvre impliquent que
(3)D'après les sources salvadoriennes, les ex-
Sont connu un accroissement portations de ce pays de dix millions de colones, encore que la source ne précise pas quels produits furent exportés, ni leur acheteur.
QUATRI la pression en question ne serait en aucune façon suffisante pour obliger les gorilles à rectifier leur politique aventuriste et contrecarrer sérieusement la politique agricole. Ainsi, sans doute, laisseront-ils la réforme agraire tomber peu à peu dans l'oubli et son application se poursuivre à pas de tortue jusqu'aux calendes grecques. D'un côté, cela signifie que l'expropriation des Salvadoriens diminuera graduellement jusqu'à ce que s'instaure un état de fait, moindre mais pas fondamentalement différent de celui qui existait avant 1968, avec ses séquelles naturelles d'incidents occasionnels. Par ailleurs cela signifie que même la redistribution de la terre, pourtant fausse, trompeuse et mitigée, décrétée par le gouvernement de Lopez Arellano ne sera pas réalisée en pratique ; ainsi, de même. que l'on fera cesser d'un côté l'expropriation, on laissera s'évanouir de l'autre la distribution de terres aux paysans honduriens. En ce sens également, à quelques modifications près, le panorama agricole restera inchangé. A se rendre compte que les militaires honduriens ont entrepris de raviver le problème du « litige frontalier datant de la colonisation » précisément pour faire obstacle à la normalisation des rapports avec le Salvador, les incidents frontaliers peuvent se perpétuer indéfini. ment, s'ils ne débouchent pas, en des circonstances déterminées, sur un nouveau conflit armé généralisé.
Il ne sera pas facile que se désagrège l'esprit de nationalisme exacerbé que Lopez Arellano et sa camarilla ont excité dans le peuple hondurien, malgré les calamités qu'il a dû supporter en conséquence. Il y a bien une forte opposition au gouvernement mais elle porte sur l'incapacité qu'il a affichée pendant la guerre. De forts secteurs politiques, y compris au sein des jeunes officiers de l'armée (qui ont mal endossé l'humiliation de la déroute) disputent à la camarilla au pouvoir la possibilité de continuer à exercer le commandement. Mais les secteurs libéraux, à plus forte raison démocratiques, pourront très difficilement tirer parti d'une telle conjoncture pour mener à bien un travail d'opposition qui, même analogue au précédent, laisse une base pour l'avenir. Malheureusement, il est à prévoir que l'hystérie patriotique laisse une marque beaucoup plus difficile à effacer dans la population hondurienne que dans celle du Salvador, où la crise est et sera encore un problème de cruelle survie pour les chômeurs. La confusion en ce sens semble avoir atteint de façon bien plus étendue les organisations de masse au Honduras. Ce n'est pas un hasard si les funérailles du satrape Tiburcio Carias Andino qui ont eu lieu ces joursci ont fait défiler des milliers de personnes en son hommage. On peut affirmer que bon nombre de ceux qui défilaient pro-
EME INTERNATIONALE venaient de la petite bourgeoisie qui, abusée, voyait dans le vieux despote une sorte de patriarche. Cela reflète le sous-développement politique de la population urbaine hondurienne.
La détérioration générale du M.C.C.A. n'affecte pas vitalement le Honduras, et les exportateurs et importateurs honduriens n'ont jamais eu un intérêt très grand dans l'intégration, alors que les canaux de I'U.F.C.O. leur offrent d'autres avantages. Pour cette raison, la diminution du commerce extérieur qui se produit à la suite de la dislocation du M.C.C.A. peut être compensée par le gouvernement du Honduras en recourant à des accords bilatéraux, en marge du M.C.C.A., avec le reste des pays centre-américains hors le Salvador, et (probablement à plus grande échelle) en augmentant son commerce atlantique, c'està-dire le commerce qui passe par les monopoles fruitiers et maritimes. Du conflit entre le Salvador et le Honduras, un groupe n'en a retiré que profits : la United Fruit Co. Non seulement elle a conservé ses possessions sans altération, mais encore elle a su éloigner les commerçants honduriens de « l'intégration » centre-américaine, c'est-à-dire du système exportations-importations dominé par le groupe rival : et elle a probablement réussi à incorporer bon nombre d'entre eux à sa propre sphère d'influence. Politiquement les militaires et l'oligarchie ont contracté de nouvelles dettes auprès du monopole fruitier. Derrière l'organisation de l'enterrement de « Bucho » Carias on sent la main de l'U.F.C.O. : il ne faut pas oublier que ce propriétaire terrien criminel qui a gouverné le Honduras pendant seize ans a été le modèle de laquais dont rêvent les yankees.
Le marché centre-américain répond aux intérêts d'un groupe de monopoles qui apparaît dans la lutte pour les marchés, les capitaux, les machines et les techniciens. La crise peut disloquer le système qu'ils avaient prévu à l'origine : un circuit fermé ; mais cela ne l'affectera pas vitalement au point de provoquer sa faillite. Ces monopoles possèdent de vastes ressources et, dans l'affaire du M.C.C.A., ils n'ont pas brûlé leurs dernières cartouches. Par ailleurs ils ont des vues plus souples et à long terme. Ce que l'on peut effectivement prévoir, c'est la modification de certains instruments et méthodes, probablement par une amélioration des techniques. La recherche de marchés et de sources de financement que les capitalistes centre-américains mènent hors du M.C.C.A. peut être une fausse sortie, et il est à prévoir qu'ils tombent simplement aux mains d'intermédiaires. D'un autre côté, en dehors de la zône on peut seulement trouver des marchés pour les matières premières, les produits manufacturés ne pouvant résister à la concurrence.
De toute façon, toute modification, transformation ou altération des structures économiques actuelles de la région se produira brutalement, de manière imprévue, et par là-même provoquera de sérieuses périodes d'instabilité et de dérèglements économiques qui probablement affecteront avant tout les secteurs populaires, provoquant l'augmentation des prix, des licenciements, etc. Si, par suite des ébranlements du M.C.C.A., certaines « entreprises mixtes » se voient obligées de cesser ou de réduire leurs activités parce qu'elles ne peuvent pas procurer des dividendes suffisants aux capitaux yankees, les pertes retomberont sur les associés nationaux et, en majeure partie, sur les travailleurs. Les associés majoritaires yankees n'essuieront jamais de pertes sur leurs investissements.
Naturellement les monopoles yankees essaieront de sauver le M.C.C.A. tel qu'il avait été initialement conçu et recourront aux ressources économiques et politiques dont ils disposent. Les grandes entreprises d'intégration trouveront toujours une solution pour ne pas avoir de pertes, mais qu'en sera-t-il des petits et moyens producteurs qui sont intégrés au M.C.C.A. ? Par exemple, avec le « pont aérien » que le Salvador mettra bientôt en service le problème du transport des marchandises salvadoriennes sera résolu, mais qu'adviendra-t-il des entreprises de transport nationales si le transport aérien commence à supplanter le transport terrestre ?
Face à une série de problèmes qui d'une façon ou d'une autre auront des répercussions sociales et politiques dans les pays centre-américains, on ressent avec une plus grande acuité l'absence des avant-gardes révolutionnaires propres à clarifier l'essence
ONALE 59 des phénomènes qui se produisent, capables de prévoir un plan d'action adéquat, aptes à mener l'action révolutionnaire dans la pratique, dans une voie conséquente et tactiquement juste, clairement définie d'un point de vue de classe. On ne peut manquer de signaler que l'atomisation et l'inconsistance des forces révolutionnaires dans l'isthme ont été également un facteur qui a permis aux groupes oligarchiques et impérialistes rivaux de bénéficier d'une liberté suffisante pour déclencher des conflits de grande envergure, certains que la stabilité politique sur laquelle reposent ces régimes ne souffrirait aucune altération résultant de l'action ou de l'orientation révolutionnaires. Ce fait accuse une extrême faiblesse politique en général. Et le fait qu'aucune organisation révolutionnaire n'ait fait entendre sa voix accusatrice lors des événements, et que des secteurs considérables qui, en d'autres occasions, face aux questions revendicatives avaient réagi positivement et avec un haut degré de combativité, soient tombés au moment critique dans le suivisme et le patriotisme, accuse une faiblesse idéologique alarmante.
La guerre des « dix jours › a aiguisé une série de contradictions critiques en Amérique centrale, mais surtout au Salvador et au Honduras. L'avance vers une situation révolutionnaire a reçu une impulsion objective. Reste à savoir comment réagiront les révolutionnaires, s'ils sauront tirer parti de cette situation pour l'amener à un niveau d'acuité supérieur ou si, comme cela s'est passé à d'autres occasions, ils laisseront passer contemplativement cette opportunité sans agir.
Décembre 1969.