Le texte ci-dessous est extrait d'un Bulletin du F.I.R. péruvien
Les années 60-70 resteront comme celles de l'étape héroïque de la révolution péruvienne. Les meilleurs combattants révolutionnaires, lassés par les défaillances, la phraséologie pseudo-révolutionnaire de l'A.P.R.A. et du P.C.P., inspirés par les soulèvements dans les campagnes, se lancèrent dans l'action sans beaucoup de réflexions théoriques; parfois même la réflexion théorique est consciemment remise en question par beaucoup de révolutionnaires. C'est ainsi qu'on peut observer un certain mépris pour la théorie. Se consacrer à cet aspect de l'activité révolutionnaire est interprété comme un signe de faiblesse, de défaillance.
L'action pratique préoccupe essentiellement les révolutionnaires. La volonté d'action immédiate conduit à l'activisme pour l'activisme ; le volontarisme devient le synonyme d'action révolutionnaire conséquente. Ce fut le prix payé pour retrouver la voie révolutionnaire, les schémas déjà esquissés par Mariategui. Dans ce contexte, les actions les plus importantes et les plus significatives furent réalisées successivement par le F.I.R. et le M.I.R.-E.L.N.
Le F.I.R. est né des actions paysannes de 1962, d'où sa vision claire du caractère de la révolution et de sa dynamique ; d'où également ses difficultés à regrouper autour de lui une avant-garde prolétarienne pour prendre la tête des masses paysannes. nes. L'activisme à caractère syndicaliste s'empara du F.I.R. qui se laissa entraîner par les actions des masses paysannes. Ce facteur, lié à la faiblesse de la majorité de ses cadres, pour l'essentiel d'extraction petite-bourgeoise, a conduit à l'affaiblissement de ses structures organisationnelles et à sa quasi-disparition.
Le M.I.R. et l'E.L.N. en 1965 ont commencé la lutte armée. La conception de cette lutte armée pour le M.I.R. fut plus de type maoïste que fideliste, se différenciant ainsi d'avec l'E.L.N
L'analyse faite par le M.I.R. du caractère de classe de la révolution péruvienne et de sa dynamique était différente de celle faite par le F.I.R.
Alors que le F.I.R. appelait les ouvriers et les paysans à instaurer la dictature du prolétariat dont le point de départ serait la révolution agraire, qui transcroîtrait en révolution socialiste, le M.I.R. appelait à la construction d'un front unique englobant la bourgeoisie « nationale », la petite bourgeoisie, les ouvriers et les paysans luttant, dans une première étape, pour une révolution démocratique bourgeoise, qui expulserait l'impérialisme yankee et liquiderait l'oligarchie, pour, dans une seconde étape, réaliser la révolution socialiste. Notre désaccord était bien sür total avec ce schéma de la révolution par étapes pour les pays sous-développés, dont la banqueroute a déjà été démontrée par l'expérience historique. Par ailleurs, le M.I.R. comme le F.I.R., n'avait pas de lien organique avec les masses. Si le F.I.R. est tombé dans une déviation syndicaliste, négligeant le travail politique, le M.I.R. et l'E.L.N. ont négligé aussi un tel travail, tombant dans une déviation de type militariste. Le M.I.R. et l'E.L.N., de même que le F.I.R., ne pourront se développer à nouveau que s'ils tirent les leçons de telles erreurs.
Reste à savoir quelles perspectives se dessineront dans la décennie à venir. Nous observons la situation avec beaucoup d'optimisme malgré les défaites infligées par le système impérialiste à la gauche au Pérou. Les enseignements tirés nous aideront à résoudre définitivement les maux qui rongent la société péruvienne.
On peut constater une volonté de retour de la gauche péruvienne aux sources de la théorie, et l'assimilation par les organisations de gauche des expériences de la décennie passée. Les plus sérieuses d'entre elles se posent surtout le problème « politicomilitaire ».
Parmi les organisations de gauche, il faut signaler la naissance ces dernières années de « Vanguardia Revolucionaria » (V.R) qui, jusqu'à maintenant, s'est développée avec un succès relatif. Cette organisation se réclame de la nouvelle dynamique de la gauche péruvienne. Lors des échecs relatifs du F.I.R. et du M.I.R.-E.L.N., la V.R est apparue comme un pôle d'opposition, qui a réussi à regrouper certains éléments petits bourgeois, face à la défaillance évidente du « P.C.-Unidad » et à l'atomisation constante du Parti communiste de tendance maoïste.
En ce qui concerne notre document « La tactique et la stratégie pour prendre le pouvoir ». nous devons remarquer que c'est bien plus le produit vivant de nos débats organisationnels que la mise en forme élaborée de certaines de nos idées. C'est le fruit d'une discussion sur le passé et une projection dans le futur. C'est tout juste si nous nous rendons compte que nous avons grandi plus qualitativement que quantitativement. Nous sommes parvenus à une étape passionnante où nous avons à résoudre des problèmes p'us fondamentaux Nous devrons emprunter beaucoup de raccourcis. Mais cela ne se fera pas sans douleur.
Notre organisation, le F.I.R., s'est scindée, s'est fractionnée ; ce document exprime nos débats internes. Ou nous nous laissons entraîner par le passé ou nous rompons avec lui. Nous avons décidé de faire un saut dans le futur. Ce document exprime nos problèmes, nos interrogations et également nos réponses; mais il traduit aussi quelque chose de plus important : une polémique de ce type n'est pas seulement entre une majorité et une minorité du F.I.R., elle pose l'essentiel des problèmes auxquels est confrontée la gauche péruvienne dans son ensemble. Il n'est pas nécessaire d'en connaître tous les détails pour s'identifier avec eux mais simplement de se poser le problème de comment faire la révolution péruvienne. D'où son importance. Ce document pose le problème de la dialectique entre la lutte de classe et le parti révolutionnaire, la forme de lutte armée qu'il faut adopter. La lutte armée de guérilla est un stade de transition inévitable entre la lutte de classe et la guerre révolutionnaire, entre le parti et l'armée révolutionnaire. L'insurrection n'est pas une conséquence directe de la lutte de classe, mais une conséquence de la guerre révolutionnaire prolongée. Il définit notre conception du Parti qui n'est pas une entité numérique, il synthétise notre programme de transition et nous sépare définitivement des déviations économistes ou syndicalistes. C'est à la fois un document polémique et un manifeste.
D'après notre document national élaboré en juillet 1969, nous pouvons constater
IONALE 61 que nos analyses sont totalement confirmées.
Les derniers événements confirment notre caractérisation. Le J.M.G. (Junta Militar del Gobierno) est engagé dans la réalisation de la révolution démocratique bourgeoise et dans l'instauration d'une république démocratique, propre à sa nature petite bourgeoise.
La politique, en ce qui concerne les mines et les pêcheries, peut fournir une indication de la politique suivie par la J.M.G. Les plus grandes mines de cuivre ont été livrées à l'impérialisme yankee et les impôts sur les pêcheries n'ont quasiment pas été relevés. A côté de cette position qui nous soumet à l'impérialisme, il y a d'autres décisions, assez audacieuses, qui menent à la liquidation de l'oligarchie en cherchant un appui dans le peuple. Ce sont les « statuts sur la liberté de la presse » et l'expropriation des journaux Expreso et Extra, appartenant à Manuel Ulloa. Ces deux journaux défendaient les intérêts de l'oligarchie et avec la complicité de Rockefeller ils prétendirent entraver le fonctionnement de la banque nationale des Prado et Cie (1).
Jusqu'à présent les conditions qui permettraient de transformer ce processus démocratique bourgeois en révolution socialiste, conditions qui sont la liquidation de la bureaucratie, le remplacement de l'armée par une armée permanente du peuple en armes et la dislocation de la police en tant qu'instrument de répression, ne sont pas réunies.
C'est un fait que la J.M.G. a un impact sur le peuple. Nous avons déjà dit que nous appuyons les mesures en faveur du peuple, mais nous ne sommes pas des suivistes. En aucun cas le marxisme révolutionnaire n'est suiviste. Aujourd'hui, plus que jamais, la gauche révolutionnaire doit s'attacher à organiser les ouvriers et les paysans sur la base d'une stricte indépendance de classe. Si nous appuyons certaines mesures progressives, nous le faisons en demandant plus, beaucoup plus, jusqu'à ce que s'instaure la dictature de prolétariat dont nous savons bien que ce n'est pas la J.M.G. qui la réalisera.
L'émancipation du prolétariat sera l'œuvre du prolétariat lui-même, avec l'aide des paysans pauvres :
La Terre ou la Mort !
La Patrie ou la Mort !
Pour la dictature du prolétariat !
Pour la révolution socialiste !
(1) Banque de Manuel Prado, ancien Président de la République, membre de l'oligarchie qui s'est rallié à la Junte.