L'interview suivante, qui réunit les réponses données recemment par trois dırıgeants révolutionnaires péruviens intéressera ceux qui suivent la discussion à l'ordre du jour au sein de l'avant-garde latinoaméricaine sur des problèmes tels que le rôle de la guerre de guérilla, sa relation avec la construction d'un parti révolutionnaire de combat, les positions des différentes tendances d'extrême-gauche, le caractère des nouveaux régimes bolivien et péruvien, et l'attitude des Cubains à l'égard de ces régimes.
Ces questions furent posées à Hector Bejar, et Ricardo Gadea, qui purgent leurs peines à la prison de Luringaucho et à Hugo Blanco, qui purge la sienne à El Fronton. L'intervieweur a disposé les réponses de façon à obtenir une sorte de discussion à laquelle les trois prisonniers politiques auraient aimé avoir participé, en ayant l'occasion de se réfuter, ou du moins de porter la discussion plus avant.
Hector Bejar est l'auteur d'un essai qui circule maintenant couramment et qui reçut le prix de Casa de las Américas en 1969. Il représente la position de PE.L.N. (Ejército de Liberacion Nacional - Armée de de sucre Antonio Guiteras à Puerto Padre dans la Province d'Oriente le 14 juillet 1969, dans lequel il dit que : « si une révolution authentique se développait au Pérou, même si ses dirigeants étaient des militaires, Cuba défendrait cette révolution ». Sur la possibilité qu'une telle chose arrive au Pérou, Castro affirma : « ce qui pourrait résulter d'un tel processus c'est qu'elle continuerait d'avancer et qu'elle pourrait triompher complètement...»
Alors qu'une telle position n'est pas sans précédent chez les Cubains, correspondant effectivement à leurs positions diplomatiques dans de nombreux pays, elle a été incluse dans la discussion à l'ordre du jour au sein de l'avant-garde latino-américaine. Question. - Comment voyez-vous la relation entre le parti et la révolution ? Bere davoie un pe parpas poil fit e ces- - Je ne pense pas qu'il soit nécesrévolution. Au Pérou il existe de nombreuses organisations révolutionnaires. Il y a une division du travail entre elles à présent. Par exemple, le FIR. a mené le travail dans la paysannerie; l'Avant-Garde vall dans la paysannerie; Avant-Garde Révolutionnaire a travaillé parmi les étadiants et les ouvriers. Les maoïstes mènent le travail dans les mouvements étudiants et ouvriers. Dans ce sens, le parti est là. Il est vrai qu'il n'y a pas de direction unitaire, mais je ne pense pas que cela soit possible pour l'instant.
Essayer de créer un parti avec une direction centralisée plutôt que d'aider la révolution deviendrait un handicap. Nous avons besoin de la liberté d'expression de toutes les tendances à l'intérieur du mouvement et un parti retarderait ce processus. Gadéa. - Il n'existe à ce jour aucun parti qui soit une organisation d'avant-garde. Il existe une série d'organisations qui ont des terrains d'entente et quelques désac-
Libération Nationale).
Ricardo Gadea parle au (Movimiento de Izquierda - Mouvement de la Gau naire). Comme Béjar, il lutte de guérilla de 1965.
Hugo Blanco, qui gagna mondiale dans le premier ment paysan des années 60, nom du M.I.R. Revolucionaria he Révolutionparticipa à la une renommée grand soulèveest le dirigeant du FI.R. (Frente de Izquierda Revolucionaria — Front de la Gauche Révolutionnaire), section péruvienne de la IV° Internationale.
La référence à Fidel Castro dans une des questions concerne un discours prononcé par le dirigeant cubain à la raffinerie
QUATRI cords. Nous passons par une phase relative au développement du parti.
Mon avis est que le parti se formera dans la lutte révolutionnaire. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui pensent que l'on peut former un groupe, puis s'appeler « l'avant-garde ». J'appartiens au M.I.R.
Nous préfèrons un mouvement marxiste.
Nous ne nous considérons pas comme l'avant-garde mais comme une partie de la formation de cette avant-garde.
Nous pensons que tous les groupes révolutionnaires doivent garder une complète indépendance à l'égard du gouvernement. Le régime actuel est un régime capitaliste réformiste. Les révolutionnaires et le prolétariat au Pérou doivent se préparer pour-une vraie révolution, il n'y a pas d'autre voie possible. La tâche présente est de se préparer politiquement et militairement. Pour cela la gauche doit participer au mouvement de masse. La gauche est faible aujourd'hui. Tandis qu'elle travaille à se renforcer, elle doit se rappeler que la perspective est une guerre, une guerre révolutionnaire. Nous devons nous préparer organisationnellement à combattre avec des armes.
Nous avons besoin de travail'er parmi les masses pour nous affermir et pour élever leur niveau de combativité. Dans l'immédiat, ce travail est le plus important. Mais chaque membre, chaque révolutionnaire, doit se pénétrer de l'idée qu'il sera, à un moment donné, un combattant et que l'organisation doit posséder les qualités qui lui permettront de s'engager dans le combat. Toutes nos tâches doivent être accomplies dans le but d'une future situation révolutionnaire.
Blanco. — Pour que tout effort humain porte ses fruits, il faut une organisation. Une révolution sociale est un grand et complexe effort. Bien que ce soit les masses qui réalisent cet effort, elles n'en sont pas pleinement conscientes avant son point culminant.
« L'avant-garde > consciente qui connaît le but recherché et qui, en terme général, sait comment y parvenir, est seulement une minorité.
Comment peut-on justifier l'inorganisation de cette avant-garde ? Les anarchistes ont une explication, les « guerrilleristas » (partisans et défenseurs de la guérilla comme panacée), proches cousins des anarchistes, en ont une autre. La position des guerrilleristas provient directement de leur conception de la révolution. Pour eux, révolution est synonyme de guérilla, donc le travail d'organisation révolutionnaire est synonyme d'organisation de la guérilla.
Pour nous, en tant que marxistes, la révolution est un processus dont une des phases critiques est la lutte armée, la guérilla est une des formes que peut prendre la lutte armée. Donc, l'avant-garde consciente qui organisera et mènera les masses d'un bout à l'autre de ce processus large et complexe demande une organisation appropriée pour accomplir cette tâche. Cette organisation, c'est le parti.
Montrer l'inefficacité des Partis communistes comme preuve de l'inefficacité d'un parti est un procédé incorrect. Ces partis sont inopérants pour la révolution parce que leur objectif est de maintenir la coexistence pacifique et non de faire la révolution. Ce que nous devons en tirer, c'est que nous devons organiser un parti qui participe à tous les aspects du processus révolutionnaire.
Justement, le grand défaut de notre travail de masse parmi les paysans fut que, sous l'impact du mouvement de masse, nous n'avons pas consacré assez de temps à la construction du parti. Cette négligence nous lavons payée très cher. La réalité nous a frappés très fort, montrant une fois de plus que Lénine avait raison lorsqu'il tenait le parti pour indispensable.
Question : Quel rôle jouera, selon vous, chacun des quatre courants principaux mondiaux du mouvement communiste — moscovites, maoïstes, trotskystes, castristes - dans la situation péruvienne ?
Béjar : Je crois que toutes les tendances ont un rôle à jouer et que l'existence de tendances est inévitable. Je suis opposé au concept d'une Meeque idéologique d'où coulerait toute vérité. Autrement, tout ce que nous aurions à faire serait de suivre les instructions venant de Moscou, de Pékin ou d'ailleurs. Ce que nous devons faire, c'est travailler vers une révolution basée sur nos expériences péruviennes en tenant compte des expériences russes ou chinoicomme des points d'analyse critique. Ceci vaut également pour Cuba.
Nous pensons qu'il y a effectivement un nouvel internationalisme. C'est-à-dire les mouvements étudiants d'Europe, la lutte noire aux Etats-Unis, les mouvements antibureaucratiques en Europe de l'Est, et le mouvement révolutionnaire en Amérique latine.
Gadéa : La tendance à rechercher et à copier l'expérience des autres pays reflète la faiblesse de notre avant-garde péruvienne. Nous avons nous-mêmes fait l'expérience des problèmes que pose la mise en avant d'une idée abstraite sans avoir suffisamment contrôlé la situation concrète. Notre expérience de la guérilla nous en a instruits d'une manière aiguë. Elle nous a fait regarder avec plus d'attention nos propres expériences péruviennes comme celle d'Hugo Blanco. Nous devons faire face aux réalités du Pérou. De ces expériences et d'une étude de notre réalité nationale viendra l'accès péruvien à la révolution.
Le Parti communiste tombe dans l'erreur de penser que le gouvernement actuel est nationaliste et anti-impérialiste, il lui apporte done son soutien. Nous ne sommes pas d'accord avec cette position. D'autres tendances, comme les maoistes, soutiennent que nous devons former un front unitaire avec la « bourgeoisie nationale ». Quelques-unes des tendances trotskystes, celles de Frias et de Posadas, apportent leur soutien au régime actuel. Comme on le voit la politique correcte et réellement révolutionnaire au Pérou est de s'opposer à tout ceci.
Blanco : Les Partis communistes proMoscou sont des organisations à la solde de la bureaucratie soviétique. Leur objectif n'est pas de faire la révolution, mais de maintenir la coexistence pacifique. Au Pérou, ils sont satisfaits parce que nous avons une ambassade soviétique, aussi apportent. ils leur soutien à notre gouvernement bourgeois pro-impérialiste.
Les pro-Chinois représentent un courant qui était correct lorsqu'ils scissionnèrent de la gauche du vieux Parti communiste. Mais, malheureusement, dès le départ, ils agirent d'après les besoins du combat fractionnel Pékin-Moscou et non selon les besoins du processus révolutionnaire de notre pays. Leur vieux sectarisme stalinien a pris des proportions grotesques, Ils ne sont pas sectaires seulement envers le P.C. moscovite mais aussi envers tous les autres courants, y compris les groupes révolutionnaires ; le résultat c'est qu'ils finissent dans des batailles sectaires entre eux-mêmes. En ce qui concerne ce dernier point, je me réfère au Pérou, mais je ne serais pas surpris si ce n'était pas là une caractéristique générale des maoïstes.
Leur échec à rompre avec le stalinisme, leur remplacement des discussions politiques par des diatribes, leurs agissements selon les besoins de Pékin, les rendent incapables de jouer un rôle de premier plan dans la révolution latino-américaine. Cependant il y a, dans les rangs des maoïstes, des révolutionnaires qui savent se sacrifier et être dynamiques, quelques-uns parmi eux peuvent surmonter les faiblesses mentionnées et participer d'une façon positive au processus révolutionnaire.
Les camarades castristes confondent révolution et guerre de guérillas, et ils substituent le concept de parti à la guérilla. C'est ce qui les a affaiblis le plus notoirement. Malgré le grand prestige de la révolution cubaine, de Fidel et du Che, ils sont devenus plus faibles.
Ils montrent des aspects contradictoires. Sans une analyse sérieuse, leur désaveu de l'opportunisme du Parti communiste les a conduits à désavouer le marxisme-léninisme sur de nombreux points fondamentaux. Ils sous-estiment l'importance du parti. Ils sous-estiment l'importance des mouvements de masses. Ils surestiment et glorifient les actes héroïques isolés, etc. D'autre part, l'héritage du stalinisme que beaucoup d'entre eux portent, résulte du fait qu'ils ont de nombreux aspects staliniens tels que les concepts d'une « bourgeoisie progressiste », un manque de clarification de la nature de notre révolution et la répétition de la « caractérisation > du trotskysme faite par les staliniens, etc.
Au Pérou, la réalité les oblige à un travail de masse d'une façon positive. J'espère qu'ils s'intégreront dans le processus révolutionnaire de masse et qu'ils réaliseront qu'en tant que courant ‹ guerrilleristas » ils n'ont pas d'avenir. Par dessus tout cela, dans notre pays les castristes ont le problème de combattre un gouvernement que Fidel soutient. Dans de telles conditions. comment les castristes peuvent-ils mener à bien notre révolution ?
Nous, trotskystes, pensons que le processus révolutionnaire doit prendre pour point de départ les besoins ressentis le plus fortement par les masses, à leur vrai niveau organisationnel et à leur degré actuel de lutte et de conscience. Une révolution socialiste est la seule solution définitive aux problèmes des masses et c'est vers ce but que nous devons tendre.
Aussi petite que soit chaque conquête des masses, si elle est gagnée par leur mobilisation cela aide à les éduquer, à élever leur conscience et à renforcer leurs organisations et leurs méthodes de lutte.
Ce processus tout entier, aussi large et complexe soit-il, doit être guidé par une stratégie générale qui prenne en considération tous les aspects de la lutte et atteigne toutes les couches populaires. C'est cela la conception du Manifeste communiste, la conception du léninisme, du Programme de transition, document sur lequel la Quatrième Internationale fut fondée.
Je suis trotskyste, membre de la Quatrième Internationale. Je crois en ses métho-
QUATRI des et en sa pratique. Je considère qu'il est fondamental d'organiser des partis dans chaque pays sur ces concepts généraux.
Question : Que pensez-vous du discours de Fidel Castro où il affirme qu'il est possible que le régime militaire du Pérou puisse mener la révolution péruvienne.
Béjar : Je crois que Fidel a tort. L'armée péruvienne continue d'être l'armée de la bourgeoisie. Ce n'est pas seulement une affirmation dogmatique mais une réalité, confirmée par le gouvernement dans ses actes.
Gadéa : Nous ne sommes pas d'accord avec le discours de Fidel. Nous reconnaissons que, pendant de nombreuses années, Cuba a maintenu une ligne politique internationaliste et révolutionnaire envers l'Amérique latine. Le M.I.R. en est lui-même la preuve. Mais le M.I.R., depuis ses origines, a été une organisation indépendante attachée aux réalités de notre pays.
turil reste ouvernere acter est
Ses refor mes visent à renforcer un système capitaliste monopolistique dominé par l'impérialisme. Ce processus ne peut conduire à la libération de notre pays. Au contraire, il approfondit la dépendance de notre pays. Ainsi, après la vente des actions de cuivre aux Etats-Unis par la politique de la « por te ouverte » aux investissements étrangers, ce processus s'est développé ces derniers mois.
Blanco : C'est très malheureux que Fidel soutienne le gouvernement bourgeois proimpérialiste à cause de sa politique de développement du pays et de sa démagogie anti-impérialiste. C'est un gouvernement qui a massacré les paysans, qui, avec la bourgeoisie nationale et les impérialistes, est en conflit avec les travailleurs péruviens ; qui réprime les étudiants pour leur résistance au projet gouvernemental de contraindre université à un rôle de centre du développement des intérêts impérialistes.
entre le gouvernement, y compris les ca n Peron. tous es révolutionnaires sor tristes, bien sûr.
Voici un incident dont je me souviens : A Chaupimayo, je fus une fois éveillé par une paysanne qui était venue de chez elle assez loin de là ; elle hurlait positivement. Je pensais qu'il lui était arrivé quelque chose de terrible. Aussi je lui demandais s'il n'y
EME INTERNATIONALE avait pas eu un accident. Elle répondit :
« Non ! j'ai entendu à la radio que notre Fidel bien-aimé a été assassiné ! » Plus tard, lorsque nos guérilleros étaient dans la jungle, cela nous bouleversa d'entendre le fervent soutien de < Radio Havane ». Je suis sûr que cette camarade paysanne était également émue dans sa cabane par « Radio Havane ».
Bien que nous devions toujours être loyaux envers le peuple, il est douloureux de penser que cette camarade entend ce que « Radio Havane » et notre Fidel disent du gouvernement péruvien. Aujourd'hui, cette camarade contrôle la terre qu'elle a gagnée par la lutte des paysans. Les gouvernements bourgeois n'ont pas osé leur reprendre la terre. Le gouvernement actuel essaye la leur faire payer. Mais les paysans résistent, ils défendent la réforme agraire qu'ils ont faite, ils la défendent contre la « réforme agraire » du gouvernement.
Pourquoi Fidel met-il sa confiance dans un gouvernement qui combat cette paysan-
•? Pourquoi ne fait-il pas confiance à cette camarade qui s'est battue pour sa terre et qui a nourri, vetu et protégé « ses > guérilléros qui ont combattu dans les montagnes ? Fidel pense-t-il que seuls les guérilléros ou les armées bourgeoises sont capables de faire la révolution ? Ce sont les masses péruviennes qui feront la révolution, camarade Fidel : ils utiliseront la guérill comme une de leurs armes.
Question : Pensez-vous que nous reverrons la guerre de guérilla telle qu'elle fut commencée par Che Guevara ou bien les révolutionnaires utiliseront-ils d'autres stratégies et tactiques à l'avenir ?
Béjar : Je pense que la lutte de guérilla continue d'être l'approche fondamentale en Amérique latine pour amorcer la révolution. Mais c'est seulement une méthode de départ.
Nous devons essayer de donner aux peuples d'Amérique latine une liberté d'action aussi complète que possible. Nous devons éviter d'enfermer leurs luttes dans des idées préconçues. Je ne doute pas que le peuple saura développer une série de formes d'action qu'on ne peut imaginer aujourd'hui, Et que nous verrons la participation de différentes couches populaires et de formations politiques. Et elles auront un seul but commun : le socialisme, qui à mon avis, est la seule solution pour l'Amérique latine.
Gadéa : Nous pensons que les tactiques et la stratégie futures seront nouvelles.
D'importants changements ont eu lieu dans notre pays.
Les réformes capitalistes actuelles font apparaître une urbanisation de l'économie et de la société en général. Dans les campagnes, il est possible que la réforme agraire crée un secteur paysan privilégié, et une population marginale, à la fois urbaine et rurale, se développera rapidement. Dans ces conditions, la lutte révolationnaire apparaîtra de différentes manières politiquement et dans l'usage des armes. Le processus d'une guerre populaire s'acheminant vere le pouvoir s'achèvera dans le socialisme. En cela nous sommes avec le Che.
Blanco : A travers les réponses aux autres questions il est clair que nous ne concevons pas la lutte de guérilla comme une stratégie, mais seulement comme une tactique que l'on doit utiliser à certains moments et sous certaines conditions.
Hausser la guérilla rurale à une stratégie générale pour tous les pays d'Amérique latine fut une grande erreur pour Fidel et le Che. Cela fut une douloureuse expérience pour l'Amérique latine. Heureusement, la dure réalité oblige de nombreux camarades castristes à reconsidérer cela. Ils commencent à comprendre que le choix n'est pas opportunisme ou guérilla, mais opportunisme ou révolution.