Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 46

Perspectives révolutionnaires au Pakistan

Tariq Ali · Quatrième Internationale, n° 46 · novembre 1970 · p. 24-30 · 5 688 mots

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La vague révolutionnaire qui a déferlé sur les deux parties du Pakistan d'octobre à mars 1969, et qui aboutit à la chute du dietateur Ayoub, marque un tournant dans l'histoire du sous-continent indo-pakistanais. Elle montre qu'en dépit de la mentalité d'assiégé que révèle la politique pakistanaise (e peur » d'une < invasion » communiste durant la guerre froide, menace indienne etc.), les masses ont réussi à se libérer du carcan idéologique dont elles étaient prisonnières depuis le coup d'Etat d'octobre 1958.

- Le mouvement commença par une révolte étudiante, portée seulement par l'héroïsme et la détermination du mouvement étudiant pakistanais, entraînant par la suite les couches les plus pauvres de la petite bourgeoisie. pour faire apparaître enfin sur la scène nationale la force grandissante du prolétariat des villes. La caractéristique principale de cette révolte fut sa spontanéité, — et bien que la grève des cheminots de 1966 eût constitué un signe annonciateur de ce mouvement spontané de la classe ouvrière — la violence avec laquelle cette révolte fit irruption sur la scène politique pakistanaise prit totalement au dépourvu les partis de « gauche » totalement intégrés au système ; pendant les premières semaines, ces derniers refusèrent d'intervenir et tournèrent le dos à cette révolte, pensant qu'il ne s'agissait qu'une de ces luttes étudiantes que la dictature materait facilement.

Il y a tout lieu de croire que la classe dominante n'appréciait pas mieux la question. En toute équité, il faut dire que le mouvement étudiant lui-même n'était pas conscient des forces qu'il avait mises en marche pendant la première phase de la lutte. Ce n'est qu'après les incidents de décembre, lorsque l'appel à la grève générale lancé par les travailleurs eut rencontré un écho immédiat et total auprès des travailleurs que les éléments les plus conscients parmi les étudiants commencèrent à réaliser la puissance réelle du mouvement qu'ils avaient suscité.

La révolte se propagea comme une trainée de poudre et embrasa tous les centres urbains du Pakistan. Au Pakistan occidental, beaucoup de petites villes dont on pensait qu'elles étaient politiquement sans importance montrèrent pour la première fois ce dont elles étaient capables, lorsque les masses urbaines affrontèrent la police et s'attaquèrent à la propriété privée. Cependant, les combats menés contre l'armée et la police, où étudiants et travailleurs combattaient côte à côte, les occupations d'usines, les gheraos, l'obtention d'augmentations de salaires incroyablement élevées et l'apparition d'un double pouvoir dans quelques villes ne suffirent pas pour poser la question de la prise du pouvoir d'Etat ou aboutir à une situation effective de double pouvoir.

Durant une semaine entière, tout pouvoir Pakistan orie dial. Cest le Co, cap dale dn administratif disparut à Dacca, capitale du étudiant (S.A.C.) qui avait toute l'initiative des opérations. Mais au lieu de mobiliser les masses et de commencer à satisfaire quelques-unes de leurs revendications, ou du moins de poser la question de leur réalisation, au lieu de déclarer Dacca ville libérée, le S.A.C. assuma le rôle de l'Etat bourgeois et son grand triomphe fut d'assurer le déroulement du match de cricket entre le Pakistan et le M.C.C. ! Aucun groupe n'entreprit quoi que ce soit pour mettre sur pied un Comité populaire capable de gouverner la ville avec des représentants du S.A.C., des associations de paysans et des associations d'ouvriers.

Il est clair que c'était là un objectif réalisable, ainsi que l'admirent beaucoup de militants dans des discussions privées, après coup, et si quelque chose avait été entrepris dans ce sens, cela aurait radicalement transformé la situation ; à tel point que lorsque les partis bourgeois s'unirent dans le cadre du Comité d'action démocratique (D.A.C.) pour entamer les discussions avee Ayoub, c'est un Comité populaire qui aurait été l'alternative concrète pour les masses. Malgré l'absence d'un parti révolutionnaire, cette révolte longue de cinq mois représenta un incontestable pas en avant pour les masses laborieuses au Pakistan. Elle donna une confiance en soi accrue aux masses et leur fit prendre conscience de leur propre force. Cette prise de conscience rendit les masses, et particulièrement la classe ouvrière, capables de poursuivre leur lutte pour obtenir de meilleures conditions de travail et des salaires plus élevés, après que le mouvement eut été freiné par l'imposition de la loi martiale et l'arrivée au pouvoir du Commandant en chef de l'armée, Yahya Khan. En dépit de la sévérité des décrets militaires interdisant les grèves, la vague de grèves se poursuivit sur les deux

INTERNATIONALE parties du pays, depuis mars 1969 jusqu'aujourd'hui. Une fois encore, l'aspect le plus étonnant de cette vague de grèves en a été la spontanéité : le mouvement syndical est extrêmement faible au Pakistan, et la majorité des dirigeants des syndicats officiels est achetée par le gouvernement ou les patrons, on même quelquefois par les deux.

Et ce fut précisément pour freiner ce mouvement de masses que le gouvernement militaire fut obligé de faire des concessions, telles que les élections générales d'octobre 1970 (repoussées à décembre « à cause des crues du Pakistan oriental ») ; cette élection devait avoir lieu sur la base du suffrage universel! Il ne fait pas de doute que les campagnes électorales des partis bourgeois et réformistes ont réussi à canaliser l'activité des masses. Mais la classe dominante fait un mauvais calcul si elle s'imagine qu'un régime démocratique sera capable de contenir le mouvement. C'est en fait l'inverse qui se réalisera, car les libertés limitées que n'importe quel gouvernement élu sera obligé de concéder, permettront une extension de la lutte politique et un accroissement de la coordination des révoltes dans les entreprises.

L'Etat pakistanais est né en 1947, produit du développement inégal et combiné de deux bourgeoisies nationales dans le souscontinent indien. Mais tandis que la bourgeoisie indienne se montrait capable de créer et de faire vivre son propre parti politique, le Congrès indien, (qui, malgré sa récente scission, a réussi à préserver et à maintenir la continuité de l'hégémonie bourgeoise sur l'Inde depuis la partition), son homologue musulmane se montrait trop faible pour créer son propre parti, et elle soutint la Ligue musulmane. La Ligue était une formation féodale créée en 1906 par les musulmans nobles et des propriétaires fonciers, qui pensaient qu'il était nécessaire

LA STRUCTURE DE CLASSE Les grands propriétaires terriens

Ils sont en grande partie une création de l'impérialisme britannique, là où la terre appartenait auparavant soit à des communautés villageoises, soit à ceux qui les travaillaient. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que les propriétaires terriens aient été les plus serviles défenseurs de l'impérialisme britannique. Au Pakistan, ils représentent actuellement l'élément le plus rétrograde et le plus réactionnaire. Et alors qu'ils étaient fidèles à la Ligue musulmane ou aux divers débris de partis qui en sont issus, cela ne les a pas empêchés de transférer cette fidélité à l'armée lorsque les circonstances l'ont exigé. Les prétendues d' « encourager un sentiment de loyauté à l'égard du gouvernement britannique chez les musulmans indiens ». Les seigneurs féodaux financèrent et contrôlèrent ce parti. Bien que le rapport de forces fût modifié par l'afflux d'éléments petits bourgeois dans les années 30, ces derniers ne parvinrent jamais à contrôler complètement le parti, en dépit des brillantes qualités de leur chef, Mohamed Ali Jinnah qui devint le premier gouverneur général du Pakistan, après l'indépendance. La mort de Jinnah, un an plus tard, en 1948, débarrassa de toute contrainte les propriétaires terriens.

De 1948 à 1958, le Pakistan fut sous la coupe d'un « gouvernement parlementaire », mais sans qu'aient lieu une seule fois des élections générales. L'événement le plus intéressant fut la désintégration complète de la Ligue musulmane aux élections régionales dans le Pakistan oriental en 1954 où la majorité de la Ligue fut écrasée par un Front uni d'opposition qui gagna 300 sièges sur 310.

La défaite de la Ligue à l'Est fut suivie d'un mouvement antiféodal grandissant à l'Ouest, et il apparut clairement que des élections générales donneraient un gouvernement qui ne serait pas entièrement sous la coupe de l'impérialisme américain. C'est pour prévenir cette éventualité que le général Ayoub Khan prit le pouvoir en octobre 1958. Vu la nature de classe et l'origine sociale des cadres de l'armée, on se rendit compte, dès le premier jour de la dictature militaire, qu'une direction de type nassé rien ne saurait apparaître. De 1958 à 1968, ne se manifesta aucune opposition valable au pouvoir d'Ayoub. L'appareil de propagande du régime d'Ayoub à l'intérieur comme à l'extérieur, (principalement au travers du Times et du Guardian) présentait l'image d'un progrès économique gigantesque de réformes, de stabilité, etc. AU PAKISTAN OCCIDENTAL réformes agraires entreprises par le régime d'Ayoub et saluées par la presse britannique comme un sixième « jalon > important, laissèrent en fait intacts les rapports féodaux existant à la campagne. Un sixième seulement des terres cultivables fut redistribué. Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que la « réforme agraire » ait été bien accueillie par les propriétaires terriens lorsqu'ils en eurent apprécié les réalisations.

Les grands propriétaires terriens sont aujourd'hui ceux qui possèdent plus de 60 hectares de terre cultivable. D'après le recensement agraire de 1963, leur nombre s'élève à 63.348, et ils se partagent plus de 9 millions d'hectares de terrain, ce qui représente

UATRI 31,2 % de la totalité du sol en propriété privée.

Les grands propriétaires représentent 1,25 % du nombre d'exploitants agricoles, et parmi eux 0,12 % (un peu moins de 6.000 propriétaires) possèdent 11,5 % de la surface totale. La politique des provinces du Pakistan occidental est dominée par ces seigneurs, et les différents partis politiques passent une grande partie de leur temps à essayer de les gagner, de façon à obtenir une répartition ‹ équitable » des sièges représentant la campagne, où vivent 75,5 % de la population. Tandis que la mainmise des féodaux sur les willes a été brisée ces dernières années par la croissance de la petite bourgeoisie et la maturité croissante du prolétariat, il est encore probable que les propriétaires terriens domineront la vie politique du Pakistan occidental après les élections générales de 1970. Les paysans riches

Les koulaks pakistanais possèdent entre 15 et 60 hectares et. sont au nombre de 286.470. La surface de terres qu'ils possedent g'élève à un peu plus de 6 millions d'hectares, soit 21,9 % du total. Ils constituent les forces de la bourgeoisie rurale et, bien qu'ils nourrissent un certain ressentiment à l'endroit des grands propriétaires fonciers, ils ne se joindront jamais aux paysans pauvres ou aux petits paysans dans une lutte contre l'ordre féodal. Jusqu'à présent, ils ont été politiquement dépendants des grands propriétaires et il faudra que se constitue un très fort parti bourgeois pour les éloigner du féodalisme. Ils constituent à la campagne la majeure partie de la pétite bourgeoisie aisée ; ils prêtent de l'argent, sont craints par tous les paysans pauvres et, tout en travaillant sur leurs propres terres, ils utilisent leurs profits pour louer les services de paysans sans terre, augmentant ainsi leurs profits, ce qui leur permet d'acheter encore du terrain. La paysannerie moyenne

Les paysans moyens possèdent entre 3 et 15 hectares. L'ensemble du terrain qu'ils contrôlent est de 9,2 millions d'hectares, ce qui représente 31 % des terres. Cependant, les statistiques ne montrent pas le pourcentage de terrain non cultivable ou non irrigué. En fait, une forte partie de ces terres est inutilisable, et les véritables statistiques restent à faire. Dans la plupart des cas, les paysans moyens subviennent à leurs propres besoins, mais les conditions économiques existantes rendent leur travail très dur et il leur faut travailler de plus en plus dur pour gagner la même quantité d'argent. En période de crise, ils peuvent être obligés de vendre leurs terres aux paysans riches et, soit d'aller vers les villes soit de devenir des paysans sans terre. Leur expérience les rend obligatoirement hostiles aux riches, mais avant qu'ils ne s'engagent dans un mou-

EME INTERNATIONALE vement radical, il faut qu'ils soient convain. eus qu'ils peuvent rencontrer des succès partiels, car, en cas d'échec, ils ont tout à perdre et rien à gagner. En tout état de cause, ils ne sont pas hostiles aux mouvements antiféodaux. Paysans pauvres

Cette catégorie possède moins de trois hectares. Ils sont 3.266.137 et représentent 64,4 % du nombre total d'exploitants, mais la surface totale qu'ils possèdent est quelque peu supérieure à 4,2 millions d'hectares,soit 15,25 % du total. Si l'on pousse plus avant les distinctions dans ces statistiques, il apparaît que 740.000 paysans environ possèdent moins d'un demi hectare et doi. vent de ce fait vendre leur travail aux paysans riches et moyens pour ne pas mourir de faim. Cette estimation n'englobe pas les familles de ces paysans. Métayers, prolétaires agricoles

Deux millions et demi de paysans sans terre travaillent au Pakistan plus de la moitié des terres cultivées, comme métayer. Une large partie (la moitié et même quelquefois les trois quarts) de la récolte passe dans les mains du propriétaire et le reste sert soit à nourrir le paysan et sa famille soit à être vendu au marché local. Les droits de ces paysans sont à peu près inexistants. La police locale est dans la plupart des cas payée par le landlord de l'endroit et souscrit promptement aux requêtes de ce dernier lorsqu'il s'agit d'expulser quelque paysan « turbulent ». En dépit de l'oppression, le métayer vit au « paradis » si l'on compare son sort à celui du prolétaire rural. Celui-ci n'a pas de terre du tout. Il est obligé de travailler pour les grands propriétaires ou les pay. sans riches. Son existence est celle d'un esclave ou d'un serf. L'argent qu'il gagne (il peut quelquefois être payé en nature) est à peine suffisant pour le nourrir ainsi que sa famille. Il n'a aucun droit et travaille 112 heures par semaine. Il y a plus d'un million de paysans sans terre au Pakistan occidental, et leur nombre augmente lentement au fur et à mesure que s'accroît la dépossession des métayers. Ce sont ces paysans qui constitueront l'épine dorsale de toute révolte paysanne. La bourgeoisie nationale

La principale caractéristique de la bourgeoisie pakistanaise est sa relative inexpérience puisqu'elle n'est apparue en tant que telle qu'après la naissance du Pakistan en 1947. Politiquement elle n'était pas assez forte pour constituer son propre parti et s'en était toujours remise à la Ligue musulmane dans la période qui précéda la création du Pakistan. Après la partition, elle assista à la désintégration de la Ligue et se raccrocha fermement à l'administra- tion pakistanaise (C.S.P.). Le rôle de celleci a toujours été ouvertement d'agir au nom de la bourgeoisie pakistanaise, si bien que celle-ci n'a jamais essayé de constituer son propre parti politique. Ses intérêts ont toujours été bien défendus.

Il est relativement anormal de parler de bourgeoisie « nationale » pakistanaise, dans tous les sens du terme. Celle-ci est liée au capital financier américain et au capital britannique. La dépendance à l'égard du capital étranger a encore augmenté durant les dix dernières années. La masse totale des investissements étrangers a augmenté de 100 % entre 1955 et 1965 et l'augmentation prévue entre 1965 et 1970 était de 100 % aussi.

32 % des crédits de développement sont entièrement dépendants de laide étrangère et ne peuvent être employés que suivant l'avis des conseillers économiques américains, (version civile des « conseillers > généralement engagés en Indochine).

Alors qu'a eu lieu une incontestable augmentation du taux d'industrialisation, aucune élévation du niveau de vie n'en a découlé pour 90 % de la population pakistanaise. L'industrialisation s'est faite sous le contrôle des bailleurs de fonds étrangers, et a été accompagnée d'exemptions d'impôts, de protections tarifaires, de prêts gouvernementaux à faible intérêt, de primes à l'exportation, etc. Le capitaliste pakistanais dispose en outre du droit de faire payer le prix le plus élevé possible pour les biens qu'il fabrique.

Cette bourgeoisie est incapable de penser même à une révolution mocratique à la campagne; conclure quelque soit avec elle trahir les intérêts de classe des travailleurs et des petits paysans. La petite-bourgeoisie

Cette classe n'est jamais unie ni cohérente. Les couches les plus élevées de la petite bourgeoisie comprennent des petits industriels qui éprouvent des difficultés à maintenir leurs taux de profits et, comme leurs homologues de la campagne, sont sérieusement affectés par les crises économiques. Beaucoup sont ruinés par l'inflation. D'autres se trouvent incapables de se procurer suffisamment d'argent pour graisser la patte aux employés dont la tâche est de renouveler les licences d'importation ou d'exportation. Ils sont pourtant déterminés à essayer de s'enrichir et ceci domine l'ensemble de leurs vues politiques. Ils sont de ce fait hostiles aux mouvements révolutionnaires. Font partie de cette sou-

LE PAKISTAN ORIENTAL ET

La province du Bengale oriental, connue sous le nom de Pakistan oriental, est séparée du Pakistan occidental par 1.600 che les gros marchands, les petits bureaucrates, les professeurs bien payés, les grands avocats, les entrepreneurs de constructions, etc. A l'époque où la révolte prit une tournure consciemment anticapitaliste, cette fraction de la petite bourgeoisie ainsi que la haute bourgeoisie et les propriétai. res fonciers, accueillit avec joie l'intervention de l'armée pakistanaise.

Les couches inférieures de la petite-bourgeoisie comprennent l'ensemble des étudiants, la majorité des professeurs, les assistants des universités et des écoles techniques, etc. Au Pakistan, ils ont joue un role progressiste et ont été à l'avant-garde de la lutte contre la dictature. Nombre d'entre eux cependant ont tendance à se satisfaire des exigences démocratiques et ne voient pas que seule une dictature du prolétariat urbain et rural est capable de conduire la lutte vers une issue victorieuse, ne serait-ce que pour réaliser des revendications démocratiques bourgeoises. En tant que classe, ils sont devenus extrêmement réceptifs aux idées socialistes. Le prolétariat

Le prolétariat urbain, si petit soit-il par le nombre, est un élément nécessaire de la direction de la révolution. Ce sont les travailleurs qui constituèrent l'épine dorsalle de la lutte dans sa dernière phase, et ce sont eux qui ont poursuivi la lutte et assuré la continuité d'une opposition au régime. Ce sont ces mêmes travailleurs qui défièrent les provocations du néo-fasciste Jamaat i Islami et fêtèrent le Premier Mai 1970 avec des drapeaux rouges et armés du slogan : ‹ Capitalistes en arrière ! Le Pakistan nous appartient. > En dépit de la sévérité des lois sur le travail et du blocage des salaires pendant dix aus par Ayoub, les travailleurs pakistanais ont fait montre d'une combativité rappelant celle des travailleurs russes avant 1905. Le chômage étendu, les bas salaires et le manque total d'organisation n'ont pas empêché les travailleurs de mettre en œuvre leur imagination et leur initiative, et de remporter des victoires incontestables.

D'après le dernier recensement (1961), la population urbaine est passée de 1.839.000 personnes en 1951 à 12.225.000 dix ans plus tard, soit une augmentation de 56 %. Au Pakistan occidental, on est passé d'environ 6 à 9 millions, soit une augmentation de 59,7 %. Si on songe au taux d'industrialisation extrêmement rapide, cela doit avoir considérablement augmenté depuis lors. LA QUESTION NATIONALE kilomètres de territoire indien. La lutte pour l'édification du Pakistan fut aussi, dans le Bengale oriental, une lutte de la

QUATRI majorité des paysans musulmans contre les propriétaires indiens et les usuriers. Les chefs de la Ligue musulmane se servirent avec succès de ce mouvement pour accéder au pouvoir. La province du Pakistan oriental n'a done qu'une chose en commun avec le Pakistan occidental, la religion musulmane. Etant donné les différences culturelles et linguistiques, et aussi la vigoureuse tradition de nationalisme révolutionnaire au Bengale, on s'aperçoit que le lien avec le Pakistan occidental n'a jamais été très solide, même dans la meilleure période. La domination économique et politique du Pakistan occidental sur le Pakistan orientàl (commencée dès après la partition) qui fut le fait des propriétaires terriens, des membres du C.S.P. et de l'armée pakistanaise, a réussi à affaiblir encore ces liens déjà ténus. Sur le plan économique, ce sont des entrepreneurs non bengalais qui se sont enrichis et ont pu devenir millionnaires, et, politiquement, l'armée et le C.S.P. ont veillé à ce que la majorité bengalaise soit sous-représentée sur le plan national. Quant à savoir si les élections générales d'octobre 1970 y changeront quelque chose, cela reste à voir.

Comme cela été dit plus haut, la bourgeoisie bengalaise n'a pas eu le loisir de se développer sur le plan économique. Au contraire, ce sont les capitalistes du Pakistan occidental qui ont pu exploiter le Bengale oriental sur un mode néo-colonial. Une grande partie des profits réalisés au Bengale a contribué à accélérer le taux d'industrialisation du Pakistan occidental. Cette situation a évolué de mal en pis et allait entraîner un sursaut nationaliste de la part de la petite-bourgeoisie bengalaise dotée d'une conscience politique bien plus élevée que son homologue occidentale. Ceci est vrai également sur le plan histori. que. Le Bengale a toujours été indubitablement la partie la plus consciente sur le plan politique de tout le sous-continent indien durant l'époque des Rajas, et il n'était pas exagéré de dire que « ce que pense le Bengale aujourd'hui, l'Inde le pensera demain ». La bourgeoisie bengalaise n'a pas seulement été dépossédée économiquement ; elle n'a jamais eu la possibilité d'être représentée correctement, soit dans le C.S.P., soit dans les forces armées. Par exemple, le nombre de Bengalais dans l'armée est infime : l'élite politique dominante de l'Ouest craint la supériorité de leur culture politique. Cet état de fait est rationalisé dans des termes racistes : < les Bengalais sont faibles et incapables de se battre ». Ce point de vue est largement répandu dans l'armée et dans le C.S.P. Malheureusement, les forces de gauche du Pakistan occidental ont souvent partagé ces préjugés. La classe moyenne bengalaise a son propre parti politique, la

EME INTERNATIONALE Ligue Awami qui aspire, dans une certaine mesure, à renverser l'ordre des choses existant.

La densité de la population au Bengale oriental est parmi les plus élevées du monde et est à coup sûr beaucoup plus élevée que celle du Pakistan occidental. La question de la terre en est done d'autant plus pressante. (Au Pakistan occidental, la surface totale enregistrée est 62 millions d'hectares, au Pakistan oriental, elle dépasse à peine 12 millions.) Une réforme agraire limitée eut lieu au Pakistant oriental quelques années après l'indépendance (East Pakistan/ Acquisition and Tenancy act 1950). Elle fixa à 21 hectares le maximum de terres qu'il était possible de posséder et supprima les intermédiaires et les collecteurs d'impôt. Cette mesure était bien entendu motivée par le fait que la plupart des propriétaires visés étaient des Indiens qui furent ainsi chasses du pays. Leur terre fut redistribuée ou donnée aux paysans qui y travaillaient.

Le nombre des paysans pauvres augmente très rapidement : les paysans ayant moins de 3 hectares possèdent la plus grande partie du sol (5,5 millions d'hectares) et parmi ces terres, 2,1 millions sont partagés en parcelles de moins de 1,5 hectare. Plus de 4 millions de paysans entrent dans cette catégorie. Le nombre des métayers est faible par rapport au Pakistan occidental : 100.000 seulement, alors que le nombre de paysans sans terre s'élève à 1,4 million. Il y a aussi 3,2 millions de paysans dont le terrain est si petit qu'ils doivent se louer à mi-temps pour survivre.

Le nombre de paysans sans terre et de petits paysans est à peu près le même. Cependant, le nombre des paysans • sans terre augmente ; les petits paysans sont souvent forcés de vendre leurs terres. Le gouvernement impose lourdement le petit propriétaire terrien ; il paie un impôt foncier et un impôt sur chaque article qu'il produit, y compris même la hutte en torchis qu'il se construit. S'il est en retard ans ses naiements. sa terre veut lui êtr onfisquée. Pendant la révolte de 1968-1969 de nombreux paysans cessèrent de payer les impôts. En certains endroits, les hommes de main du régime furent traînés devant des tribunaux populaires et en certaines occasions condamnés à mort. La peur de la confiscation fait que les paysans s'endettent de plus en plus, ce qui renforce le pouvoir des koulaks qui prêtent de l'argent à des taux exorbitants.

Durant la dernière décennie, la situation s'est rapidement dégradée, mais déjà en 1961, les statistiques offraient une triste image de la campagne bengalaise. 52 % des agriculteurs travaillaient leur propre terre mais une grande majorité d'entre eux étaient des petits paysans ruinés. La propriété familiale moyenne est de 2,1 hectares. Mais 51 % des fermes font moins de 1,5 hectare, 26 % de l'ensemble des agriculteurs n'ont pas de terre. Ce dernier chiffre a incontestablement dû augmenter de 12 à 15 % pendant les 9 dernières années. Une famine profonde règne depuis trois ans à la campagne. La production de riz est tombée et le prix du riz a augmenté de 30 %. Le taux de la mortalité due à la sous-alimentation n'est pas connu, mais il a certainement augmenté considérablement..

IONALE 29 « l'indépendance » entre le Parti du Congrès et la Ligue musulmane. Quand le P.C. pakistanais apparut publiquement, sa direction, composée essentiellement d'intellectuels musulmans envoyés par le P.C. indien, se trouva dans l'incapacité d'effectuer les virages et les contorsions qu'exigeait Moscou. Il s'empêtra dans une tentative de putsch en 1951 qui acheva de le liquider à l'Ouest. A l'Est, il fut plus heureux et a maintenu une structure clandestine depuis la partition. Cependant, les communistes pakistanais n'ont jamais développé la perspective de la construction d'un parti révolutionnaire indépendant, en vue de se battre pour la révolution socialiste. Ceci découle de leur adhésion à la théorie stalinienne de la révolution par étapes, liée à leur obsession d'un front populaire. Si la révolution chinoise modifia cette attitude au niveau des cadres les plus avancés, dans l'ensemble le parti continua à adhérer à ses positions antérieures. Ce n'est qu'après le conflit sinosoviétique que la question de la révolution socialiste fut sérieusement envisagée.

Les membres du P.C. pakistanais ont virtuellement abandonné dans les deux parties du pays l'activité indépendante et parties du pays sont entrés dans groupes progressi ont des postes d constituèrent, plu en 1957. C'est da breux staliniens Parti national Av d'une étrange m crates, de libérat staliniens. Ce par assez utile sur mais un facteur lisation intervint sive Paper Lin homme politique qui publiait le F Ces deux quoti aucune doute plus importante naux furent sais d'Ayoub quelque d'Etat.

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les rangs de différents stes où certains d'entre eux le direction. Ces groupes is tard, le parti Awami ins ce parti que de nomtrouvèrent leur voie. Le vami (N.A.P.) se composa osaïque de sociaux-démoix, de nationalistes et de iti développa une activité le plan anti-impérialiste, plus important de radica: ce fut le a Progreslited », propriété d'un du N.A.P., Iftikharudin 'akistan Times et Imroze. diens constituaient sans la force de gauche la dans le pays, et ces jouris par le gouvernement is mois après son coup L.A.P. éclata en fractions prochinoise. Ce furent les availlaient dans le parti n, et leurs camarades de mistes furent relativement tisons avancées pour justilappuyant sur la politique gouvernement chinois visiture d'Ayoub, le N.A.P. i de cesser de s'opposer : orientation lui fut sans par Pékin. La fraction s'intéressait qu'à une désise et s'opposait de ce d'un point de vue strie-

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Vu les facteurs question nationale en plus important bengalaise. Si la des deux parties d ce problème et ne sera pas capable d'émancipation qui tional et qui sont jour. Couplée au combiné de la cons deux parties du pa peut entraîner un révolution serait avant de se propas situation, les marx ront confrontés à prolongées à l'Est battre le chauvinis devienne ou non nent indien, dépe direction politique paration et de sa une dynamique de

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soulignés ci-dessus, la joue un rôle de plus dans la vie politique gauche révolutionnaire • pays ne comprend pas s'y attaque pas, elle ne d'accomplir les tâches dépassent ce cadre namaintenant à l'ordre du développement inégal et icience politique dans les ys, la question nationale e situation telle que la victorieuse au Bengale ger à l'Ouest. Dans cette istes révolutionnaires sela possibilité de luttes et à la nécessité de comme à l'Ouest. Que l'Est le Yenan du sous-contindra entièrement de la , de sa force, de sa précapacité à comprendre révolution permanente. nais n'a pas connu des es : tous ses cadres (le ici dans son sens large) d'entrer dans la Ligue musulmane et de soutenir ceux qui avanceraient des idées < progressistes ».

Cela découlait de la position du P.C. indien qui soutenait la partition et essayait de travailler à une unité de la lutte pour

C'est dans ce vide politique que Zulfikar Bhutto, ancien ministre des Affaires étrangères d'Ayoub, créa le Parti du Peuple après avoir été congédié à la suite de pressions exercées par le State Department. La démagogie radicale de Bhutto et ses attaques publiques contre le régime d'Ayoub lui valurent une certaine popularité, si bien que, quand la révolte éclata, il était le seul homme politique à pouvoir la soutenir et en tirer profit. Le N.A.P. prochinois continua de dire que le régime d'Ayoub était anti-impérialiste, et ce jusqu'à ce que ses propres militants le contraignirent à descendre dans la rue et à manifester. A l'Est, la fraction prochinoise était dirigée par le leader paysan Maulana Bhashani qui avait un sens politique beaucoup plus grand que les théoricens du parti. Il comprit quelle était la puissance de la révolte et il fut le premier leader du Bengale à lancer un appel à la grève générale. Mais, même dans ces conditions, l'opportunisme de Maulana et son soutien en sous-main à Ayoub se

Il est hors de doute que la période qui suivra les élections générales permettra aux révolutionnaires de faire un travail ouvert de propagande et d'agitation. La tâche qui leur échoit est celle de la construction d'une avant-garde révolutionnaire qui représente de façon indépendante les ouvriers et les paysans pauvres.

Ils seront confrontés à cinq problèmes majeurs :

- Constituer une force politique du prolétariat urbain et rural indépendante et combattre les influences idéologiques des bourgeoisies rurales. et urbaines dans le mouvement ouvrier.

_ Si l'occasion se présente, apporter un soutien critique à toute mesure anti-impérialiste réelle de la classe dominante locale, comparable à la nationalisation du pétrole mexicain, à celle de l'étain bolivien, du canal de Suez, des banques étrangères, etc., en expliquant constamment les limites imposées à la bourgeoisie que ses contradictions internes obligent à recourir à de telles mesures.

- Constituer la force la plus énergique et la plus radicale dans le mouvement antiimpérialiste non seulement par des actions de solidarité avec les luttes de libération nationale des trois continents, mais en liant ces luttes au mouvement révolutionnaire qui s'opposent à leur propre bourgeoisie, •quelles que soient les positions verbales qu'elle adopte. Rendre les masses travailleuses conscientes du fait qu'une lutte contre la bourgeoisie et les couches supérieures de la petite bourgeoisie est essen-

EME INTERNATIONALE manifestèrent et le N.A.P. ne put se présenter comme une direction des luttes au Bengale. Il se contenta de coller au mouvement des masses et ne saisit pas l'importance de la question nationale. Dans cette situation, le vide fut rempli par le leader des classes moyennes bengalaises, le Sheikh Mujihur Reman que l'on surnomma avec humour « Tchang Kaï Sheikh ». Son opposition à Ayoub lui avait valu d'être jeté en prison. Quand il sortit de prison, un million de personnes l'attendaient, rassemblées en un gigantesque meeting. Il remplit le vide politique à l'aide de son parti, la Ligue Awami. Bhutto et Rehman sont l'un et l'autre des sociaux-démocrates, opportunistes, droitiers, mais ils ont tous deux une audience de masse dans les centres urbains à l'Ouest comme à l'Est. Leurs partis comportent aussi une minorité d'éléments qui sont vraiment de gauche et feront pression sur leurs leaders respectifs pour les inciter à tenir leurs promesses s'ils arrivent au pouvoir après les élections générales. tielle si l'on veut renverser l'order existant et leur montrer que ces classes sont incapables de mobiliser les masses contre l'impérialisme.

— Lutter sur cette ligne politique pour l'hégémonie du prolétariat dans la révolution. Concrètement, cela signifie que le parti prolétarien doit réussir à gagner la direction des travailleurs à la ville comme à la campagne et à les conduire au renversement de l'Etat bourgeois et à l'établissement d'un nouvel ordre socialiste.

Ce n'est que sur cette base que l'on peut élaborer le programme d'une avant-garde perspective d'établissement d'un gouvernement démocratique libéral au Pakistan est un mirage. L'armée pakistanaise a pris l'habitude d'exercer directement le pouvoir et n'assistera pas passivement à une montée du mouvement des masses. Il se peut qu'un courant réformiste émerge dans l'armée même, car elle a connu un afflux d'éléments petits bourgeois des villes, ayant des idées et des convictions politiques différentes de celles de leurs prédécesseurs. De plus, l'armée a décuplé ses forces depuis le coup d'Etat d'Ayoub, ce qui signifie une diversification dans les rangs de l'armée elle-même. Cependant, le problème clef auquel la gauche est confrontée est celui de son organisation, de façon qu'elle soit en mesure de diriger la prochaine révolte. C'est la révolution socialiste qui est à l'ordre du jour au Pakistan, oriental et occidental. Ce qui reste à savoir, c'est si les révolutionnaires pakistanais pourront lui assurer une issue victorieuse.

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