Nous avions dans des articles précédents souligné que, malgré l'élimination de De Gaulle, faite par la bourgeoisie avec une maestria due à une expérience politique fort ancienne, le capitalisme français ne se portait pas mieux (1). L'élection de Pompidou comme président de la République par une application littérale ket sans accroc de la Constitution gaulliste était apparue une grande réussite pour la bourgeoisie : en dépit de Mai 1968, la succession du « général » s'était faite sans crise. Mais il lui fallut très rapidement déchanter. Les hommes au pouvoir ne faisaient le poids. On n'était pas dans une République comme celles qui précèdèrent la V°; le président de la République n'était plus un simple fonctionnaire préposé aux cérémonies. L'exécutif — selon la Constitution — devait être un véritable pouvoir fort, bonapartiste. Mais ne s'improvise pas Bonaparte qui veut. Et, depuis le départ de De Gaulle, la France connaît un régime bonapartiste sans Bonaparte.
Ainsi, dans la France qui, avec Mai 1968, est entrée dans une crise de régime,
Il faut tout d'abord noter qu'au moment où on assiste à une large radicalisation dans les masses, il ne s'est pas développé en contrepoids des groupes de type fascistes ayant une audience plus large que celle des formations fascistes traditionnelles. Mais il y a au sein de l'U.D.R. des éléments qui pourraient à l'avenir s'orienter dans le sens d'un mouvement de type fasciste. D'autre part, il ne faut pas oublier non plus que par ne tar pos ober prusque l'armée - qui fut longtemps en France la «grande muette» dans la vie politique - a goûté au coup d'Etat en mai 1958 et que de Gaulle s'est également tourné vers elle en mai 1968. Il y a là des dangers potentiels, latents, qui n'ont aucune puissance dans l'immédiat, mais qu'il ne faut pas oublier pour des perspectives à plus long terme, notamment pour le moment où apparaîtraient des signe d'un reflux éventuel ou d'un déclin de la radicalisation des masses.
A présent, de la droite la plus traditionnelle jusqu'au Parti socialiste lui-même, il y a unanimité pour ne pas retourner sous l'apparence d'un fonctionnement constitutionnel, se poursuit une instabilité sociale qui provoque des tensions, des conflits, des luttes ouvertes ou sourdes dans les milieux politiques de la bourgeoisie. Celle-ci a la hantise d'une nouvelle explosion sociale, tout en sachant que les directions ouvrières la redoutent également.
Cette crise de régime n'est pas prête à trouver une solution dans un avenir défini du fait que les deux classes principales, la bourgeoisie et la classe ouvrière, sont affectées d'une crise de direction et, comme l'analyse le montre, nulle d'elles n'a aujourd'hui des éléments suffisants pour résoudre rapidement cette crise de direction. Dans cet article, nous donnerons une place particulière à la crise du mouvement socialiste qui se trouve située à la fois dans la crise de direction de la bourgeoisie et dans la crise de direction de la classe ouvrière. Nous laisserons de côté, par contre, la crise du P.C.F. que nous avons suivie pas à pas et sur laquelle nous reviendrons à l'avenir. à un régime démocratique du type ||I° ou IV° République, c'est-à-dire où le Parlement aurait formellement le dernier mot, et pour conserver un régime où l'exécutif — que ce soit le Président de la République ou le Premier Ministre - trancherait en dernière instance. Tout en s'y déclarant verbalement opposé, le P.C.F. a acquiescé à cette façon de voir en vue de parvenir au programme commun de la gauche qu'il peu d'intérêt zantines de
« l'équilibre voudrait obtenir. Il est de d'examiner, les querelles byspécialistes bourgeois sur
» ou le « partage » des pouvoirs entre le Président de la République et le Premier Ministre. C'est à présent dans les personnes aspirant au pouvoir plutôt que dans la fonction qu'elles briguent que se traduisent les orientations qui s'opposent.
L'U.D.R., bien qu'ayant une majorite absolue à l'Assemblée Nationale, est a présent fragmentée. On peut y distinguer :
(1) Cf. Quatrième Internationale, Nos 40 et 42.
LA CRISE DE DIRECTION DE LA BOURGEOISIE
LA CRISE DE DIRECTION DE LA BOURGEOISIE
QUATRI a) une aile numériquement faible de nostalgiques de de Gaulle et de la « grandeur », qui réussissent encore à freiner l'abandon d'un certain nombre de marottes de la politique de de Gaulle; b) une aile encore plus faible de « gaullistes de gauche » qui servaient la démagogie de de Gaulle mais qui ne présentent actuellement aucun intérêt pour les tenants du pouvoir ; c) enfin, les plus nombreux dans l'U.D.R. sont avant tout préoccupés de leur propre avenir, aussi bien personnel que politique.
Dans un discours prononcé cet été à Strasbourg, Pompidou a exprimé le souhait que la scène politique se simplifie sous la forme d'une majorité (telle que celle rassemblée autour de l'U.D.R.) et d'une minorité qui se structurerait sur la gauche, autrement dit une sorte de formation centre-gauche (radicaux, socialistes, certains centristes) de façon à assurer qu'il n'y ait pas de place pour un quelconque accord avec le P.C.F. Ainsi pourrait être stabilisée la scène politique française. Cette conception d'une polarisation de la politique française autour de deux formations susceptibles éventuellement d'alterner au pouvoir est évidemment une pure vue de l'esprit : jamais il n'a été possible dans l'histoire politique de la France de former une organisation centriste stable, qu'il s'agisse du centre droit ou du centre gauche, même pendant les périodes les plus tranquilles de la III° République, pour des raisons inhérentes à la structure même de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie. Les transformations qui s'effectuent présentement dans la société française n'ont pas fait disparaître ces conditions objectives.
D'ores et déjà apparaissent des aspirants à la direction de l'exécutif. Il est bien trop tôt pour prédire ce qu'il adviendra de leurs ambitions — cela ne dépend pas essentiellement d'eux. Mais leurs démarches présentent l'intérêt d'indiquer les orientations et les perspectives politiques qui s'esquissent dans les milieux politiques de la bourgeoisie.
Giscard d'Estaing est le candidat de ce qui reste des Indépendants, c'est-à-dire de la formation traditionnelle des « notables », d'une droite qui admet la nécessité de procéder à des réformes, mais qui veut le faire dans « l'ordre », en respectant au maximum les vieilles valeurs bourgeoises. Il ne cherche pas à détruire I'U.D.R., probablement parce qu'il ne veut pas jouer l'apprenti-sorcier, mais il cherche à en réduire considérablement l'importance tant au Parlement que dans le gouvernement.
A gauche, depuis mai 1968, il n'y a plus de figure autour de laquelle il pourrait être question de rassembler cette « gauche » plus fragmentée que jamais. Mitterand est disposé, comme en 1965, à passer un accord avec le P.C.F. car, à la différence de bien d'autres, il pense possible d'utiliser le P.C.F. dans le jeu « normal » de la politique bourgeoise. Mais il sait que les conditions présentes ne s'y prêtent pas et il préfère rester un peu en retrait en attendant des circonstances plus favorables.
Au centre, mentionnons tout simplement Edgar Faure qui ne se commet avec personne, qui n'attaque personne et qui veut ainsi se laisser toutes les portes ouvertes, aussi bien sur la droite que sur la gauche.
Ces candidats pratiquent tous une politique attentiste, ne voulant pas avoir l'air d'aller sur les brisées de Pompidou, dont ils attendent la fin du mandat. Mais il en résulte un vide politique de plus en plus sensible ; il n'y a pas une véritable direction au pays. C'est ce qui a précipité Servan-Schreiber, conscient de ce vide et personnage impatient, à monter sur la scène politique. En dehors de sa conviction de pouvoir faire fructifier dans la politique française les méthodes d'un Kennedy, il n'a pas témoigné d'un dessein précis, mais il s'efforce de miser sur tous les tableaux possibles. Il veut à la fois agir sur le plan des partis (et a à cet effet acheté à très bon marché l'enseigne du parti radical) et détruire leurs structures (attaque contre les « bureaucraties parisiennes », attaque contre le Parti socialiste). Après un premier succès à Nancy, où il fut élu député, il a échoué à Bordeaux dans une attaque directe contre le Premier Ministre ChabanDelmas. Nul ne peut prédire le sort personnel de l'opération Servan-Schreiber, mais il est probable que des tentatives du même ordre en direction du centre de la scène politique française seront faites, en espérant opérer le rassemblement d'éléments en provenance de I'U.D.R. et d'éléments en provenance de l'ex-F.G.D.S. Mais une opération politique de cet ordre ressemble un peu à la quadrature du cercle, en ce sens qu'elle veut se servir d'élections de type parlementaire pour obtenir un Bonaparte !
Ces jeux de candidats ont surtout comme intérêt - répétons-le — de montrer les tendances qui se manifestent dans la bourgeoisie. Mais l'évolution de la situation dépendra beaucoup moins des protagonistes actuels ou d'autres aspirants au pouvoir qui se manifesteraient dans la bourgeoisie que du développement de la lutte de classe.
Surtout du jour où le P.C.F. était devenu majoritaire dans la classe ouvrière, c'est-àdire au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, le Parti socialiste S.F.I.O. a joué un rôle décisif dans la politique française. D'une part, pour la bourgeoisie, il constituait un élément dont l'influence sur les masses laborieuses les moins avancées permettait de peser sur les autres couches travailleuses qui pouvaient être plus disposées à passer à l'action. D'autre part, il permettait à la direction du P.C.F. de faire de lui le responsable des échecs de la politique timorée qu'elle mettait en avant, au nom de « l'unité ouvrière » à réaliser. C'est ce qui explique aussi pourquoi la direction du P.C.F. considère le Parti socialiste comme étant, pour elle, « l'allié privilégié ». Il est donc important de savoir si le déclin actuel du mouvement socialiste est conjoncturel ou s'il se produit pour des raisons profondes, et quelles peuvent être les perspectives du mouvement socialiste.
Il n'est pas inutile de rappeler que lorsque commença la crise générale du capitalisme français dans les années 30, le Parti socialiste qui fut porté au pouvoir à la suite de la victoire électorale du Front populaire, disposait en 1936 de lo majorité des voix ouvrières. Après l'expérience du Front populaire, de la guerre mondiale et de la Résistance, le Parti socialiste avait à la Libération perdu l'hégémonie sur la classe ouvrière au bénéfice du P.C.F. Le rapport de forces entre P.C.F et P.S. s'était inversé par rapport à celui de 1936. Cependant, le Parti socialiste constituait encore à la Libération une force politique qui lui fit jouer le rôle de pivot de la IV° République pendant presque toute la durée de celle-ci. Mais, à partir de 1946, la S.F.I.O. connut un déclin consconstant. Le passage dans l'opposition sous le régime gaulliste - après quelques mois de participation à un gouvernement dirigé par de Gaulle — n'enraya nullement ce déclin. Dans l'élection présidentielle qui suivit la démission de de Gaulle, le candidat du Parti socialiste, Defferre, obtint péniblement 5 % des voix. Même si certaines circonstances particulières, en liaison avec le processus de reconstruction en cours d'un nouveau Parti socialiste, ont nui particulièrement à la candidature
Defferre, on a pu depuis lors enregistrer un affaissement du Parti socialiste également dans des élections ultérieures. A
Nancy, le candidat socialiste fut largement distancé par Servan-Schreiber. A Bordeaux, le secrétaire du Parti socialiste, Savary, craignant une débacle électorale, retira sa candidature sous les attaques personnage. Un tel déclin était d'autant plus sensible qu'il se produisait sur le terrain électoral, domaine de prédilection de ce parti depuis de longues années.
Il y a tout lieu de penser que la vieille social-démocratie, celle qui, pendant près de 50 ans, de Blum et Guy Mollet constitua l'aile réformiste du mouvement ouvrier, ne connaîtra plus à l'avenir un véritable regain de forces. Outre l'usure qu'a subie le Parti socialiste en résultat de longues années de participation au pouvoir, outre la déconsidération qui l'a frappé au même titre que les autres partis de démocratie parlementaire pendant le régime gaulliste, un des facteurs les plus décisifs de son déclin est que la base ouvrière qu'il gardait d'une histoire du mouvement ouvrier datant de près d'un siècle, se trouvait dans les vieilles industries en déclin (mines et textiles, Nord et Pas-de-Calais), qu'il plus de forces nouvelles dans la jeunesse, ne trouve et qu'il perd même de la substance dans des couches sociales qui lui assuraient une audience dans les mastate de manière frappante dans les milieux ses populaires. Ce dernier point se consenseignants : la tendance majoritaire dans la Fédération de l'Education nationale, où l'influence socialiste était grande est en perte de vitesse au profit du P.C.F. et des courants d'extrême-gauche.
Nous sommes donc là en présence de causes du déclin du Parti socialiste qui n'ont rien de conjoncturel. Il est donc très plausible de penser que la vieille social-démocratie de grand-papa est désormais condamnée. Ce qui ne signifie pas que la scène politique française sera. à tout jamais privée d'un mouvement socialiste. D'une part, il y a dans le Parti socialiste une proportion extrêmement grande d'élus à divers niveaux (conseillers généraux, maires, conseillers municipaux) qui sont élus non pas sur un programme mais parce qu'ils ont une clientèle de longue date et qu'ils recourent à toutes sortes de combinaisons électorales. Cela ne disparaitra pas du jour au lendemain.
D'autre part, le danger que constitue l'absence d'un Parti socialiste aussi bien pour la bourgeoisie que pour la direction du Parti communiste ne peut manquer de faire secréter des tendances à la création d'une organisation qui réponde à ce besoin d'une formation socialiste. Mais ce besoin ne pourrait trouver aucune réponse s'il n'y avait pas des conditions objectives telles qu'il est éventuellement possible que se reconstruise un certain mouvement socialiste d'une autre nature et qui aurait
,34 34 QUATRI des formes nouvelles, répondant à de nouvelles données de la société française. De ce point de vue, des tendances qui se manifestent dans le nouveau Parti socialis.
te, dans le P.S.U. surtout, dans le P.C.F.
lui-même ainsi que dans le mouvement syndical, méritent d'être étudiées de plus près.
Les changements survenus dans le P.S.U.
depuis Mai 68, du fait qu'il occupe des positions charnières, éclairent certaines , tendances nouvelles dans le mouvement ouvrier considéré sous son aspect le plus général.
L'aile proprement réformiste qui, dans le sein du P.S.U., était axée avant Mai 68 sur une éventuelle entrée dans le Parti socialiste démocratique qui sortirait de la fusion des événements constituant la F.G.D.S., cette aile a pratiquement disparu à la suite de l'éclatement de la F.G.D.S. et de la décomposition du Parti socialiste. Il est très peu probable qu'elle retrouve de la vigueur au sein du P.S.U dans la mesure où il n'existe pas pour elle un pôle d'attraction hors de celui-ci.
Les événements de Mai 68 ont entraîné l'entrée dans le P.S.U. de nombreux éléments jeunes orientés sur la gauche, dont le niveau politique était généralement peu élevé. Ils sont immédiatement disponibles dans ce parti comme masse de manœuvre dans les luttes au sommet du P.S.U. pour la direction de cette formation. Mais, d'autre part, ils ne manqueront pas de subir également l'influence des courants qui s'affrontent dans l'extrême-gauche. Déjà, des courants pro-chinois ont exercé sur eux une influence en raison du caractère populiste de leur politique. Mais le renforcement extérieur d'un courant marxiste révolutionnaire, essentiellement le renforcement de la Ligue communiste, et sa capacité d'unifier au moins une partie des forces se revendiquant du trotskysme pourraient constituer un élément d'importance considérable dans l'évolution politique de ces éléments de gauche.
La direction du P.S.U. est exercée à présent, avant tout, par un courant que l'on pourrait qualifier de « socialisme technocratique » et dont Rocard est le prototype. Ce courant donne quelques indications sur ce que pourrait être un regain éventuel du mouvement socialiste, tant en ce qui concerne sa base sociale que son orientation politique. Il s'oriente nettement du côté des nouvelles catégories (techniciens, nouvelles cadres moyens, etc.), qui constituent la partie des nouvelles classes moyennes qui est la plus proche de la classe ouvrière proprement dite ou qui peuvent même être incluses dans la classe ouvrière. Dans ces catégories, la radicalisation générale des masses exerce son influence; on y suit aussi les
EME INTERNATIONALE progrès des Etats ouvriers d'une manière critique mais avec intérêt. Ainsi, ce courant du P.S.U. n'hésite pas à prôner une solution socialiste à la crise de la société française (à la différence du P.C.F. qui, en raison de sa politique générale de « coexistence pacifique » et craignant à tort d'effrayer les couches nouvelles en parlant d'une issue socialiste a pour objectif l'illusoire « démocratie avancée »). Le P.S.U.
n'a pas une teinte parlementaire comparable à celle des socialistes traditionnels, il n'est pas non plus marqué par la vieille hostilité du Parti socialiste envers les Etats ouvriers. Il est disposé à passer des accords aussi bien avec le P.C.F. qu'avec le mouvement trotskyste et l'extrême-gauche en général. Socialement, le P.S.U. recherche une base dans les entreprises parmi les nouvelles couches qui n'ont pas été enregimentées par le P.C.F. Politiquement, traduisant l'effet de la radicalisation sur ces couches, il ose parfois se placer sur la gauche du P.C.F. et ne montre pas l'aversion de celui-ci envers les « gauchistes ».
On peut discerner quelques indices beaucoup plus faibles d'une recherche vers ces nouvelles couches, mais en combinaison, avec beaucoup plus de traits des vieux sociaux-démocrates, dans le nouveau Parti socialiste : ainsi, Savary, qui avait quitté le Parti socialiste en 1958 pour une formation qui fut ultérieurement un élément constituant du P.S.U., a été choisi secrétaire du parti, de préférence à Mauroy, de la Fédération du Nord, qui était davantage représentatif de l'ancienne direction de la S.F.I.O. Par ailleurs, les indices d'une même orientation vers des couches nouvelles se trouvent exprimées dans la « théorie » du « nouveau bloc historique » présentée par Garaudy, et aussi de la part de la direction du P.C.F., qui fait des efforts importants pour gagner à sa politique ces nouvelles couches.
L'existence de telles tendances socialdémocrates a des racines objectives dans les transformations sociales qui s'opèrent en France et dans la radicalisation des masses. Il n'en résulte pas nécessairement que ces tendances trouveront une cristallisation politique dans un parti de masse, car la base sociale même de ces tendances est très fragmentée, très individualiste, politiquement très vacillante. Mais, en tout cas, elles constituent un nouveau facteur dans la politique française.
L'érosion des partis sous le régime gaulliste a eu pour conséquence principale que le rôle des centrales et organisations syndicales s'est accru sur le plan politique. Sur tous les grands problèmes, et pas seulement. pour leurs revendications syndicales proprement dites, les travailleurs se tournent du côté des centrales pour connaître leurs prises de position. Depuis plusieurs années, les décisions et les manifestations des centrales syndicales comptent politiquement beaucoup plus que celles des partis. Séguy, Descamps, Bergeron, sont aujourd'hui des personnages plus importants politiquement que Marchais, Savary ou Mitterrand. D'ailleurs, à l'exception de Force Ouvrière qui maintient dans ses propos la fiction de l'apolitisme du mouvement syndical, les centrales syndicales elles-mêmes affichent leur volonté d'intervenir dans l'orientation politique du pays.
Les bouleversements sociaux et la radicalisation des masses ont affecté à divers degrés le développement numérique, les orientations politiques et les rapports réciproques entre les organisations syndicales. Après la crise de Mai 68, certains courants antisyndicaux se sont manifestés mais ils n'ont eu qu'une force très relative. Par contre les syndicats ont recruté dans des couches ouvrières arriérées jusqu'alors inorganisées.
Force Ouvrière est la centrale qui a le moins bénéficié numériquement de Mai 1968. Elle est désormais distancée par la C.F.D.T. Elle n'a de positions solides que dans quelques catégories (fonctionnaires, postiers...). Son déclin présente des analogies certaines avec celui du Parti socialiste. Force Ouvrière est plus anticommuniste que jamais et persiste dans son refus de toute action commune avec la C.G.T. Cet anticommunisme forcené tarit le recrutement de jeunes. Les opposants dans cette organisation ne constituent pas une force désireuse de prendre la direction et capable d'y parvenir ; ils sont foncièrement hostiles à la C.G.T., se livrent à une démagogie révolutionnaire verbale au sein des syndicats Force Ouvrière et ne se manifestent guère sur le terrain de la lutte de classes.
La C.F.D.T. est l'organisation syndicale qui a connu l'évolution la plus intéressante au cours des dernières années, car elle permet de mesurer certaines transformations profondes qui se sont produites dans la classe ouvrière française. Née d'une rupture avec la hiérarchie catholique après de longues années de frictions intérieures, la
C.F.D.T. a groupé dans sa politique des tendances contradictoires, les unes technocratiques et susceptibles de s'intégrer dans l'Etat bourgeois si celui-ci faisait quelques gestes appropriés, les autres, plus ouverts à des solutions socialistes révolutionnaires.
Avant Mai 1968, il existait un accord entre la C.G.T. et la C.F.D.T. L'influence de la
C.F.D.T. s'exerçant sur des couches ou-
ONALE 35 vrières moins décisives que celles de la C.G.T., sa direction s'est permis, au cours de la crise de Mai 68, une démagogie qui lui a assuré un recrutement de jeunes et d'éléments orientés à gauche. Le dernier congrès de la C.F.D.T. s'est prononcé pour le socialisme. En outre, il s'y est manifesté des courants de gauche (autour du nom de Krumnov). Sur le plan politique, ces manitestations présentent un grand intérêt et la direction de la C.G.T. n'a pas caché ses craintes. Les courants de gauche de la C.F.D.T. favorisent la réflexion chez les militants de la C.G.T. et, à certaines occasions ont contribué à déborder la politique décidée en commun par les deux directions. En outre, la vie intérieure de la C.F.D.T., en assurant une confrontation de tendances, donne un exemple dangereux aux membres de la C.G.T. Les idées qui trouvent une expression ouverte dans la C.F.D.T. ne peuvent pas ne pas influencer les membres et les cadres mêmes de la C.G.T. Aussi, les dirigeants de la C.G.T. reprochent-ils de plus en plus aux dirigeants de la C.F.D.T. de ne pas mettre au pas les « gauchistes » qui sont membres de leur centrale. Pour la direction stalinienne du P.C.F. et de la C.G.T., les développements dans la C.F.D.T. constituent un danger considérable. Pendant les, vingt années qui s'étendirent de la « guerre froide » à Mai 1968, les militants communistes de la C.G.T. ont été moins affectés qué ceux d'autres milieux par les crises qu'a connues le P.C.F. dans cette période. En même temps que la
C.G.T. donnait au P.C.F. sa force principale, elle aidait aussi la direction du P.C.F.
à isoler les opposants dans le parti. A la suite de Mai 1968, cette couche de militants du P.C.F. continue encore à présenter une grande inertie. Cependant, à des indices encore très limités, qui se révèlent plus particulièrement là où l'appareil syndical est le moins fort, des militants syndicaux de base de la C.G.T. paraissent être affectés par la radicalisation de leur classe et commencent à se poser des questions sur le programme et les moyens de lutte mis en avant par la direction de la C.G.T., c'est-à-dire au fond sur la politique du
P.C.F.
Ainsi, par la combinaison de la crise du
P.C.F. avec cette crise du mouvement socialiste, le mouvement ouvrier français connaît une confusion extrêmement grande où ne manquent pas les tendances qui cherchent des solutions vers la gauche.
C'est pourquoi. l'intervention des marxistes révolutionnaires, plus spécifiquement de la
Ligue communiste, en vue de créer un pôle révolutionnaire acquiert une d'attraction importance incomparablement plus grande que leurs forces numériques actuelles ne permettraient de le penser.