Avec la mort de Abdul Gamal Nasser c'est un chapitre - un grand chapitre — de l'histoire de l'Egypte et du monde arabe qui est définitivement clos. Il s'est clos sur des funérailles qui furent une démonstration qui n'avait jamais eu son pareil, de plusieurs millions d'hommes témoignant d'une affliction profonde, submergeant les officiels de tous les pays et forçant tous les barrages. Rien qui ressemble, même de loin, à des funérailles officielles.
Une telle mobilisation spontanée, dépassant de beaucoup manifestation du
9 juin 1967 demandant à Nasser de revenir sur sa démission, témoigne protonds qui existaient entre lui et les masses arabes, le peuple égyptien tout particulièrement. On ne peut attribuer cela à un emballement subit et momentané ou à on ne sait quels traits « éternels » des Arabes comme l'on fait tant de journalistes. C'est dans l'histoire contemporaine qu'il faut rechercher les causes d'un phénomène de cette ampleur.
A la veille de la première guerre mondiale, dans l'Egypte sortie de la domination ottomane pour devenir une colonie britannique, les masses restaient opprimées et exploitées par une monarchie, des pachas et toute une clique de propriétaires fonciers. Rien ne changea fondamentalement dans le pays jusqu'au lendemain de la deuxième guerre mondiale, sauf que les masses ouvrières dans les grandes commencé entrer en action. La deuxième guerre mondiale donna le point de départ à un éveil des masses coloniales. En 1952, un groupe d' « officiers libres » dirigés par Neguib et
Nasser renversa le régime pourri du roi Farouk; rapidement Nasser prit seul la direction du pouvoir, et une nouvelle époque commença pour l'Egypte, pour le Proche-Orient aussi et, par suite, pour le monde entier.
Les « officiers libres » avaient procédé à un coup d'Etat sans intervention des Peu après la prise du pouvoir, ils réprimèrent même sauvagement les leaders d'ouvriers en grève. Leur intention était de moderniser leur pays et de réduire la part de profits que l'impérialisme tirait de l'Egypte. Loin de songer à porter atteinte capitalisme égyptien, ils voulaient lui donner de la vigueur; ils ne songeaient également pas à se tourner vers l'Union Soviétique. Ils s'attelaient à une tâche qu'ils savaient difficile, mais les difficultés qui se présentèrent à eux furent d'un autre ordre que celles qu'ils attendaient. Dans son livre Philosophie d'une révolution, Nasser décrit les observations qu'il avait faites après le coup de 1952 qui avait chassé le roi Farouk. Au lieu de l'unanimité de la nation derrière les vainqueurs du coup, il vit surgir un foisonnement d intérets particuliers. Il conclut que, son pays, se produisait une combinaison deux révolutions en même temps: d'une part une révolution destinée à libérer le pays du joug impérialiste, d'autre part une révolution sociale dans laquelle les masses aspiraient à obtenir plus de bien-être, à parvenir à un sort nouveau. Ainsi, de prime abord. Nasser se trouvait confronté avec une révolution notion qu'il ignorait et qu'il paraît avoir toujours ignorée). Le renversement de la monarchie avait donné une impulsion aux qui avaient des revendications à satisfaire. Dans son livre Nasser indique qu'il ne faut pas que ces deux révolutions se fassent simultanément. faut d'abord libérer le pays du joug impérialiste ; et quand cette opération sera complétée, on pourrait d'en haut améliorer progressivement le sort des masses. Mais un pays ne se dirige pas comme on commande une caserne. Il eut été probablement dangereux pour Nasser de résoudre le problème des masses simplement par la répression. D'autre part, l'impérialisme ne se montrait pas trop disposé à faire des concessions aux nouveaux dirigeants égyptiens.
Nasser chercha une solution aux difficultés en regardant au-delà des frontières de son pays: il comprit d'abord le parti qu'il pouvait tirer de la position stratégique de son pays. L'Egypte était ensuite pour lui plus que l'Egypte, c'était une partie du monde arabe, une partie du monde afro-asiatique, une partie aussi du monde musulman. Cela se produisait au moment où la poussée des peuples colonisés se reflétait à la conférence de Bandung.
Depuis lors, Nasser se fit avant tout le champion du monde arabe, de « l'unité ramesParu pour la premiere fois la notion d'une nation est de domaine des rêves d'individus ou de petits groupes d'intellectuels et devenait un facteur politique mobilisant de larges masses.
Dans sa recherche de moyens pour industrialiser et moderniser l'Egypte, notamment pour la construction du barrage d'Assouan, Nasser se heurta à un refus de l'impérialisme américain. Il y répondit de deux façons essentielles : il se tourna vers l'Union Soviétique pour obtenir des armes et il nationalisa le canal de Suez. Ainsi commença de sa part un jeu de bascule entre I'U.R.S.S. et les Etats-Unis, qui penchait fort audacieusement du côté de l'Union Soviétique et devait prendre une forme plus accentuée encore après la guerre des Six jours.
La nationalisation du canal de Suez — ce canal pour la construction duquel les Egyptiens étaient morts par milliers et qui rapportait tant aux impérialistes -aux yeux des masses et plus particulièrement des masses arabes un exploit incomparable, un défi qui d'ailleurs fit perdre l'équilibre à l'impérialisme britannique et à l'impérialisme français. Lancés dans l'expédition de Suez avec la complicité du gouvernement israélien, ceux-ci, en dépit de leur succès militaire, subirent une défaite politique pareille. En cette circonstance, Nasser osa même armer les masses à Suez; si limité qu'était pour lui le risque dans les conditions de l'époque. le geste témoignait cependant de son audace. Dans le domaine de « l'unité arabe » Nasser n'hésita militairement des forces révolutionnaires au Yemen contre les féodaux qui régnaient sur le pays; là aussi ses efforts échouèrent en partie.
Nasser pensa progresser sur la voie de « l'unité arabe » par l'union de l'Egypte et de la Syrie formant la République Arabe Unie qui devait servir de pôle de regroupement au monde arabe. L'Irak et d'autres devaient s'y joindre. L'unification avec la Syrie ne dura pas longtemps car elle se heurta aux contradictions d'intérêts des différentes bourgeoisies « nationales » (égyptienne, syrienne, irakienne, etc.). Nasser en arriva à la conclusion, non que l'unité arabe ne pourrait se faire que sous le drapeau du socialisme, mais que les intérêts particuliers des capitalistes étaient un obstacle à l'intérêt général, et il procéda en Egypte à des nationalisations très étendues, faisant de l'Egypte un « capitalisme d'Etat » presque chimiquement pur.
De tous les échecs de Nasser, les masses égyptiennes et, plus généralement, masses arabes ne tirèrent pas de son vivant des conclusions en faveur du socialisme, véritable distinct bien entendu du « socialisme arabe était présenté démagogiquement ; elles virent en Nasser le champion de la lutte anti-impérialiste, de l'unité arabe, qui avait fait progresser son pays après des siècles d'esclavage et d'oppression. Le sentiment des masses reposait sur quelque chose de réel. De tous les « Bonaparte » qui, dans l'après-guerre, apparurent sur la scène internaitonale à la tête de pays colonisés (Péron, Sukarno, Mossadegh, etc.), et placé dans une zone du monde des plus sensibles où même des hommes bien doués auraient pu être dépassés par la situation, il témoigna d'énormes capacités politiques et d'une audace peu commune. Pour son pays, il se montra à l'échelle historique un géant comme le fut Cromwell pour l'Angleterre de son temps.
Mais la puissance personnelle de l'individu ne peut forcer l'histoire au-delà des conditions de son époque. Nasser au XX* siècle ne pouvait assurer le triomphe de la révolution bourgeoise en Egypte, à la manière dont les grands révolutionnaires bourgeois du XVII et du XVIII° siècle y parvinrent en Angleterre et en France. La révolution permanente le suivit tout au long de sa vie et, en fait, sa direction avait atteint sa limite avec la « guerre des Six jours ». Il avait dû le comprendre à sa façon lorsqu'il donna sa démission en juin 1967, démission qu'il fut contraint de retirer face au vide qu'elle aurait laissé. Dans les trois années qui se sont écoulées depuis, sa direction survécut surtout sur son prestige personnel, mais elle était entrée dans une phase de déclin. Après la guerre des Six jours, pour la première fois apparurent dans le monde arabe des signes, des embryons de directions nouvelles se revendiquant du marxisme; mais le poids de Nasser était si considérable que, en dépit des idées qu'ils avançaient, ni le F.P.L.P., ni le F.P.D.L.P. ne contestèrent l'autorité de Nasser, à la veille même de sa mort, à propos des accords du Caire qui entérinaient le succès d'Hussein sur les fedayin.
Tout ce qu'une direction petite bourgeoise nationaliste, révolutionnaire, anti-impérialiste, pouvait encore manifester de courage, d'énergie, d'audace, Nasser l'avait montré mais il avait montré en même temps que l'époque des révolutions bourgeoises était à iamais révolue et qu'aucun pays colonisé ne pourrait s'arracher à son sort s'il se limitait à une lutte anti-impérialiste conduite par la bourgeoisie ou la petite bourgeoisie et s'il ne débordait pas dans une lutte anti-capitaliste renversant les assises de sa bourgeoisie nationale. C'est là un enseignement d'autant plus précieux qu'il ne actuellement, de par le monde — en Amérique latine, en Afrique, « nassériens » qui cherchent à suivre la même voie, sans avoir ni les conditions particulières (avant tout cette pièce stratégique qu'est le canal de Suez qu'il a deux fois bloqué) ni la carrure politique de Nasser.
Et maintenant, le vide politique devant lequel Nasser recula le 9 juin 1967, ce vide est là et, quoi que disent et quoi que fassent les nouveaux dirigeants de la République Arabe Unie, il n'y a pas, il n'y aura pas de nassérisme sans Nasser, Il restera aucun doute pendant toute une période un mythe Nasser et il est assez vraisemblable que ce mythe sera utilisé très bientôt, aussi bien par la droite que par la gauche, aussi bien par ceux qui chercheront à revenir de la République Arabe Unie à une Egypte dont la bourgeoisie n'est préoccupée que des profits qu'elle pourrait tirer des masses laborieuses de la vallée du Nil, que par des courants d'avant-garde qui s'efforceront de dépasser les limites de Nasser, d'aller au-delà du « nassérisme ». La direction Nasser, avec toutes ses limites de classe, a fait faire aux peuples arabes un pas en avant considérable, mais par cela même qu'elle avait ces limites, elle devint, à un moment donné, un obstacle à une progression ultérieure. La voie de la révolution socialiste à l'entrée de laquelle Nasser s'était arrêté, est désormais plus ouverte aux révolutionnaires arabes.