Nous ne rappellerons pas ici le long passé révolutionnaire de l'ancien Président de la République mexicaine Lazaro Cardenas qui vient de mourir à l'âge de soixante-quinze ans. Il avait participé à la révolution mexicaine, la dernière des révolutions bourgeoises avant la guerre mondiale de 1914-1918 et avant la première révolution socialiste d'Octobre 1917. Combattant, il fut aussi, quand il exerça la fonction de Président, celui qui porta la révolution démocratique bourgeoise extrêmement loin, tant en matière de réforme agraire que de nationalisation du pétrole. Mais, dans son cas comme celui de Nasser — dont il est question ailleurs dans ce numéro — les limites de la bourgeoisie sont apparues, mais dans son cas quelques années après son départ : le Parti « révolutionnaire institutionnalisé » est à présent une machine bureaucratique réactionnaire, et c'est un Président nommé par ce parti qui a assumé la responsabilité de la fusillade de Tlatelolco en octobre 1968 qui laissa des centaines d'étudiants morts dans les rues de Mexico.
Si Cardenas fut un précurseur en matière de ce « bonapartisme » spécifique aux pays de type colonial, le fait qu'il s'engagea dans cette voie très tôt, en une période où les valeurs de la démocratie bourgeoise avaient encore quelque signification dans la société capitaliste elle-même, fit que Cardenas leur resta fidèle alors qu'elles ne comptaient déjà plus pour celle-ci. Lorsque le nazisme s'étendit sur l'Europe capitaliste et le stalinisme aboutit aux monstrueux « procès de Moscou », Cardenas, en tant que Président ouvrit les portes de son pays à de nombreux réfugiés de la guerre d'Espagne qui, sinon, auraient connu les camps de la démocratie française, et il accorda le droit d'asile à Trotsky, malgré les chacals staliniens hurlant à la mort, alors que la Norvège démocratique bâillonnait Trotsky et l'empêchait de répondre aux accusations dont il était l'objet. Grâce à Cardenas, le Mexique fut le seul pays qui accepta la présence de Trotsky sur son territoire. Quand Cardenas quitta la présidence en 1940, la guerre mondiale allait définitivement emporter les rares vestiges des valeurs pour lesquelles il avait combattu. En Amérique latine, il n'y avait plus place à l'avenir que pour des Fidel et des Che, leaders de la révolution socialiste.