Documents de la IVe Internationale

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Quatrième Internationale, n° 46 · novembre 1970 · p. 49-52 · 2 785 mots

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Soljenitsyne et Chalamov

Soljenitsyne a reçu le Prix Nobel de littérature 1970. Pour l'Union des écrivains d'U.R.S.S., c'est une • provocation. Le jury du Nobel n'ayant pas changé depuis 1965, il faudrait en conclure que le Prix décerné à Cholokhov était également une provocation. L'absurdité d'une telle conclusion logique réduit à néant l'accusation. Quelles que soient d'ailleurs les intentions secrètes du jury Nobel, elles ne peuvent avoir qu'un intérêt très secondaire. L'important est qu'à part les très stériles bureaucrates des lettres d'Union soviétique, tout le monde reconnait que Soljenitsyne est un grand écrivain, le plus grand d'U.R.S.S. et un des plus grands du monde. Même M. Pierre Daix, rédacteur en chef des Lettres Françaises, en est d'accord. Et si l'on doit se féliciter de la décision du jury Nobel, c'est moins parce qu'il a souligné cette évidence que parce qu'en la proclamant il fournit une certaine protection au génie héroïque, persécuté, menacé de mort par les assassins de Babel et de Pilniak et leurs dignes héritiers toujours détenteurs du pouvoir en U.R.S.S. C'est cette protéction qui déclenche leurs hurlements de loups. Des communistes ne peuvent qu'être satisfaits de voir les projecteurs braqués sur les écrivains russes à l'heure où Daniel, ayant achevé ses cinq ans de détention, sorti vivant (mais dans quel état ?) de l'abominable prison de Vladimir, pire que le pire des camps au dire de Marchenko qui sait de quoi il parle, reste aussi menacé en liberté qu'en détention.

Nous aurons l'occasion de reparler de Soljenitsyne à propos de la parution de ses nouvelles œuvres ; maintenant, mieux vaut sans doute se tourner vers un autre grand écrivain soviétique, insuffisamment connu et apprécié ici, et que le nouveau flux stalinien menace peut-être plus qu'aucun autre : Varlam Chalamov dont les Récits de Kolyma (1) ont été complétés récemment par la publication d'Article 58 (2). Soljenitsyne a intitulé l'un de ses deux grands romans, le Premier Cercle, par référence à l'Enfer de la Divine Comédie. Chalamov, lui, ne circule que dans les plus profonds des huit autres cercles. Le revers de couverture d'Article 58 nous fournit une photographie de l'auteur. (1) Récits de Kolyma, - Les Lettres nouvelles =. (2) Article 58, éd. Gallimard.

Nous connaissions le visage de Soljenitsyne, émacié, la souffrance incrustée et irradiant de tous ses traits ; sur celui de Chalamov on lit la rencontre avec l'horreur absolue : ses yeux ont regardé en face des hommes prêts à le tuer pour jouer aux cartes le tricot indispensable à sa simple survie dans le grand nord sibérien, ils ont considéré des anthropophages qui n'étaient pas les pires de ses compagnons, ils ont appris à lire les arrière-pensées mortelles sur des milliers de visages et à déchiffrer les formes de l'ignominie ; ses mâchoires se sont durcies pour résister à tout sans broncher, pendant dix-sept ans (sans compter les trois années de sa première déportation, plus « douce », d'avant la grande purge) au régime de Kolyma, le « crématoire blanc ». Pourtant, comme celui de Soljenitsyne d'une autre façon, le visage de Chalamov est beau. C'est un visage d'homme que les plus inhumaines épreuves ont buriné sans l'avilir. Lui aussi — comme Kosterine, comme le vieux bolchevik-léniniste anonyme - est un de ces phénomènes, comme seul le bolchevisme a su les forger, qui ont pu subir mille martyres et ne jamais céder. Cette beauté, c'est aux plus hautes qualités intérieures qu'il faut en demander le secret, et il se déchiffre dans les récits des deux recueils.

Chalamov n'a qu'un sujet : Kolyma, presqu'ile nord-sibérienne, grande comme cinq ou six fois la France, où habitaient 7.580 nomades en 1927 et où des dizaines de milliers de déportés construisirent une capitale, des routes et périrent dans leur immense majorité sur les placers des trente mines d'o• dans le froid polaire de l'hiver et les r écages de l'été. Au long des deux volumes il arrive que l'on trouve le même thème, repris avec des variantes. L'une des raisons de ce fait, c'est qu'il s'agit d'œuvres de samizdat, livrées au public russe par séries de courts récits, alors que nous les lisons regroupées dans un ordre qui n'est pas dicté par l'auteur. On peut distinguer, en gros, trois groupes de récits, l'un où le narrateur se donne le nom d'Andréiev, un autre où il se nomme Krist, enfin un troisième, le plus important, où le Je est Chalamov sans masque. Mais les trois groupes ont le même caractère d'authenticité. On peut supposer que les deux premiers ont été « publiés » à un moment où l'anonymat de Chalamov

QUATRI n'était pas levé. Mais dans ces variations sur un noyau commun d'effroi obsessionnel, nous reconnaissons le caractère spécifique du cauchemar. Un cauchemar vécu par un homme de sa trentième à sa quarante-septième année, croit-on qu'il puisse ensuite s'en arracher, et, d'ailleurs, devraitor: lui demander de s'en arracher? Toute sa vie d'adulte, il l'a passée dans cet inframonde ; ce destin lui a été imposé. Un médecin déporté lui a enseigné l'unique espoir concentrationnaire : « Le plus important, c'est de survivre à Staline. Tous ceux qui lui survivront seront sauvés... Il est impossible que la haine de millions d'hommes ne se matérialise pas un jour... Il mourra de cette haine générale. II aura un cancer ou autre chose... Nous resterons en vie. » (Récits de Kolyma, p. 223.) Cette philosophie du fond de l'abime peut-être était-elle un peu trop optimiste - ce qui est admirable - mais, dans son fond, elle était juste. Staline est mort de « haine générale » - comme mourra le stalinisme -et si tous ceux qui lui ont survécu dans les camps n'ont pas été sauvés, un certain nombre ont échappé à ses bagnes, tel Chalamov. Quand on le dit comme lui, il suffit à sa tâche de dire et de redire ce qu'était Kolyma.

La force de caractère ne suffisait pas, là-bas, à éviter la mort, par la faim et l'épuisement. Si Chalamov a survécu, il la dû à trois chances : sa constitution physique, la guerre, et la suppression, dans son dossier, de la lettre T (trotskyste). La guerre parce que la logique de l'univers concentrationnaire peut être inversée par rapport à celle de l'autre monde — le nôtre — et que l'afflux de nouveaux déportés incultes : coupables de s'être laissés faire prisonniers, déserteurs repris, soldats de Vlassov, membres des minorités nationales, créa un besoin de personnel déporté doté de quelques connaissances qui fit du juriste Chalamov un infirmier et le sauva des placers où les brigades fondaient. (« D'une équi" pe qui commence à travailler au cœur de l'automne, il ne reste à la fin de la saison que le chef de brigade, son assistant et ses meilleurs amis. ») On ne peut tenir pour imaginaires les deux récits différents que tait Chalamov de l'élimination de son dossier de la fatidique lettre T, et d'abord parce que Chalamov, précisément, en don-

Entre l'impérialism

Quand les troupes russes, sous le couvert du pacte de Varsovie, entrèrent en Tchécoslovaquie, il ne manqua pas de bonnes âmes pour proclamer qu'il s'agiset simplement résumés par Trotsky dans les conclusions de son livre (page 158) :

EME INTERNATIONALE ne deux versions (peut-être pour brouiller les cartes et interdire les identifications ; la terreur couve sous la cendre !). Que l'affaire concerne Chalamov personnellement est peu douteux puisque sa première arrestation est de 1929 : on peut présumer qu'il appartenait à l'Opposition de gauche. Que ce soit la secrétaire Lida qui ait retapé le dossier en faisant sauter la lettre qui vouait à la mort, ou que ce soit l'enquêteur, lui-même fusillé plus tard, qui ait brûlé la pièce, Chalamov a rencontré ce geste d'humanité au fond de l'enfer. Ce sont de tels gestes, fussent-ils rarissimes, qui gardent un homme de sombrer au fond du désespoir. Chalamov semble désespéré (en particulier à ses éditeurs français) parce qu'il rend l'atroce vérité sans le moindre fard, que son style imperturbable — le voilà bien le vrai « degré zéro de l'écriture » — nous restitue l'indicible dont les autres écrivains déportés ne surent nous donner qu'une idée atténuée - et même le Soljenitsyne d'Ivan Denissévitch, — qu'il ne met tout son art, qui est grand que dans la détermination du mot juste, le choix et le découpage le plus dépouillé de l'incident caractéristique, révélateur de la totalité de cet univers clos, luimême projection en ombre caricaturale de la société soviétique.

Chalamov ne tire pas de leçons. Des lecteurs trop pressés ont cru pouvoir en conclure qu'un ressort décisif était brisé en lui et qu'il ne distinguait plus les nuances du monde des vivants. Comme si ses tableaux sinistres n'imposaient pas d'eux-mêmes leurs conclusions.

Il n'y a pas d'écrivain désespéré, puisqu'écrire c'est espérer. Si Chalamov s'acharne à débrider sous nos yeux les plaies purulentes de l'inhumanité, c'est pour susciter la volonté, déclencher la réaction de responsabilité. Chalamov est un écrivain révolutionnaire, non seulement parce qu'il est un homme de vérité (et la vérité, en soi, est révolutionnaire : idée à méditer par les tenants, des vérités qui ne sont pas bonnes à dire, parce qu'elles « serviraient la réaction »), mais parce que chacune de ses lignes est une dénonciation du stalinisme qui ne peut amener qu'à des conclusions révolutionnaires, que déboucher sur des actes révolutionnaires.

Michel LEQUENNE. e et la révolution sait là d'une politique léniniste, et pour rappeler l'exemple géorgien. De ce seul point de vue, la réédition d'Entre l'impérialution, ed ko Taupe, Bruxelles. (1) L. Trotsky, Entre l'impérialisme et la ré- Entre l'impérialisme et la ré- lisme et la révolution (1) s'imposait (mais les éditions et rééditions de Trotsky qui se multiplient ne révèlent-elles pas toujours une multiple et permanente actualité ?).

Les principes bolcheviks sur l'interventionnisme révolutionnaire sont clairement

* La République soviétique ne se dispose nullement à substituer sa force armée aux efforts révolutionnaires du prolétariat des autres pays. La conquête du pouvoir par ce prolétariat doit être le fruit de sa propre expérience politique.

« Cela ne signifie pas que les efforts révolutionnaires des travailleurs - de Géorgie par exemple - ne puissent pas trouver un secours armé de l'extérieur. Il faut absolument que ce secours vienne du moment où le besoin en est préparé par le développement antérieur et a mûri dans la conscience de l'avant-garde révolutionnaire soutenue par la sympathie de la majorité des travailleurs...»

Et, plus loin (page 159) : « Non seulement nous reconnaissons, mais nous soutenons de toutes nos forces le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes là où il est dirigé contre les Etats féodaux, capitalistes, impérialistes. Mais, la où la fiction de l'autonomie nationale se transforme entre les mains de la bourgeoisie en une arme dirigée contre la révolution du prolétariat, nous n'avons aucune raison de nous comporter à son égard autrement qu'envers tous les autres principes de la démocratie transformée en leur contraire par le capital. »

Par rapport à ces principes, qu'en fut-il de l'invasion de la Géorgie en 1921? Les bolcheviks — n'en déplaise aux radoteurs tenants de l'amoralisme léniniste — n'agissaient pas autrement qu'ils parlaient. Alors que la clique géorgienne de Staline tentait par tous les moyens d'intervenir Géorgie, Lénine et Trotsky s'y opposaient, en dépit des persécutions et de la répression exercées contre les communistes du pays, tant que les masses n'étaient pas dissociées du pouvoir des mencheviks. Dans son Staline, Trotsky a publié des télégrammes caractéristiques de cette situation, tel le suivant : « Au comité révolutionnaire de guerre du front de Caucase. Pour Ordjonikidzé. Reçu votre lettre de récriminations. Vous avez tort de considérer mon enquête qui est de mon devoir, comme un manque de confiance. J'espère qu'avant notre rencontre, vous abandonnerez votre ton injurieux inconvenant. 3 avril 1920 — Lénine. » Et telle la lettre suivante, datée du 17 février 1921, jour même de l'invasion de la Géorgie, et signée du commandant en chef S. Kamenev, de son commissaire militaire et de son chef d'état-major : « Sur l'initiative du commandant de la seconde armée, nous sommes mis en face du fait accompli d'une incu:sion en Géorgie ; les frontières de la Géor

IONALE 51 gie ont été franchies et l'Armée rouge -est entrée en contact avec l'armée de Géorgie. »

Si, finalement, Lénine approuva l'invasion c'est que les membres géorgiens du comité central le trompèrent sur les conditions intérieures de la Géorgie et l'assurèrent que l'insurrection communiste était mûre, puis qu'elle avait éclaté.

Même si des sceptiques doutent en général de la bonne foi de Lénine, comment le peuvent-ils en présence des derniers écrits tombés de sa plume, moins de deux ans plus tard, alors qu'il luttait avec la mort. La Géorgie occupe une place centrale dans ses préoccupations de ce moment. !! découvre qu'il a été trompé et que les membres géorgiens du comité central pratiquent en Géorgie une politique d'oppression nationale grand-russe. Le 31 décembre 1922, il dicte des notes destinées au Bureau politique où il insiste sur la nécessité de compenser par des ménagements et des concessions à l'allogène « la défiance, les soupçons, les griefs qui au fil de l'histoire, ont été engendrés chez lui par le gouvernement de la nation impérialiste », et il ajoute cette phrase terrible contre Staline et ses pareils : « Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l'affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de « social-nationalisme » (alors qu'il est lui-même non seulement un vrai, un authentique « social-naticnal », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe, car il n'est rien qui en retarde le développement et la consolidation comme l'injustice nationale ; il n'est rien qui soit plus sensible aux nationaux « offensés » que le sentiment d'égalité et la violation de cette égalité, fût-ce par négligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolétaires. »

Une autre note de la même date est encore plus radicale (page 623) : «|| faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d'autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j'ai milité avec lui à l'étranger, dans l'émigration), et aussi achever l'enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l'éhorme quantité d'irrégularités et de jugements partiaux qui s'y trouvent indubitablement. Il ya de soi que c'est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe. »

Mais, par ailleurs, les belles âmes qui, encore aujourd'hui, et malgré ces textes, condamnent l'amoralisme bolchevik dans l'invasion de la Géorgie, oublient pieusement ce qu'était le régime menchévik dans ce pays. C'est contre ceux-là qu'est

Q UATRI dirigé le livre de Trotsky, illustrant de faits précis les principes résumés par la seconde des deux citations que nous avons faites plus haut. Ce régime menchévik était, par la force des choses c'est-à-dire par la logique de son opposition au bolchevisme, devenu contre-révolutionnaire et allié des impérialistes, d'abord allemands, puis franco-anglais. Et quant aux principes de ces alliés, ils sont, eux, parfaitement définis par une semonce du général anglais Walker aux leaders menchéviks de Géorgie (et cité par Trotsky), qui bien avant les duettistes Brejnev-Kossyguine inventait la « relativité du droit des nations à disposer d'elles-mêmes » :

« Les puissances alliées n'ont pas l'intention de s'écarter du grand principe du droit des petits peuples à disposer d'eux-mêmes. Elles n'y renonceront que lorsqu'elles seront forcées de reconnaître qu'une nation •quelconque, temporairement indépendante, par son impuissance à maintenir l'ordre, par son humeur querelleuse, par ses actes agressifs et même par l'affirmation enfantine et inutile de sa propre dignité, constitue un danger possible pour la paix de l'univers. Les grandes puissances ne tolèreront pas une telle nation, car elles ont décidé que

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EME INTERNATIONALE la paix du monde entier doit être sauvegardée. »

On aura reconnu là les principes qui présidèrent à l'intervention yankee à SaintDomingue, au Vietnam, au Laos, au Cambodge, etc.

Inversement, il est clair qu'aucune comparaison n'est possible entre la Géorgie de 1921 et la Tchécoslovaquie de 1968, à moins de comparer la canaille stalinonovotnyste aux bolcheviks géorgiens persécutés et tués par les menchéviks. Mais où a-t-cn vu Dubcek pactiser avec les impérialistes ? Il n'a pas même fait le geste de signer un traité avec Willy Brandt, Quant aux masses, on sait de quel côté elles étaient et demeurent.

A la lumière des principes bolcheviks tels qu'ils furent précisés par Trotsky dans l'Entre l'impérialisme et la révolution et par Lénine dans l'ensemble de ses écrits sur la question, point de doute que l'invasion et l'occupation de la Tchécoslovaquie ne connaissent aucune circonstance atténuante, tout au contraire elle apparaît comme une politique généralisée d'« argousins grand-russes ».

M. Lequenne.

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