(A propos de quelques changements de structures économiques et politiques)
1. LES CAPITAUX IMPERIALISTES SE REORIENTENT
VERS L'INDUSTRIE
Au cours des quinze dernières années, un changement important s'est produit quant au champ d'investissement des capitaux impérialistes en Amérique latine. Alors que le secteur produisant des matières premieres avait été traditionnellement le champ préféré, la majorité relative des capitaux impérialistes a été investie pendant ces
Industrie manufacturière ..
Comme cette évolution s'est encore accentuée depuis lors, il est probable que, des maintenant, 40 à 45 % des investissements impérialistes en Amérique latine le sont dans le secteur industriel, et que le seuil de 50 % sera dépassé dans un avenir pas trop lointain.
Les puissances impérialistes européennes - avant tout l'impérialisme allemand -ont sans doute joué un rôle de pionnier dans ce processus. Les grands trusts monopolistiques ouest-allemands ont vigoureusement poursuivi leur pénétration de l'Amérique latine au cours des dernières années. Ces investissements se sont pratiquement concentrés exclusivement sur l'industrie manufacturière. Les trusts américains, qui ont perdu des positions importantes (notam- (notamment la prédominance dans l'industrie automobile en Amérique latine) ont été amenés à réagir et à suivre ce mouvement.
Celui-ci a cependant des racines plus profondes que cette réaction au retour des trusts européens sur les marchés d'Amérique latine. La chute constante tes prix des matières premières par rapport à ceux des produits manufacturés a provoqué une baisse relative du taux de profit dans de nombreux secteurs dits primaires. La réaction normale des capitaux
MANUFACTURIERE années dans le secteur de l'industrie manufacturière. Ce changement a été à tel point prononcé que, dès la fin de l'année 1966, le poste « industrie manufacturière » est devenu le plus important de l'ensemble des capitaux étrangers privés accumulés en Amérique latine, qui avaient, à cette époque, la structure suivante :
5261 millions de dollars 4 878 » 1697 3 828 15 664 confrontés à une telle baisse est de refluer de ces secteurs vers ceux où le taux de profit est plus élevé. C'est particulièrement le cas d'une série de secteurs de l'industrie manufacturière, comme l'industrie chimique, la pétrochimie, T'électronique, l'industrie pharmaceutique, les appareils électro-ménagers, etc.
Voici quelques exemples : dans le nordest du Brésil, rien que pendant les dernières années, les sociétés impérialistes suivantes ont établi des filiales de production, en général en association avec le capital brésilien : General Electric, Dow Chemical, Union Carbide, Pirelli, Philips, Robert Bosch, General Food, Fives-Lille, Société européenne d'expansion horlogère,
Le complexe pétrochimique de Capuava au Brésil a été créé avec la participation non seulement de la Banque mondiale, mais de la Banque Worms et de la Banque française du commerce extérieur. La Shell do Brasil y contribuera également un complexe. La Badische Anilin vient de prendre une participation de 60 % dans une des principales compagnies chimiques brésiliennes, la Suvinil. Le groupe chimique brésilien Mantiquera s'est associé au trust américain F.M.C. Corporation et au
Industrie pétrolière (y compris la distribution du pétrole)
Mines
Divers (y compris plantations, banques, assurances, services publies)
Total
(secrétariat de l'O.E.C.D.)
Industrie pétrolière (y compris la distribution du
Divers (y compris plantations, banques, assurances,
(secrétariat de l'O.E.C.D.)
QUATR trust britannique Laporte Industries Ltd. Pechiney collabore avec la firme brésilienne A.S.A. pour implanter une usine d'aluminium près de Récife..
La formule des « joint ventures » (entreprises communes) a été universellement prônée comme le meilleur moyen de « surmonter les résistances nationalistes contre le capital étranger ». En fait, comme l'a dit le représentant typique du grand capital brésilien Roberto de Oliveira Campos, « les actionnaires nationaux y sont fortement intéressés ».
Le camarade Vitale, dans sa brochure Y Despues del 4, Que ? (Ediciones Prensa Latinoamericana, Santiago de Chile), a cité
Le résultat immédiat de ce changement d'orientation des investissements impérialistes a été un accroissement du poids de l'industrie dans le produit national brut de toute une série de pays latino-américains. Ce mouvement n'est évidemment pas uniforme. Il n'a pratiquement pas touché les pays d'Amérique Centrale, le Paraguay, l'Equateur. Il a été brusquement freiné en Argentine. Néanmoins, sur une période de 14 ans, de 1953 à 1966, le changement est prononcé dans toute une série de cas :
Poids de l'industrie dans le produit national brut d'une série de pays d'Amérique latine, en % :
IEME INTERNATIONALE une liste impressionnante d'entreprises communes créées au cours des dernières années au Chili : la Rockwell Standard s'est associée à deux compagnies chiliennes pour la production de pièces de rechange automobiles à la
Automotora
R.C.A. Victor et dans l'industrie
: la General Motors de
Pacifico, Philips,
Electromet ont investi chilienne électronique,
Phizer et Parke-Davis dans lindustrie pharmaceutique, etc., (p.27). Vitale cite un article de la revue Punto Final qui affirme que sur les cent soixante plus importantes sociétés industrielles chiliennes, plus de la moitié comporte des participations étrangères.
de produits primaires) (I) s'accentue, et toute nouvelle détérioration des termes d'échange provoque un brusque arrêt de l'industrialisation, avec toutes les convulsions qui en découlent.
— Une bonne partie des ressources réel.
les qui financent les investissements étrangers sont mobilisées sur place, épongent donc le marché des capitaux et freinent d'autant l'accumulation primitive des capitaux « nationaux ».
— Sous l'impulsion du capital privé étranger, l'industrialisation n'impose pas seulement une sortie constante de dividendes, intérêts, etc., mais encore une encondes, interels, etc. mais encore une entrée constante de techniciens et de directeurs grassement payés, qui accentuent à leur tour la sortie nette de revenus de ces pays.
Ainsi, en 1967-1968, six pays d'Amérique latine (Brésil, Mexique, Argentine, Colombie, Venezuela et Chili), qui sont aussi les six pays les plus industrialisés de ce continent, ont payé annuellement plus de 25 % de leurs revenus globaux provenant d'exportations en revenus pour des pons en revenus pour des investissements étrangers et des dettes étrangères qu'ils ont contractées (International Monetary Fund : Balance of Payments Yearbook, vol. 20).
L'économiste marxiste brésilien Theotonio Dos Santos publie un tableau dans son petit livre Dependencia economica y Cambio revolucionario (Editorial Nueva Izquierda, Caracas, 1970), d'on il ressort que les investissements nord-américains
(1) Il y a cependant une exception importante. Les exportations de produits menufacturapide au cours de la dernière période. Selon rés du Brésil ont connu une augmentation fort. l'économiste marxiste brésilien Ruy Mauro Marini, ces exportations sont passées de l'indice 100 en 1962 à 102 en 1963, 152 en 1964, 317 en 1965 et 272 en 1966 (Subdesarrollo y revolution, p. 115. Siglo Veintiuno Editores S.A., Mexico, 1969).
1953 Chili 23 % Argentine 28 % Mexique 28 % Brésil 24 % Jamaïque 17 % Colombie 18 % Pérou 18 %
1966 40 % 37 % 33 % 27 % 26 % 22 % 22 %
(Annuaire Statistique des Nations Unies.)
Il est clair que cet accroissement du poids de l'industrie dans le produit national brut qui résulte de l'accroissement des investissements de capitaux étrangers dans le secteur industriel n'a pas été accompagné d'une réduction mais d'une augmentation de la dépendance économique de ces pays par rapport à l'impérialisme. Cette augmentation de la dépendance peut être illustrée par les phénomènes suivants:
- L'ensemble de l'outillage et une bonne partie des matières premières nécessaires à l'industrialisation doivent être importés. De ce fait, la dépendance de l'économie des revenus provenant des exportations (qui restent essentiellement des exportations
2. LE POIDS DE L'INDUSTRIE S'EST ACCRU DANS LA PRODUCTION
2. LE POIDS DE L'INDUSTRIE S'EST ACCRU DANS LA PRODUCTION bruts effectués en Amérique latine pour la période 1957-1964 s'élèvent à 15 milliards de dollars, dont moins de 1,8 milliard sont effectivement exportés des Etats-Unis, le reste provenant soit de bénéfices non distribués (c'est-à-dire de plus-value produite par des travailleurs latino-américains), soit de ponctions du marché des capitaux
« L'industrialisation » sous l'impulsion des investissements de capitaux étrangers ne produit pas les effets classiques que l'industrialisation avait provoqués pendant le XIX* siècle dans les pays impérialistes.
Il n'y a pas de croissance cumulative. Il n'y a pas de diffusion de techniques industrielles vers des secteurs de plus en plus larges de l'économie. Il n'y a pas de réduction importante du sous-emploi et du chômage. Il n'y a pas d'autonomie croissante de la politique économique, etc.
Les raisons de ce mouvement divergeant de la « norme » historique ancienne sont faciles à comprendre. Elles tiennent touau contexte dominant de l'économie impérialiste internationale, à la forme de tes l'industrialisation, et à l'accroissement de dépendance qui en découle.
Les industries introduites par le capital monopolistique étranger sont des industries hyper-modernes n'employant que relativement peu de main-d'œuvre (2). Il n'y a pas de révolution agraire radicale, done pas de réintégration massive de la population rurale dans les circuits commerciaux, pas de division de travail poussée à la campagne, pas d'élargissement important du marché national. L'exode rural s'accentue essentiellement sous la forme d'une population urbaine marginale qui prend partiellement la place d'une population rurale marginale (Theotonio Dos
Traditionnellement, la classe dominante latino-américaine a été présentée sous forme d'un bloc de l'oligarchie (proprié-
(2) Voici deux exemples frappants. Le premier concerne le Brésil : de 1950 à 1960, la production manufacturière a augmenté à un taux annuel moyen de plus de 9 %, la population urbaine à un taux annuel moyen de 6 %. la population globale du pays à un taux de 3,1 %. et l'emploi industriel d'à peine 3 % (Ruy Mauro Marini : Subdesarrollo y revolution, Siglo Veintiuno Editores, Mexico, 1969, P. 73). cela veut dire que le sous-emploi global s'est même accru, et que le chômage urbain s'est accru considérablement. Le deuxième exemple concerne la Colombie. De 1951 à 1960, la population urbaine s'est accrue de 2,6 millions de personnes. Pen-
IONALE 15 et des crédits bancaires locaux. Cette somme de 1,8 milliard de dollars effectivement sortis. des Etats-Unis vers l'Amérique latine pendant cette période doit être comparée à la somme de 6,3 milliards transférés pendant la même période de l'Amérique latine vers les Etats-Unis comme dividendes, intérêts, traitements, etc. Santos, op. cit., pp. 28-29). Les paysans sans terre ne se transforment ni en prolétariat rural, ni en prolétariat urbain, mais en lumpenproletariat urbain.
La ponction considérable que les trusts impérialistes exercent sur le marché intérieur des capitaux en Amérique latine, le ralentissement de l'accumulation primitive des capitaux « nationaux » qui résulte de cette ponction, freinent encore davantage la diffusion des techniques industrielles et un processus d'industrialisation en largeur et en profondeur, dont de petites et moyennes entreprises capitalistes seraient les porteuses.
L'exiguïté du marché national, qui correspond à l'absence de croissance économique cumulative, conduit ainsi à un résultat paradoxal : les trusts impérialistes étrangers, établis en Amérique latine, deviennent à leur tour partisans d'un marché commun latino-américain, moins pour se défendre par un tarif douanier commun contre la concurrence des marchandises importées des Etats-Unis, du Japon ou de l'Enrope occidentale que pour permettre l'écoulement de leur production industrielle qui étouffe déjà dans des frontières nationales trop étroites, à peine les premières usines établies ! Cet intérêt des trusts étrangers est partagé par le capital « national » qui lui est étroitement associé, surtout dans le secteur de l'industrie lourde. taires fonciers et bourgeoisie compradore), alliée à l'impérialisme. Vivant essentiel. lement de l'exportation, ces deux forces dant cette même période l'emploi industriel n'a même pas augmenté de 100.000 personnes (Mario Arrubla : Estudios sobre el subdesarrollo colombiano, Editorial La Oveja Negro, Medellin, 1969). André Gunder Frank, dans son dernier Lumpendesarrollo (Editorial livre Nueva Izquierda, Caracas, 1970), cite les chiffres Lumpenbourguesia, (Editorial globaux que voici : alors que la part de la production industrielle dans le produit national brut latino-américain passe de 11 % en 1925 à 19 % en 1950, 22 % en 1960 et 23 % en 1967, l'emploi industriel ne représente que 14 % de la main-d'œuvre civile totale dans chacune de ces années, en 1925 comme en 1950, en 1960 comme en 1967! (p. 110).
3. « L'INDUSTRIALISATION • NEO-IMPERIALISTE
NE PRODUIT PAS LES EFFETS CLASSIQUES DE CROISSANCE CUMULATIVE,
ASSOCIES A L'INDUSTRIALISATION DES PAYS IMPERIALISTES
4. RAPPORTS DE FORCE ET ALLIANCES SE MODIFIENT
AU SEIN DES CLASSES DOMINANTES LATINO-AMERICAINES
3. « L'INDUSTRIALISATION • NEO-IMPERIALISTE
NE PRODUIT PAS LES EFFETS CLASSIQUES DE CROISSANCE CUMULATIVE,
ASSOCIES A L'INDUSTRIALISATION DES PAYS IMPERIALISTES
4. RAPPORTS DE FORCE ET ALLIANCES SE MODIFIENT
AU SEIN DES CLASSES DOMINANTES LATINO-AMERICAINES
QUATRI étaient favorables à une politique libreéchangiste et entraient en collision avec les intérêts de la bourgeoisie industrielle dite & nationale », dont les intérêts récla maient une protection contre la concurrence des produits impérialistes bon marché. Le conflit entre l'impérialisme allié à l'oligarchie et la bourgeoisie « nationale », était à la fois un conflit réel et un conflit limité.
Réel parce qu'il s'agissait d'une lutte pour la redistribution de la plus-value (du surproduit social) produite en Amérique latine, la bourgeoisie « nationale » voulant réduire considérablement la part qui revenait à l'impérialisme, en vue d'accroître sa part à elle et de stimuler ainsi un processus d'industrialisation plus ou moins classique. Limité, parce que le poids social du prolétariat augmentait proportionnellement plus rapidement que celui de la bourgeoisie « nationale », que celle-ci craignait qu'un processus révolutionnaire ne renverse le régime de propriété privée dont dépendait sa propre existence comme classe ; il s'agissait donc, pour elle, de diriger essentiellement un mouvement de réforme et non un mouvement révolutionnaire anti-impérialiste.
En vue de mener à bien ce mouvement de réforme des structures socio-économiques classiques en Amérique latine, bourgeoisie « nationale > était prête exercer une pression sur l'impérialisme l'aide de mobilisations de masse encadrées et soigneusement canalisées. Les régimes Cardenas au Mexique, Peron en Argentine, Vargas et Quadros au Brésil marquent le point le plus élevé auquel la bourgeoisie « nationale > latino-américaine a pu atteindre. Leur fin marquait en même temps léchec et la démission de cette bourgeoisie, la peur d'une mobilisation révolutionnaire des masses l'emportant sur le désir d'augmenter sa part des profits, surtout à partir du moment où son contrôle du mouvement de masse se desserrait.
Avec les transformations économiques effectuées au cours des quinze dernières années, ces structures politiques traditionnelles se transforment. La base objective de l'alliance « oligarchie-impérialisme s'amenuise. L'autonomie de la bourgeoisie industrielle « nationale » devant les trusts impérialistes manufacturiers s'efface. Incapable de soutenir une véritable lutte de concurrence contre ces trusts, le capital industriel « national » a tendance s'associer à eux. Le nombre d'entreprises communes augmente constamment. La législation nationale pousse d'ailleurs le capital étranger à s'engager dans cette voie : le cas de l'industrie automobile est typique à ce propos.
Ainsi émerge petit à petit une nouvelle alliance, une association ‹ capital impérialiste-capital national industriel > qui a intérêt à porter des coups au secteur oli. garchique, non seulement celui des gros propriétaires fonciers et des exportateurs (3), mais même celui du capital minier traditionnel. Dans la mesure où il s'agit de libérer des ressources et des capitaux pour financer l'industrialisation et l'importation des biens d'équipement, dans la mesure où il s'agit d'assurer un élargissement, futil marginal, du marché intérieur, lopposition « capital industriel > contre « oligarchie » se combine avec une opposition « capital industriel plus trusts impérialistes manufacturiers » (ou plus exactement « capital industriel dominé par les trusts impérialistes manufacturiers ») contre ancienne oligarchie.
Le camarade Hugo Blanco a donc parfaitement raison quand il parle de l'apparition d'une nouvelle oligarchie à la place de l'ancienne (Rouge, 12 octobre 1970). Car l'imbrication d'intérêts entre le secteur impérialiste manufacturier, dorénavant prépondérant, et les couches bourgeoises « nationales » intéressées par l'industrialisation, est telle qu'aucune stratégie anti-impérialiste globale, même pour des objectifs purement tactiques, n'est concevable de la part de cette bourgeoisie « nationale » d'un type nouveau (une aile de celle-ci tend d'ailleurs à se « bureaucratiser », à se transformer en couche de fonctionnaires dirigeant un secteur nationalisé, dans le but de stimuler à la fois l'accumulation privée du capital industriel dans son ensemble, et leur propre fortune privée en particulier). Le test de telles mesures anti-impérialistes partielles, d'une réduction effective, fût-ce sur un plan limité, de la dépendance de pays d'Amérique latine par rapport à l'impérialisme, ne se rencontre en effet plus dans la nationalisation de telle ou telle entreprise minière ou de plantation, mais dans la nationalisation des entreprises manufacturières (4). Et de cela, non seulement il
(3) Voir le conflit récent qu'a connu le gouvernement dictatorial Velasco Ibarra en Equateur avec les exportateurs de bananes, qui refusaient de s'incliner devant une politique commerciale, bancaire et monétaire permettant de mobiliser le surproduit social du pays en vue d'objectifs d'industrialisation,
(4) Cela ne signifie évidemment. pas que les révolutionnaires doivent rester indifférents a l'égard de telles nationalisations, ef qu'ils ne doivent pas leur accorder un appui critique contre des attaques de l'impérialisme ou de l'oligarchie. Mais cela donne un poids beaucoup plus grand aux revendications combinées de nationalisation sans indemnités ni rachat et sous contrôle ouvrier. Et cela doit surtout réorienter la propagande révolutionnaire vers la nationalisation de l'ensemble du capital étranger, et non par priorité de celui qui est investi dans le secteur produisant des matières premières.
n'est pas question chez les représentants de la « nouvelle oligarchie », mais les mesures de nationalisation qu'ils défendent et réalisent sont toujours accompagnées de grasses indemnisations qui per-
Les représentants les plus intelligents de l'impérialisme ont pleinement compris les implications politiques et sociales de cette modification de leurs propres intérêts en Amérique latine. Si les impérialistes européens ont, à ce propos également, joué un rôle de pionnier, le fait le plus significatif a été la reconnaissance pleine et entière de ces changements dans le rapport Nelson Rockefeller. La signification de cette reconnaissance réside notamment en ceci que la famille Rockefeller, avec ses énormes intérêts concentrés dans le secteur pétrolier latino-américain, personnifia jadis l'attitude classique de l'impérialisme américain envers l'Amérique latine, et personnifie aujourd'hui la mutation qui est en train de se produire.
On pourrait citer le rapport Rockefeller tout entier, qui est de bout en bout dominé par une prise de conscience de ce phénomène. Mais il suffira sans dorte de mentionner le passage que voici :
« De même que les autres Républiques américaines dépendent des Etats-Unis pour leurs besoins en équipement, les Etats-Unis dépendent d'elles pour leur procurer un vaste marché à nos produits manufacturés. Et comme ces pays regardent les EtatsUnis comme un marché pour leurs matières premières, dont la vente, leur permet d'acheter des biens d'équipement pour leur développement, les Etats-Unis regardent ces matíères premières comme néces-
Il serait évidemment trop simple de ramener tout le problème de l'attitude de l'impérialisme à l'égard des régimes dits de « réformisme militaire » à ce seul facteur d'intérêt économique immédiat. Il y a un intérêt social, ou plus exactement socio-politico-militaire, qui prend priorité sur les intérêts matériels de tel ou tel
IONALE 17 mettent précisément au capital impérialiste de quitter sans accrocs ni convulsions sociales le secteur des matières, premières, pour se réorienter vers le secteur de l'industrie manufacturière. saires pour nos industries, dont dépend l'emploi de nombreux concitoyens.
« Mais ces forces d'interdépendance (sic) économique sont en train de se modifier. et doivent se modifier. Un flux croissant de commerce en produits industriels dans les deux sens doit remplacer léchange actuel de biens manufacturés contre des matières premières. » (Quality of Life in the Americas. Text of the Rockefeller Mission Report, The Department of State Bulletin, 8 December 1969, souligné par nous.)
Décidément, la loi découverte par Marx, suivant laquelle c'est l'existence sociale qui détermine la conscience, n'a pas perdu son actualité, si l'on enregistre les changements de la conscience de la bourgeoisie des Etats-Unis à l'égard de l'Amérique latine... C'est dans cette modification des intérêts économiques qu'il faut chercher l'explication de l'étrange complaisance que l'impérialisme américain a jusqu'ici manifestée à l'égard des nationalisations du général Velasco, de celles du général Ovando, et même de celles préparées par Salvador Allende (5). < Indemnisez et permettez le réinvestissement dans le secteur manufacturier de votre pays : c'est tout ce que nous demandons » - sous-entendu : car ainsi notre emprise sur votre économie et votre société se renforcera et sera en même temps moins contestée par les masses. Telle est l'attitude de l'impérialisme à l'égard du « réformisme militaire. » (6)... groupe de la bourgeoisie impérialiste yankee, qu'il produise des matières premières ou des biens manufacturés. L'Amérique latine est entrée dans une phase de convulsions sociales profondes avec la victoire de la révolution cubaine. Cette phase n'est pas terminée et se prolongera encore au moins pendant la prochaine décennie. (Traité d'Economie marxiste, tome II, P. 123, Paris, Julliard, 1962).
(6) Si l'impérialisme et la bourgeoisie chilienne craignent le gouvernement Allende, ce n'est pas en raison de son programme économique, mais en fonction de la dynamique des luttes de masse qu'il risque de décencher. Le choix devant lequel ils sont placés est le suivant : ces luttes seront-elles plus amples si l'ère Allende se déroule constitutionnellement, ou bien seront-elles plus amples encore si on essaye d'empêcher Allende de gouverner?
(5) Nous nous permettons avions prévu ce tournant nous années 60.
Voici ce que nous
Traité d'Economie Marxiste :
de rappeler que" dès le début des écrivions dans le
Au sein de la bourgeoisie imperialiste, les intérêts de ceux qui conçoivent l'industrialisation des pays sous-" développés comme le renforcement d'un concurrent potentiel se heurtent aux intérêts de ceux qui la conçoivent surtout comme l'apparition de clients potentiels. En général, ces conflits ont tendance à être arbitrés au profit du deuxième groupe, qui est celui des grands monopoles axés sur la production des biens d'équipement.
5. L'ATTITUDE DE L'IMPERIALISME SE MODIFIE
EN FONCTION DE CETTE MODIFICATION DE SES INTERETS ECONOMIQUES
6. L'ATTITUDE DE L'IMPERIALÍSME A L'EGARD DU « REFORMISME MILITAIRE »
5. L'ATTITUDE DE L'IMPERIALISME SE MODIFIE
EN FONCTION DE CETTE MODIFICATION DE SES INTERETS ECONOMIQUES
6. L'ATTITUDE DE L'IMPERIALÍSME A L'EGARD DU « REFORMISME MILITAIRE »
L'oligarchie traditionnelle est absolument impuissante à briser ou à réprimer effectivement les forces sociales qui exigent un changement radical dans ce continent. Il est donc vital pour l'impérialisme d'appuyer et de propulser des forces politiques capables de canaliser les énergies potentiel.
Sement révolutionnaires vers une voie qui ne conduise pas hors du mode de production capitaliste et du système capitaliste international.
Nous n'exagérons pas quand nous disons qu'on retrouve ces considérations pour ainsi dire textuellement dans le rapport
Nelson Rockefeller. Voici quelques réflexions de l'honorable gouverneur de l'Etat de New York, membre aussi de l'honorable famille de magnats du pétrole et de la haute finance qui se trouve au sommet de la pyramide du big business des Etats-Unis :
‹ La dynamique de l'industrialisation et de la modernisation a tendu le tissu des structures sociales et politiques. L'instabilité politique et sociale, la pression accrue en faveur de réponses radicales aux problèmes, et une tendance accentuée à l'indépendance nationaliste par rapport aux Etats-Unis, dominent la situation.
« ... Les ferments de nihilisme et d'anarchie se répandent à travers l'hémisphère.
• .. La plupart des Républiques améri. caines n'ont pas encore mobilisé les élélarge industrialisation de leurs économies. Ils ont besoin, à des degrés divers, d'un enseignement plus large et meilleur, d'un système plus effectif de canalisation de l'épargne nationale vers la formation du capital et l'investissement industriel, de lois qui protègent l'intérêt public tout en encourageant l'esprit d'entreprise, et de services gouvernementaux en expansion en vue d'appuyer la croissance industrielle.
7. • REFORMISME MILITAIRE »
La forme typique d'industrialisation, en association étroite avec les trusts impérialistes et sous la direction de ceux-ci, qui s'est déroulée depuis quinze ans en Amérique latine, a fait que, contrairement aux prévisions optimistes de l'école gradualiste, les progrès de cette industrialisation n'ont pas réduit mais aceru les tensions sociales. Le caractère explosif de la situation sociale esi déterminé par l'accroissement du sous-emploi et du chômage, les effets de l'inflation galopante sur le niveau de vie des masses — parfois accompagnés d'une réduction brutale des salaires réels, comme ce fut le cas en Argentine et au Brésil, ainsi qu'en Bolivie à l'époque de la dictature Barrientos —; les distorsions du système d'enseignement,
« ... Le dilemme posé aux gouvernements est celui-ci : ils savent que la coopération et la participation des Etats-Unis peuvent contribuer largement à accélérer la réalisation de leurs objectifs de développement, mais que leur sens de légitimité politique peut fort bien dépendre du degré d'indépendance qu'ils parviennent à maintenir par rapport aux Etats-Unis.
• .. Bien que ce ne soit pas encore largement reconnu, les structures militaires. et l'Eglise catholique sont également parmi les forces agissant aujourd'hui en vue de changements dans les autres Républiques d'Amérique. C'est un nouveau rôle pour elles.
‹ . Dans beaucoup de pays d'Amérique centrale et du sud, l'armée est le groupement politique le plus important dans la société. Les militaires sont des symboles de pouvoir, d'autorité et de souveraineté, ainsi que le foyer de la fierté nationale. Ils ont été considérés traditionnellement (!) comme les arbitres ultimes du bien-être de la nation.
« . En bref, un nouveau type de militaire apparaît et devient souvent une force majeure en vue d'un changement social constructif (!) dans les Républiques américaines. Motivés par une impatience croissante à l'égard de la corruption, de l'inef. ficacité et d'un ordre politique en stagnation, les nouveaux militaires sont prêts à adapter leur tradition autoritaire aux objectifs de progrès social et économique. » (Quality of Life in the Americas, op. cit. pp. 502, 503, 504, 505.)
Le réformisme militaire en tant que dernière digue avant la «subversion castriste > ou « anarchiste », voilà la ligne stratégique que l'impérialisme américain semble avoir adoptée depuis le rapport Rockefeller. ET MOUVEMENTS DE MASSE qui produisent un chômage intellectuel non moins massif (7), la crise permanente de la petite et moyenne entreprise, y compris les paysans petits et moyens, l'endettement croissant à la campagne, etc.
Cet accroissement des tensions sociales implique une radicalisation de plus en plus prononcée des masses, et pas seulement
(7) Pendant la période 1950-1965, toute une série de pays d'Amérique latine ont vu le nombre des étudiants universitaires augmenter de 10 % par an ou plus. C'est notamment le cas du Venezuela, du Chili, de Costa-Rica, de Trifeda de Meridie de Nicose et de la du Mexique, du Nicaragua et que l'absence de débouchés dans l'industrie pour ces intellectuels a accentué la pression en faveur d'un secteur d'Etat capable d'accroitre le nombre d'emplois pour universitaires.
des secteurs d'avant-garde. Le cas, jadis isolé, du prolétariat minier de Bolivie a trouvé aujourd'hui une réplique puissante dans le prolétariat de Cordoba et de Rosario ; ce n'est plus qu'une question de temps pour que des phénomènes du même genre se reproduisent dans le prolétariat du Chili, du Brésil et ailleurs.
Dans ces conditions, l'attitude du « réformisme militaire » à l'égard du mouvement de masse doit être forcément différente de celle des dirigeants bonapartistes qui exprimaient les intérêts de la bourgeoisie industrielle « nationale » de jadis, à la Cardenas, Peron, Vargas.
Les Cardenas, Peron, Vargas avaient intérêt à mobiliser les travailleurs, dans la mesure où ceux-ci travaillaient en majorité pour l'impérialisme et l'oligarchie, et où le prix immédiat à payer pour cette mobilisation serait effectué par ces forces. et non par la bourgeoisie « nationale » (qui pouvait même espérer transformer une partie de ce prix, par la suite, à travers divers mécanismes économico-financiers, en fonds d'accumulation de l'industrie « nationale »). Les Velasco et leurs éventuels imitateurs en Argentine, au Brésil et ailleurs n'ont pas intérêt à effectuer une telle mobilisation car le prix en serait payé avant tout par le secteur de l'industrie manufacturière, où travaille maintenant la principale fraction du prolétariat.
La fonction sociale essentielle des régimes de réformisme militaire n'est done pas de mobiliser les masses en vue d'une modi. fication des rapports de force avec l'impérialisme. Elle est, au contraire, de contenir le mouvement de masse, en association et avec l'appui de l'impérialisme, en lui offrant des réformes et une phraséologie vaguement anti-impérialiste et socialisante. l'impérialisme. La différence réside dans la forme de la lutte contre les « dangers de subversion > : répression et terrorisme pur et simple dans le cas des gorilles ; réformes, démagogie anti-impérialiste et répression « en sourdine » dans le cas du réformisme militaire. Mais la répression « en sourdine » peut se transformer en répression sanglante du jour au lendemain, dès que le mouvement de masse déborde les limites étroites que lui a assignées la dictature « éclairée ».
Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de conflits d'intérêts réels entre des fractions des classes dominantes indigènes, des fractions de l'impérialisme, des forces politiques (et surtout des tendances militaires) qui s'efforcent de se rendre plus indépendantes des forces sociales qu'elles sont censées représenter. Ces conflits existent, sont importants et doivent s'intégrer dans notre analyse générale, pour comprendre les vicissitudes de l'évolution politique, so
IONALE 19 ciale et économique de chaque pays latinoaméricain spécifique, aménie in suscitigue à plemem cherche . moment spépréciser ce qui nous apparaît comme le sens et la tendance générale de l'évolution, sans prétendre résoudre ainsi tous les problèmes.
Cela ne veut pas non plus dire que les masses laborieuses et les organisations révolutionnaires doivent être indifférentes aux formes précises que revêtent l'exploitation et l'oppression qu'elles subissent. Toute possibilité légale ou semi-légale de poursuivre un travail de propagande, d'agitation et d'organisation de l'avant-garde doit être vigoureusement exploitée. Toute pouvelle réduction ou suppression de libertés démocratiques aux organisations ouvrières doit être considérée comme un coup porté au mouvement et vigoureusement combattue.
Mais il s'agit d'éviter toute illusion d'un quelconque retour à des régimes constitutionnels de démocratie parlementaire bourgeoise classique, d'un quelconque retour à un climat dans lequel le mouvement de masse pourrait s'organiser et s'amplifier graduellement, progressivement et légalement. Cela ne correspond ni aux intentions, ni aux possibilités des régimes de réformisme militaire, ni aux intérêts de la « nouvelle oligarchie > qui les supporte.
Cela ne correspond surtout pas aux rapports de force. Les classes dominantes, en Amérique latine, sont trop faibles pour pouvoir se payer le luxe de régimes qui assureraient temporairement leur stabilité au prix d'une élévation réelle du niveau de vie des masses.
La perspective qui découle de cette analyse est celle d'une succession de convulsions prérévolutionnaires et révolutionnaires, entrecoupées par des défaites temporaires et des tentatives de la bourgeoisie latino-américaine de retrouver des solutions du type « réformisme militaire », mais qui débouchent, après un certain temps, sur de nouvelles convulsions et de nouvelles épreuves de force. La construction d'une direction révolutionnaire adéquate du prolétariat et du semi-prolétariat des villes et des campagnes est le seul moyen de sortir de l'impasse. Elle reste plus que jamais la tâche centrale. La stratégie de la lutte armée, en étroite association et en intégration progressive avec le mouvement des masses, dans lequel il faut assurer une pénétration croissante, est la seule manière de construire ce parti révolutionnaire dans le contexte historique actuel de la plupart des pays d'Amérique latine.
20 octobre 1970.