Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 46

Aperçu sur la situation économique cubaine

J. David · Quatrième Internationale, n° 46 · novembre 1970 · p. 20-23 · 2 558 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

La plus grande partie du discours du 26 juillet 1970 a été consacrée par Fidel Castro à la présentation d'un bilan d'échec, depuis deux ans, sur le plan économique. Cet échec s'est traduit par une baisse de la production dans la plupart des secteurs autres que le secteur sucrier.

Sans sous-estimer les progrès accom-

Il ne faut pas, bien entendu, oublier les causes objectives des difficultés cubaines, liées au etat de sens-des trope ente qui peuvent se ramener à trois : causes pays, et bien expliquées par Fidel Castro dans son dernier discours du 26 juillet : causes liées à la politique impérialiste ; causes liées à la politique des dirigeants de I'U.R.S.S. à l'égard de Cuba qui n'a rien à voir avec ce que pourrait être une véritable politique d'internationalisme prolétarien (cf. notamment le célèbre discours de Che Guevara à Alger).

Mais à côté de ces causes objectives, l'échec sur le plan économique depuis deux ans est dû aussi à la politique de la direction cubaine. On peut distinguer, à ce niveau là, trois causes essentielles de l'échec :

- la volonté de produire à tout prix dix millions de tonnes de sucre:

— les méthodes de planification ;

- l'absence de participation des masses à tous les niveaux.

1) La volonté de produire à tout prix dix millions de tonnes de sucre.

Les conséquences les plus néfastes, en la matière, n'ont pas été dans l'impossibilité de produire les dix millions, mais dans les effets sur les autres secteurs de production de la volonté de produire dix millions.

On sait que des calculs ont été faits, y compris par des camarades cubains, qui montraient que pour passer de 8,5 à 10 millions de tonnes, il fallait consacrer une masse d'investissements considérable, en d'autres termes que le dernier million et demi de tonnes allait coûter très cher en investissements, et cela au détriment des productions non sucrières.

plis depuis dix ans, dans le domaine économique et social (1), il est certain que la situation écnomique s'est gravement détériorée depuis deux ans.

Nous verrons, à la fois, quelles sont les causes principales et les conséquences de cet échec.

De fait, les productions agricoles autres que la production de canne, les industries autres que l'industrie sucrière, et les activités de transports et de services, ont gravement souffert de la priorité absolue accordée à la canne.

Dans l'agriculture, c'est surtout l'élevage qui a souffert, dans la mesure où des terres qui lui étaient consacrées, ont été réservées à la production de canne : cela, incontestablement, a contribué à faire baisser la production de viande et de lait. Fidel Castro l'a reconnu lui-même.

Dans le domaine industriel un certain nombre d'usines, dans des secteurs autres que l'industrie sucrière, ont vu plus de la moitié de leurs ouvriers absents pendant presque toute l'année parce qu'ils avaient été envoyés à la coupe de la canne. Certaines usines sont, de ce fait, au bord du désastre. Notons que cela aggrave la dépendance de Cuba à l'égard de l'U.R.S.S. et va dans un sens opposé aux idées du Che qui, précisément, voulait développer un certain nombre d'industries de base, pour diminuer cette dépendance.

La priorité absolue accordée à la canne a lésé également les activités de transport (cf., sur ce point, le discours même du 26 juillet 1970) et les services : - l'offensive révolutionnaire > de mars 1968 qui visait, à La Havane, à éliminer d'un seul coup des activités dites parasitaires, nées elles-mêmes de l'insuffisance de la production étatique (2) et à fournir de la main-d'œuvre supplémentaire à la canne à

(1) Que l'on songe à l'infrastructure technique mise en place, ou au développement de l'éducation et de la santé publique l

(2) Le 26 juillet 1967, Fidel Castro avait expliqué qu'il ne fallait pas éliminer brutalement ces activités, mais qu'elles disparaitraient d'ellesmêmes avec le développement de la • production socialiste •. Et pourtant, en mars 1968.../

Les causes des difficultés

Les causes des difficultés sucre, a eu pour résultat, notamment, une aggravation de la vie quotidienne (qu'il s'agisse du coiffeur ou de la teinturerie, en passant par le réparateur de radio, les , difficultés se sont considérablement accrues, depuis deux ans).

Non seulement la priorité absolue donnée à la canne a été néfaste aux autres secteurs de production, mais aussi elle a nui parfois à l'enseignement : c'est ainsi que, dans certaines écoles, les élèves ont été envoyés au • travail productif », l'occurrence sur les champs de canne, 7 à 8 mois sur 12 (3).

Enfin, il faut noter que, pour industrie sucrière elle-même, la volonté de faire rapidement et à tout prix dix millions de tonnes, a eu également des effets néfastes : en effet pour aller plus vite, on s'est contenté, le plus souvent, d'agrandir les vieilles centrales sucrières, au lieu d'en construire de nouvelles, sur une base technologique plus avancée, et permettant donc de produire à moindre coût.

2) Les méthodes de planification.

Deux critiques essentielles peuvent être faites, à cet égard, qui expliquent pourquoi les méthodes en vigueur sont également responsables des graves difficultés actuelles :

A) la planification se caractérise par un mélange d'ultra-centralisation et d'anarchie,

B) la planification se caractérise par l'absence de calcul des coûts et de normes.

A. — Un mélange d'ultra-centralisation et d'anarchie.

L'ultra-centralisation se manifeste de plusieurs façons. Disons d'abord que, de façon générale, les plans sont uniquement élaborés • en haut •, parfois par Fidel Castro lui-même, et que les objectifs de production • descendent • sans que l'on ose les critiquer. Il s'en est suivi toute une série d'erreurs et d'absurdités qui auraient pu être évitées si l'on avait donné la parole à des paysans - à la base • : l'échec total des idées • géniales • de Fidel Castro en matière de plantation de café dans le Cordon de La Havane ou dans la province de Pinar del Rio (plan Guane), en est une illustration presque caricaturale. Notons que cette ultra-centralisation, cette absence de critique des objectifs élaborés en haut (4), a à la fois, accentué le caractère essentiellement apologétique de la presse, et réduit à de simples chambres d'enregistrement les assemblées de travailleurs, dans les cas rares où elles existaient.

L'anarchie, elle, se manifeste d'une part par l'absence de coordination entre les divers plans ( il y a • des » plans, mais pas • un = plan), et d'autre part par le développement à la base de la • débrouillardise = individuelle : face à des objectifs surestimés, à des moyens insuffisants et à une absence de coordination, chacun, dans sa ferme ou dans son usine, se démène comme il peut pour obtenir les moyens dont il a besoin (pression auprès du ministère, détournement de matières premières, etc) : c'est ce qu'on appelle pour un responsable cubain, être • agressif • !

B) L'absence de calcul de coûts et de normes.

Sous le prétexte de mettre en œuvre les idées du Che relatives à la priorité à donner aux stimulants idéologiques, et à la lutte contre le fétichisme de la marchandise,... on a supprimé les calculs de coûts et de normes. L'argent, Dieu pour les capitalistes, est devenu le Diable, sans que pour autant on sorte du domaine du sacré.

Or Che Guevara lui-même, en même temps qu'il insistait sur la nécessité de mettre en œuvre des stimulants idéologiques, montrait qu'une comptabilité sociale très rigoureuse et qu'un calcul très précis des coûts et des normes étaient essentiels. L'absence de tels calculs provoque, bien entendu, de très grands gaspillages, d'autant que les critères de bonne marche d'une entreprise sont : le nombre d'heures supplémentaires effectuées (le plus souvent d'ailleurs inutiles, si la productivité était améliorée), le nombre de gardes de milice, le temps consacré au travail agricole pour les ouvriers de l'industrie, etc.

Dans ces conditions de gaspillage, le souci, justifié au départ, d'importer la technologie la plus avancée, devient simple « fétichisme de la technique » : le ministre du Travail, Risquet, déclarait lui-même dans une interview télévisée, le 28 juillet dernier, que le taux d'utilisation des tracteurs était seulement de 25 % !

Notons d'ailleurs que, dans ce même discours, Risquet parlait de l'erreur qui avait consisté à ne plus calculer de normes de production.

3) L'absence de participation des masses.

Ce point est tout à fait fondamental : l'absence d'organismes politiques de type soviétique permettant l'expression de la volonté des masses et leur participation effective à la gestion du pouvoir à tous les niveaux, l'absence d'organisations de masses ouvrières (syndicats, notamment) et paysannes ayant une vie réelle, se sont payées très cher au niveau économique.

(3) Si Lienusa, ancien Ministre de l'Education nationale, a perdu son poste, c'est parce qu'il était le symbole, et non le responsable, de cette cette politique.

(4) Les Cubains n'avaient pas intérêt, ces deux dernières années. à critiquer notamment l'objectif des dix millions de tonnes : la répression risquait de s'abattre sur eux rapidement.

Cela a été aggravé, pour les paysans, par l'utilisation pour la première fois depuis le début de la Révolution, de la contrainte :

des petits paysans privés ont été forcés de vendre leurs terres à l'Etat, ou forcés de planter de la canne. On a pu parler, à cet égard, de l'existence d'une troisième réforme agraire.

Les discours récents de Risquet (fin juillet) reconnaissant l'inexistence, dans la réalité, des syndicats, et de Fidel Castro

Au niveau économique, on peut noter trois conséquences essentielles :

— l'absentéisme ouvrier,

— le développement des marchés noirs,

- l'aggravation du rationnement et des conditions de vie.

Ces conséquences des difficultés économiques graves connues depuis deux ans, exercent à leur tour une action néfaste sur le niveau de la production.

1) L'absentéisme ouvrier.

Mettre l'accent sur les stimulants idéologiques, et non sur les stimulants matériels (choix que nous approuvons), ne suffit pas pour que les ouvriers consentent des sacrifices au travail. Deux autres conditions sont nécessaires :

a) il faut que les ouvriers soient assurés d'obtenir facilement ce qu'ils jugent être un minimum indispensable de biens et de services, ce qui n'a rien à voir avec le problème des stimulants matériels. Or, l'aggravation du rationnement et Palmon gravation du rationnement et l'allongement des queues depuis deux ans, ne permettent pas que cette condition soit remplie ; b) et surtout, il faut que les ouvriers aient le sentiment qu'ils ont leurs affaires en mains. Or l'absence de structures de type soviétique, et la faiblesse ou l'inexistence des organisations de masse, syndicats notamment, ne leur permettent pas d'avoir ce sentiment.

Le résultat est le développement de l'absentéisme, contre lequel il est vain d'essayer de lutter par de simples mesures répressives.

2) Le développement des marchés noirs.

Les petits paysans, dont le mécontentement s'est développé depuis deux ans, en raison de l'utilisation de la contrainte, dans certains cas, à leur égard, et en raison de l'insuffisance de biens de consommation industriels, ont réagi en accroissant l'auto-consommation et surtout en développant le marché noir.

Ce marché noir se fait essentiellement avec la ville. Il ne se fait pas sous forme monétaire, car les paysans sont peu intéressés à accumuler de l'argent dans la me-

IEME INTERNATIONALE (fin août) reconnaissant l'inexistence d'organisations de masse ouvrières et paysannes, montrent que la direction cubaine commence peut-être à faire le lien entre cette inexistence et les échecs économiques. Autrement dit, la direction cubaine est peut-être en train de s'apercevoir qu'une réelle démocratie soviétique n'est ni un luxe, ni une lubie de théoricien attardé, mais que son absence finit par se payer cher, y compris au niveau économique. sure ou ils ne peuvent pas acheter de biens de consommation industriels qui font défaut, et dans la mesure aussi où la révolution a mis à leur disposition un grand nombre de services gratuits (éducation. santé, etc.). Ce marché noir se fait donc essentiellement sous forme de troc avec la ville, et il semble qu'il se soit considérabiement développé ces deux dernières années.

Dans l'état actuel des choses à la campagne, deux mesures semblent s'imposer : une • N.E.P. • établissant des marchés libres pour les paysans et leur permettant d'y vendre une partie de leur production, et une importation massive pendant quelques mois de biens de consommation industriels destinés essentiellement aux paysans. Cette dernière mesure impliquerait le blocage partiel de l'importation de biens d'équipement.

3) L'aggravation du rationnement et des conditions de vie.

Certes, on

Cuba, comme que latine. La campagnes, re ne meurt pas de faim à dans certains pays d'Amérisituation, surtout dans les ste incomparablement meilleure que la situation d'avant la révolution caractérisée par la misère et l'analphabétisme.

Mais il n'en reste pas moins que les conditions de vie se sont dégradées depuis deux ans. Le rationnement, y compris de produits de première nécessité, s'est aggravé, les difficultés pour obtenir de nombreux produits ont augmenté. Les Cubains, chaque jour, doivent penser à la taçon dont ils peuvent régler le problème de leur approvisionnement en tel ou tel produit. Cette situation favorise la dépolitisation et le mécontentement, d'autant que tout le monde sait qu'il existe des privilèges bureaucratiques, dont profite toute une couche déjà bien cristallisée.

Des manifestations de mécontentement ont eu lieu, notamment à Santiago de Cuba, ville la plus « révolutionnaire * de l'lle. Lors des fêtes du 26 juillet, le peuple de Santiago a exprimé son mécontentement à travers des chansons dont le thème était les difficultés des conditions de vie

Les conséquences des difficultés

Les conséquences des difficultés et les privilèges bureaucratiques. Il semblerait que, dans un premier temps, des centaines d'arrestations aient eu lieu, puis que Fidel Castro se soit déplacé dans la province et ait fait libérer tous les emprisonnés, en affirmant que « les masses ont le droit de chanter les chansons qu'elles veulent ».

De façon plus générale il est clair, à travers les discours faits par Fidel Castro depuis le 26 juillet, que la révolution cubaine est peut-être à un tournant.

On y parle de la nécessité d'une démocratie prolétarienne, de la nécessité de développer les organisations de masse ouvrières et paysannes, on y dénonce des privilèges bureaucratiques, etc.

Mais des ambiguités très importantes ne sont pas encore levées : la participation des masses est-elle envisagée au seul niveau des entreprises ? La démocratie prolétarienne va-t-elle • se construire » essentiellement par des visites plus fréquentes de Fidel Castro dans les fermes et les usines ? Pourquoi Fidel Castro donne-t-il

IONALE 23 comme exemple d'organisation de masse qui fonctionne bien les Comités de Défense de la Révolution, qui, en fait, ne fonctionnent plus en tant que tels ? Veut-on développer les syndicats uniquement pour en faire une courroie de transmission ?

A toutes ces questions, il n'y a pas encore eu de réponse. De toutes les façons, il est permis d'affirmer que, pour que les derniers propos de Fidel Castro aient une chance de ne pas en rester au simple stade des mots, il faut, parallélement à une amélioration du niveau de vie, qu'il y ait un changement total dans la vie politique cubaine :

- la couche bureaucratique actuellement cristallisée doit perdre son pouvoir;

— des, organismes politiques de type soviétique, structurant la société cubaine de bas en haut, doivent se développer. La parole et le pouvoir doivent être donnés aux masses, et de façon durable et institutionnalisée, si l'on veut avoir une chance de résoudre, en partie, les difficultés économiques.

Une erreur sur cette page ?