Plus de 1.400 délégués à la Conférence nationale extraordinaire contre la guerre au Vietnam, au Laos et au Cambodge, réunie à Cleveland (Ohio) du 19 au 21 juin, ont adopté un programme d'opposition de masse à la guerre de Nixon en Indochine, destiné à gagner au mouvement contre la guerre un nombre croissant de travailleurs, des populations noire et du Tiers Monde (1), et de soldats en activité de service. La Conférence posa aussi les bases d'une nouvelle coalition nationale capable d'unifier les forces qui, dans le pays tout entier, sont engagées dans l'édification d'actions indé. pendantes de masse contre la guerre.
Les possibilités objectives ouvertes à ce mouvement furent indiquées par le fait que 300 militants syndicaux participèrent à la Conférence, plus qu'à aucun meeting précédent contre la guerre.
Se trouvaient également présents des soldats en activité de service, des représentants de coalitions locales contre la guerre et des étudiants en provenance de 240 universités et de 73 lycées. Plus de 50 organisations différentes étaient représentées.
Le premier débat politique de la Conférence prit place entre les partisans de deux propositions différentes, l'une soumise à la fois par Jerry Gordon, président du Cleveland Area Peace Action Council (CAPAC), et James Lafferty, co-président de la Detroit Coalition to End the War Now (DCEWN), l'autre avancée par des membres du parti maoïste Progressive Labor (PL) et des Students for a Democratie society (SDS) (2).
La proposition de Gordon-Lafferty, qui fut adoptée par la Conférence, projetait un programme d'actions de masse contre la guerre d'Indochine, organisées par une coalition de front uni le plus large possible. Un point central du programme était l'appel pour :
« Une journée de manifestations massives contre la guerre coordonnées nationalement, le samedi 31 octobre. Centrées sur la revendication politique du retrait immédiat des troupes américaines d'Indochine, ces manifestations de masse devraient avoir pour caractéristique-clé, l'élargissement du sentiment anti-guerre qu'elles peuvent représenter. Des Américains de toutes conditions sociales seront incités à y participer, particulièrement des étudiants, des soldats, des travailleurs, des femmes, des Noirs, des Chicanos, des Porto-Ricains et autres peuples opprimés...
•« A cette fin, les manifestations auraient lieu dans les principaux centres urbains à travers tout le pays, incluant les centres régionaux tels que San Francisco, Seattle, Chicago, Detroit, Cleveland ou Colombus, Boston, New York, Philadelphie, Washington DC, Denver, Atlanta, Austin ou Houston. Ces manifestations devraient rattacher la guerre aux questions du racisme, de l'inflation, de la pauvreté, du chômage, de la répression politique, des droits des soldats et de la libération des femmes...»
Gordon et Lafferty proposèrent aussi une vaste campagne d'éducation au sujet de la guerre dirigée particulièrement vers les syndiqués, du soutien aux manifestations pour le 25° anniversaire des bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, et du soutien au Moratoire national Chicano du 29 août.
Le PL proposa à la place que les militants anti-guerre adoptent pour tâche principale l'exclusion des libéraux du mouvement anti-guerre.
Au lieu de saluer les militants syndicaux qui rompent avec la politique officielle de l'AFL-CIO (American Federation of Labor -Congress of Industrial Organizations) en s'opposant à la guerre, ils attaquèrent ces personnalités. Par exemple, les maoïstes accusèrent l'un des principaux orateurs, John Williams, vice-président des Teamsters Local 208 (camionneurs) de Los Angeles, d'avoir liquidé une grève sauvage — bien que Williams ait été emprisonné pour son rôle dans cette grève et soit maintenant l'objet de plaintes en dommages et intérêts de ses employeurs et d'éventuelles poursuites.
Le PL s'opposa au concept de l' « Université anti-guerre », c'est-à-dire à lidée que des étudiants anti-guerre, au lieu de
(1) Aux Etats-Unis, il s'agit des minorités nationales (Chicanos, Portoricains, etc.).
(2) A la suite de la désintégration du SDS en 1969, le nom a été conservé par une petite fraction de l'organisation originelle actuellement dirigée par le PL fermer les universités, fassent usage de leurs ressources pour construire le mouvement anti-guerre. L'idée du PL d'une action convenant au mouvement anti-guerre était de participer à une manifestation le ler août qu'ils avaient appelée pour soutenir les révoltes des ghettos.
En dehors de ses propres membres, le PL ne fut pas capable de gagner un véritable soutien pour sa proposition. Dans un article sur la Conférence, dans le numéro du 27 juin de l'hebdomadaire d'avant-garde The Guardian Carl Davidson écrivit à propos des effectifs des forces rivales :
Le Socialist Workers Party (SWP) et la Young Socialist Alliance (YSA) formaient ensemble un bloc d'environ 1.000 voix, dont la plupart étaient des militants antiguerre indépendants plutôt que des membres de l'une ou l'autre organisation. Le PL-SDS formait un groupe de 350 voix environ ; la Workers League — qui soutient la sectaire Socialist Labour League anglaise - en avait 80 ; et la Spartacus League et les Comités du Travail en avaient environ 20 chacun. >
Après avoir adopté la proposition Gordon-Lafferty, la nouvelle coalition vota la création d'un quartier général à Cleveland et l'appellation Peace Action Coalition (Coalition d'action pour la paix).
Un comité fut choisi pour veiller à ce que le programme de la coalition soit exécuté.
Parmi les membres du Comité, qui sera élargi aux représentants des autres organisations qui acceptent la perspective générale adoptée, se trouvent Floyd. Smith, président du Cleveland Local 500, Meat Cutters and Butcher Workmen (boucherie); Katie Baird ; Jerry Gordon ; Shalom Lebowitz, Chicago Veterans for Peace (anciens combattants) ; Sam Manuel, Georgia State University • Black Student Union ; Murray Scharfstein, New York Vietnam Moratorium Committee ; Don Gurewitz, Student Mobilization Committee to End the War in Vietnam (SMC) ; Fred Halstead, Socialist Workers Party et Auda Romine, secrétairetrésorière, du Cleveland Meat Cutters Local 500.
Et aussi Jack Powers, Boston Beacon Hill Support Group ; Ozzie Edwards, président de la National Federation of Social Service Employees (Syndicat des services sociaux) : Geoff Mirelowitz, Chicago High School SMC (lycéen) : John Williams, représentant du National Chicano Moratorium ; Diana Sugg, Atlanta Women's liberation ; Dan Siegel, président des Associated Students at the University of California, Berkeley ; Ruth Gage-Colby ; Norman Oliver, président du Detroit SMC Third World Committee ; Rick Brown, Berkeley Strike Goordinating Committee ; Bill Stone, Vermont Total Involvement ; le professeur Ernest Benjamin, Wayne State University ; Orrie Chambers, président des Black Caucus, Local 481, Newark Federation of Teachers ; et Dave Cortright, Fort Wadsworth, New York.
Plusieurs organisations et individualités auparavant actives dans le mouvement antiguerre ne participèrent pas à la Conférence de Cleveland. Parmi celles-ci, les dirigeants actuels du New Mobilization Committee to End the War in Vietnam (New Mobe), le pacifiste très notoire Dave Dellinger et le Parti Communiste.
Le New Mobe, en tant que large coalition anti-guerre, fut l'initiateur des amples manifestations du 15 novembre à Washington. Mais, à la suite de cette action, la plupart des membres de la direction officielle de l'organisation, tels Dellinger et son coinculpé dans le proces de la « conspiration ≥ de Chicago, Rennie Davis, se mirent à préconiser une tactique plus « radicale » impliquant la désobéissance civile et les affrontements physiques avec la police, en tant qu'actions supérieures aux manifestations de masses légales.
Plus importante que cette divergence sur la tactique, était la divergence sur les buts politiques. Alors que les groupes comme le Socialist Workers Party, le Student Mobilization Committee et de nombreux indépendants, étaient en faveur d'une large coalition unie dans l'action contre la guerre, le rassemblement de Dellinger espérait transformer le mouvement contre la guerre en une organisation amorphe à multiples objectifs, semblable à l'ancien SDS. Ils tentèrent done de faire adopter au New Mobe des positions sur des objectifs autres que la guerre.
Cette ligne multi-objectifs était soutenue par le Parti Communiste pour ses propres raisons. Le PC désire drainer le mouvement anti-guerre vers un soutien aux candidats capitalistes libéraux et il reconnaît que l'imposition d'un programme réformiste multi-objectifs est le premier pas dans cette voie.
Ensemble, ces deux fractions furent capables d'empêcher le New Mobe de convoquer une Conférence Nationale ouverte, destinée à établir l'orientation du mouvement anti-guerre à la suite des manifestations du 15 novembre. Elles furent aussi fermement opposées à la convocation de la Conférence de Cleveland du 19 au 21 juin.
« Qu'est-ce qui explique l'hostilité de ces dirigeants du New Mobe ? » interrogeait Jerry Gordon dans une lettre envoyée aux groupes anti-guerre dans tout le pays le 10 juin. « Ce n'est pas parce qu'il auraient été exelus de la participation à la Conférence. Tout au contraire ! Il y a eu un effort soutenu pendant cinq mois pour obtenir du New Mobe qu'il convoque une conférence nationale à laquelle des travailleurs, des étudiants, le mouvement noir, des soldats, des groupes religieux, les forces pacifistes traditionnelles et d'autres pourraient se
QUATRI rassembler et dresser des plans de lutte con.
tre la guerre. Les dirigeants du New Mobe rejetèrent avec persistance toutes les propositions pour une telle conférence. Même après l'invasion du Cambodge décidée par Nixon, une réunion exceptionnelle du Comité de
Coordination du New Mobe dit « Non > à l'idée d'une Conférence Nationale. »
La raison de l'opposition à une conférence démocratique du mouvement anti-guerre, était la reconnaissance que celui-ci, dans son écrasante majorité, rejetait constamment les propositions visant à le transformer en un néo-SDS.
Lorsque le Cleveland Area Peace Action
Council et la Detroit Coalition to End the
War Now ahnoncerent les plans pour la tenue de la conférence de Cleveland, les forces du New Mobe-CP répliquèrent en convoquant de leur côté une conférence les et 28 juin à Milwaukee. Cela ne représentait pas une scission du mouvement antiguerre, mais un abandon du mouvement pour une tentative de fonder une organisation d'avant-garde à multi-objectifs.
Ceci fut indiqué par l'appel pour la rencontre de Milwaukee qui précisait les objectifs devant être discutés : « Les assassinats à Jackson, Mississipi... Augusta, Georgia... Kent, Ohio... l'extension des attaques de la police contre le Black Panther Party... l'augmentation du chômage.. l'inflation permanente... une escalade dramatique de la guerre dans l'Asie du Sud Est... »
L'appel continuait par mentionner les participants : « des délégations pour cette conférence de travail seront choisies conjointement par les groupes communautaires travaillant sur le problème du racisme, l'organisation du bien-être, à la fin de la guerre, les droits des soldats, la complicité des campus, l'organisation des travailleurs, les problèmes sexuels, l'action politique, etc. »
Comme prévu, la tentative de trouver un programme politique commun aux participants s'avéra impossible.
Après s'être mise d'accord pour soutenir un projet de loi du Sénat qui fournirait aux familles un revenu annuel garanti de 5.500 dollars, la Conférence adopta une proposition d'Arthur Waskow et Rennie Davis, tous deux du Comité dirigeant du New Mobe préconisant une série de « longues marches • à partir des villes des EtatsUnis qui convergeraient sur Washington
EME INTERNATIONALE où elles demeureraient pour entreprendre des « actions directes » d'une nature non spécifiée pour soutenir des revendications également non spécifiées. La conférence décida qu'une série de conférences régionales lanceraient les marches. Mais aucune tentative ne fut faite pour mettre sur pied une structure organisationnelle qui puisse s'occuper des marches ou même arranger les conférences régionales.
A la suggestion du professeur Douglas
Dowd de l'Université de Cornell, l'assemblée décida la mise en place d'une équipe de travail qui « articulerait, développerait et ferait connaître.. les tactiques disruptives » destinées à être utilisées en relation avec des objectifs tels que la pauvreté, l'impérialisme, la guerre, le racisme, l'oppression, la répression et le problème sexuel. Aucune tentative de définition d'un programme concernant ces maux ne fut faite, pas plus qu'il ne fut spécifié qui servirait d'équipe de travail.
A la différence de la Conférence de Cleveland, la rencontre de Milwaukee fut incapable d'attirer une quelconque participation syndicale bien qu'il fut dit à ce rassemblement qu'un Comité de Liaison — dont les membres, de nouveau, ne furent pas spécifiés — rencontrerait des représentants d'une & Trade Union Rank et File Action Conference » réunie à Chicago. Le but de cette liaison serait de planifier des actions communes non spécifiées pour l'automne.
Quelque 700-800 personnes s'inserivirent à la Conférence, mais la session plénière du 28 juin ne commença qu'avec 350 présents et fondit à moins de 200 lors de sa clôture.
A la suite de la Conférence de Cleveland, mais avant le rassemblement de Milwaukee, Carl Davidson avait écrit dans l'article cité ci-dessus que « la présence d'un grand nombre de militants anti-guerre indépendants à la réunion de Cleveland, signifiait que l'insistance du SWP pour des mobilisations de masse masse sur le seul objectif de la guerre peut l'emporter sur l'ambivalence du Mobe sur cette question. »
La Conférence de Milwaukee a révélé qu'il n'y a pas d'ambivalence sur la question de s'opposer à des actions massives indépendantes contre la guerre. En fait, cela semble avoir été la seule question sur laquelle les principaux participants ont pu se mettre d'accord.
Intercontinental Press, 13 juillet 1970.