Nos tâches politiques de Léon Trotsky
Le succès que connaissent les éditions présentes des œuvres de Trotsky correspond au renouveau du marxisme révolutionnaire dans de larges milieux d'avantgarde. Mais l'édition d'œuvres que Trotsky avait refusé de rééditer de son vivant parce qu'il les jugeait erronées (1) est faite par certains non comme un travail historique - qui serait tout à fait légitime -mais comme une opération politique : de même que certains s'efforcent de combattre le marxisme en cherchant à opposer le jeune Marx au vieux Marx, il s'agit cette fois-ci de combattre le bolchevisme en opposant le jeune Trotsky au vieux Trotsky qui défendit vigoureusement le bolchevisme contre le stalinisme et lutta pou: la IVe Internationale comme incarnation actuelle du léninisme.
Nous n'éprouvons, quant à nous, aucun embarras par ces publications. Les staliniens et d'autres adversaires du bolchevisme avaient depuis longtemps utilisé des extraits de ces œuvres (2) ; leur publication intégrale ne permet que de mieux souligner sur quelles questions des erreurs furent commises à l'époque par Trotsky et Rosa Luxemburg et leur nature. Mais, avant d'en venir à ce point, il nous faut souligner que les présentateurs antiléninistes ou antitrotskystes de ces œuvres ne font même pas montre d'une lecture soigneuse de cellesci, tant ils sont aveuglés par un esprit fracticnnel. Ainsi, pour ne prendre qu'un Ten Pende exemple, mais de taille, on lit ceci dans l'introduction à Nos tâches politiques, écrite par un spontanéiste allemand, Mehringer :
« Cette position — élargie après 1905 par Trotsky pour devenir la théorie de la révolution permanente - est pourtant déjà présente dans Nos tâches politiques, avant tout dans sa conséquence organisationnelle » (page 17).
Dans Nos tâches politiques, il n'y a pas la moindre indication que la future révolution russe pourrait éventuellement faire faire à la Russie un bond qui éviterait une période de régime bourgeois pleinement développé — ce qui est l'essence de la théorie de la révolution permanente ; on y trouve explicitement le contraire :
« La future Russie libre dans laquelle nous serons évidemment obligés (nous et pas MM. les S.R., par exemple), de jouer le rôle d'un parti d'opposition et non de gouvernement... » (page -120).
« Pendant la lune de miel de la Russie bourgeoise libérée, durant les années de l'essor national, lorsque le capitalisme russe, énivré par les nouvelles sources de développement qui s'ouvriront à lui... » (page 204).
Environ deux années s'écculèrent entre le moment où ces lignes furent écrites et celui où fut formulée pour la première fois par Trotsky la théorie de la révolution permanente. C'est très peu de temps, mais il fut rempli par les mois de la révolution de 1905. La publication de Nos tâches politiques aura au moins l'avantage de montrer l'ampleur des leçons qu'avait tirées Trotsky de cette révolution pour la future révolution russe.
Nos tâches politiques est consacré aux travaux du deuxième congrès du parti socialdémocrate ouvrier russe et à la crise qui s'ensuivit. Les divergences entre Plekhanov, Lénine, Trotsky, Martov à ce congrès, ne portèrent à aucun moment sur la perspective d'une république démocratique bourgeoise pour la révolution russe que tous les maristes sures partagere edu ports, 3). is marxistes russes partageaient alors, mais
(1) Nos tâches politiques, (Editions P. Belfond), Rapport de la délégation sibérienne, (Editions Spartacus).
(2) Nous ne visons nullement ceux qui, comme Deutscher, ont fait un travail historique dans lequel ils sont appelés à étudier la personnalité et l'œuvre de Trotsky, et où ils doivent nécessairement traiter de ces ouvrages.
(3) Il n'y avait pas de divergences_ sur la perspective entre Plekhanov, Lénine et Trotsky. mais il y avait cependant des nuances dans leurs argumentations. Lénine insistait par exemple sur l'importance révolutionnaire de la paysannerie, tandis que Plekhanov en soulignait le caractère arriéré Trotsky soulignait la faiblesse, la couardise de la bourgeoisie, beaucoup plus que ne le faisait Plekhanov. A la lumière de l'expérience de la révolution de 1905, ces nuances se transformeront au point que, tandis que Plekhanov restera sur la perspective d'une république démocratique bourgeoise et la conservera, y compris dans l'année 1917. Lénine et Trotsky. des 1905-1906, élaborent des perspectives nouvelles, l'un la • dictature démocratique des ouvriers et des paysans •, l'autre la théorie de la révolution permanente.
QUATRI y a dans cet ouvrage de Trotsky de nombreuses observations sur la situation du parti, sur les tâches et les problèmes qui se posaient à lui, observations qui éclairent la situation de la Russie à l'époque, c'est-àdire à la veille de la crise révolutionnaire de 1905 et qui sont extrêmement précieuses pour comprendre toute cette période. Et, sur ces points, on trouve déjà chez Trotsky — qui n'a pas alors 25 ans — les premières manifestations de -la puissance d'analyse qu'il manifestera si souvent par la suite. Mais le débat — soulignons-le — portait essentiellement sur la conception et la structure du parti.
Remarquons tout d'abord que le débat n'était pas du tout : parti ou pas de parti (comme le posent les « spontex » d'aujourd'hui) mais structure organisationnelle du parti, degré de centralisme du parti, etc. En outre, on peut voir dans l'ouvrage de Trotsky que, contrairement à la légende qui fut inventée à la mort de Lénine, celui-ci malgré la vigueur et l'âpreté de la polémique, ne voyait pas à l'époque dans la scission la ligne de rupture telle que l'histoire devait la consacrer, car en fait elle n'y était à ce moment qu'en germe. Lénine n'accusait même pas Axelrod ou Martov d'opportunisme politique, il combattait les conséquences politiques potentielles de la structure du parti que ceux ci préconisaient, à savoir le développement des courants opportunistes. C'est Rosa qui souligne le fait dans un article qui a été aussi inséré dans le livre :
« Mais l'esprit de surveillant soupçonneux de l'ultra-centralisme, tel qu'il est préconisé par Lénine et ses amis, n'est pas chez lui le produit d'erreurs, mais se rattache à son antagonisme envers l'opportunisme, antagonisme qui imprègne jusqu'au plus infime détail les questions d'organisation. Il faut — pense Lénine -l'aide des statuts de l'organisation forger une arme plus ou moins tranchante contre l'opportunisme. Plus ses causes sont profondes, plus cette arme doit être tranchante » (page 217).
Le fond de la discussion était alors : faut-il un parti bien délimité et très centralisé ? Trotsky et Rosa attaquent Lénine sur ce que Rosa appelle son « ultra-centralisme » et la discussion sur ce point peut être poursuivie indéfiniment, car le rapport entre le centralisme et la démocratie dans le parti révolutionnaire n'est pas donné une fois pour toutes et ne peut s'exprimer dans une formule répondant à toutes les circonstances que la vie présente. Si on passe de la discussion à la pratique, on pourra constater que Rosa, qui allait réagir très fortement contre la direction du parti social-démocrate allemand, en même temps ne cédait en rien en matière de centralisme à Lénine dans le parti so-
EME INTERNATIONALE cial-démocrate de Pologne et de Lithuanie qu'elle dirigeait.
Dans son article, Rosa s'exprime au sujet du centralisme en termes qui méritent d'être relevés :
« On ne saurait mettre en doute qu'en général une forte tendance à la centralisation ne soit inhérente à la social-démocratie... Sa mission étant de représenter, dans les frontières d'un Etat donné, les intérêts globaux du prolétariat, en tant que classe, face à tous les intérêts particuliers (ou de groupe), la social-démocratie a pour tendance naturelle de réunir en un parti les groupements d'ouvriers, quelles que soient leurs différences d'ordre national, religieux ou professionnel. Elle ne déroge à ce principe et ne se résigne au fédéralisme qu'en présence de conditions exceptionnellement anormales, comme c'est, par exemple, le cas dans la monarchie austro-hongroise. A ce point de vue, il ne saurait y avoir aucun doute que la socialdémocratie russe ne doit point constituer un conglomérat fédératif des innombrables nationalités et des particularismes locaux, mais un parti ouvrier homogène et compact pour tout l'empire russe » (pages 210-211).
La tendance naturelle au « parti unique », Rosa ne s'en indigne pas. Lénine, qui a été dénoncé comme responsable de quelques scissions, n'en a jamais écrit autant. Pour ceux qui cherchent à opposer Rosa à Lénine afin de montrer que le stalinisme est un fruit naturel de la conception du parti de Lénine, ces lignes devraient donner matière à réflexion. Mais laissons le débat des rapports centralisme-démocratie pour en venir à ce qui était l'essentiel dans le débat de l'époque sur la structure du parti (4).
Sur la question de la nécessité d'un parti strictement délimité, il n'y a pour nous au-
(4) Quatriême Internationale consacrera l'an prochain une place importante à Rosa à l'occasion du centenaire de sa naissance. Notre revue s'efforcera de faire une somme sur cette grande et axceptionnelle figure de la révolutior socialiste qui fut frappée à mort par une soldatesaue aux ordreg de chefs sociaux-démocrates. et calomniée ar les staliniens. Comme Marx et Engels, comme Lénine et Trotsky. elle ne fut pas que théoricien, mais avant tout et surtout militante révolutionnaire, et on peut noter des inconséquences qui n'atteignent nullement sa grandeur mais révélent des contradictions qu'il faut chercher à comprendre par les circonstances ou par la personne. Dans le passage que nous avons cité plus haut, elle veut que la social-démocratie russe soit un parti • homogène et compact pour tout l'Empire russe • (à la différence des conditions exceptionnellement anormales de l'Empire austrohongrois). Mais, dans sa pratique, elle qui condamne le mot d'ordre bolchevik du droit d'autodétermination jusqu'à la séparation des nationalités (y compris pour la Pologne) ne fusionna jamais le parti polono-lithuanien qu'elle dirigeait avec le parti russe ou avec l'une quelconque de ses fractions, et, sauf erreur de notre part, opposa toute séparation des membres polonais de Posnanie du Parti social-démocrate allemand cun doute que Lénine avait totalement raison et que les arguments avancés par Trotsky et Rosa Luxembourg contiennent des tendances « spontanéistes ». Commençons par citer Trotsky :
«Nous pouvons définir les frontières formelles du parti de façon plus étroite ou plus large, plus « molle » ou plus « dure », cela dépend de toute une série de causes objectives, de considérations de tact et de rationalité politique... Les éléments les plus conscients et, par là, les plus révolutionnaires seront toujours « en minorité » dans notre parti. Et si nous « admettons » cette situation (et nous nous y faisons), cela ne peut être expliqué que par notre foi dans la « destinée » social-révolutionnaire de la classe ouvrière... Nous croyons que la pratique de classe élèvera - grâce à la lumière du marxisme - le niveau des éléments moins conscients et affirera dans son orbite les éléments hier encore totalement inconscients » (pages 186-187).
«...Et les opportunistes ou bien nous quittent pour, rejoindre le camp politique de l'autre classe, ou bien se soumettent à la logique révolutionnaire (et nullement oppor-
IONALE 51 masses, que, spontanément, celles-ci font opérer au mouvement organisé des revirements de tactique féconds? Et que dire des périodes qui suivent les défaites qui, par contre, entraînent non des tournants tactiques féconds mais - on l'a trop vu
- la décomposition des courants révolutionnaires et le développement de courants opportunistes à en faire pâlir un Bernstein lui-même ?
A partir de ces expériences, des courants intellectuels d'un aloi fort discutable arrivent à la conclusion que la classe ouvrière a spontanément les plus grandes vertus révolutionnaires et que le mal réside dans l'existence même des organisations. Certains voient toutes les vertus inhérentes à la classe dans les conseils, les soviets et le mal dans les partis, les syndicats ; mais comme en régime capitaliste, la classe est organisée en permanence dans des partis et des syndicats et qu'elle ne crée des conseils qu'à des moments exceptionnels — cela revient pratiquement au même : vive la spontanéité ! à bas les organisations ! Ce n'est là qu'une vue de l'esprit qui ne correspond à rien de réel. La classe ouvrière reste organisée et n'est pas prête à quitter ses organisations si réformistes soient-elles, aux appels des spontanéistes. Elle a tout à fait raison car elle ne peut se battre quotidiennement pour ses revendications immédiates sans disposer poser d'organisations. D'autre part, les déceptions et les échecs expliquent pourquoi la classe ouvrière hésite à s'engager dans d'autres expériences organisationnelles,
Quant aux spontanéistes, ou bien ils se cantonnent dans des élucubrations purement livresques ou bien, quand ils se rassemblent — constituant ainsi d'ailleurs des organisations plus ou moins amorphes — ils ne se livrent qu'à des actions sans lendemain et sans conséquence sérieuse sur l'état de conscience de la classe ouvrière.
Les tendances spontanéistes dans la pensée de Trotsky et de Rosa se trouvaient aussi mais à un degré beaucoup plus fort chez les Kautsky, Guesde, Plekhanov, etc., c'est-à-dire dans la première génération de marxistes après Marx. La Il° Internationale en était profondément imprégnée : le développement quasi-régulier des forces productives, celui des organisations ouvrières et socialistes qui en résultait, devaient inévitablement aboutir au socialisme. Parce que, pendant les années de la fin du XIX* siècle, le mcuvement ne se voyait pas poser le problème de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir, la propagande socialiste insista sur l'inévitabilité du triomphe ultérieur du socialisme de manière telle qu'en fait le déterminisme historique y était poussé au point de tendre à se réduire en fatalisme historique. Le processus histotuniste) du mouvement létariat » (page 188).
Dix ans plus tard, c l'on vit, hélas, ce qu'il révoluticnnaire du mo et de la soumission des c ci.
Dans la polémique va, si l'on peut dire, er
« La conception de de classe du proétait août 1914 et advint de la logique uvement de classe ipportunistes à cellecontre Lénine, Rosa acore plus loin : Lénine... est celle d'un centralisme impitoyable; son principe vital exige, d'un côté, que les phalanges organisées de révolutionnaires avoués et actifs sortent et se séparent résolument du milieu qui les entoure et qui, quoique non organisé, n'en est pas moins révolutionest naire... » (page 210).
« En vérité, la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière » (page 213).
« Les revirements de tactique les plus importants et les plus féconds des dernières dix années n'ont pas été « l'invention » de quelques dirigeants et encore moins d'organes centraux, mais ils ont été chaque fois le produit spontané du mouvement en effervescence lui-même » (page 214).
Ces lignes étaient écrites dans les premières années du siècle, au moment où le mouvement ouvrier en Europe passait par une phase d'essor et où, dans l'Internationale socialiste, le révisionnisme bernsteinien était condamné par une grande majorité. C'est ce qui peut en grande partie les expliquer. Mais, soixante-dix ans après, peut-on encore affirmer, après tant de manifestations de poussées révolutionnaires des
QUATRI rique tendait à devenir chez eux une entité au-dessus des hommes et non le résultat de l'action des hommes, dans laquel'e interviennent la conscience et la volonté pas seulement des hommes en général, mais à un moment donné d'une avant-garde préparant, organisant, dirigeant l'action, pendant une période historique. Le déterminisme — qu'il s'agisse de l'individu ou de la société — n'exclut pas la volonté humaine mais, au contraire, l'inclut, sinon le déterminisme ne pourrait expiquer pourquoi, dans les mêmes conditions purement objectives, l'un devient un flic et l'autre un révolutionnaire - la volonté individuelle étant bien sûr ellemême largement conditionnée par les circonstances. De même une situation révolutionnaire peut aboutir soit à la victoire soit à la défaite de la révolution non seulement en raison des conditions objectives proprement dites mais aussi, et pour beaucoup, en fonction de l'existence ou non d'une direction, d'un parti révolutionnaire, expression organisée de la volonté collective.
Il n'y a aucun exemple d'un mouvement révolutionnaire socialiste qui ait triomphé sans direction ; il y a de nombreux exemples, au contraire, de mouvements puissants qui ont échoué faute d'une direction révolutionnaire reconnue par une partie assez grande de ce mouvement. Mai 1968 en France a montré à la fois la puissance du mouvement élémentaire des masses et les limites d'un tel mouvement quand il ne dispose pas précisément d'une direction reconnue au moins par une large couche des masses, capable de l'entraîner dans les actions susceptibles de lui faire franchir des étapes décisives.
Et l'expérience a aussi montré que la création d'un parti révolutionnaire n'était pas une tâche aisée et qu'elle exigeait beaucoup, beaucoup de temps.
Dans l'argumentation de Rosa contre Lénine, elle a raison quand elle dit qu'un statut, si bon soit-il, ne peut garantir avec certitude un parti révolutionnaire de l'opportunisme. Le parti bolchevik lui-même en a depuis fournit la preuve et ce, après la victoire de la révolution. Des événements d'une ampleur exceptionnelle comme le reflux de la révolution mondiale, l'arriération du pays, etc., et, paradoxalement, les
Les ouvriers, les tr
Mai 68 a porté un coup mortel aux théories révisionnistes sur la disparition de la classe ouvrière, son embourgeoisement, sa dissociation en une multitude de clas-
EME INTERNATIONALE conséquences de la conquête du pouvoir (5) ont favorisé le développement de l'oppo:tunisme bureaucratique au sein du parti jusqu'à ce qu'il soit détruit comme parti révolutionnaire. Il est vrai que c'est là une explication qui est rejetée par les spontanéistes ultra-gauchistes pour qui le stalinisme est la « suite logique » (Mehringer, page 36) de la conception léniniste du parti. Autrement dit, le stalinisme, c'est-à-dire l'arbitraire policier complet, les camps de concentration, les « procès de Moscou », l'antisémitisme, etc., tout cela qui est présenté au nom de Lénine et du socialisme par la bureaucratie, n'est pas le produit de rapports et de luttes de forces sociales dans des circonstances exceptionnelles mais de l'idée du parti que s'était faite Lénine une vingtaine d'années auparavant. exemple de la façon dont l'ultragauchisme peut vous faire abandonner sur le plan philosophique le matérialisme historique pcur l'idéalisme de l'Evangile selon Saint Jean : « Au début était le Verbe... »
Un parti statutairement bien délimité n'est certes pas une garantie, car une garantie totale n'existe pas dans le domaine de la politique révolutionnaire. Mais ce qui est certain, c'est que le socialisme ne triomphera jamais par la « spontanéité », par le seul mouvement propre des masses. La classe ouvrière a besoin d'organisations pour ses revendications immédiates (économiques, politiques, etc.) dans la société capitaliste et elle a besoin d'un parti révolutionnaire pour orienter les luttes pour ces revendications vers le renversement du système capitaliste et l'instauration de la dictature du prolétariat. C'est ce qu'a montré l'expérience historique qui a également montré, en ce qui concerne le parti révolutionnaire, que la conception de Lénine s'est avérée, à ce jour, la plus adéquate en la matière. On ne prouvera pas le contraire en invoquant une vieille brochure de Trotsky, en n'y gardant d'ailleurs que quelques idées qu'il a lui-même, plus tard, abandonnées et condamnées, et en rejetant ce pourquoi il a combattu avec acharnement jusqu'à la fin de ses jours.
Pierre FRANK.
(5) Voir Ch. Rakovsky, Les dangers - professionnels » du pouvoir. availleurs immigrés ses aux intérêts opposés, la fin de son rôle révolutionnaire et son remplacement en tant que classe « progressiste » par la classe des techniciens. Ces théories avaient fleuri sur l'arbre du néo-capitalisme comme des produits du long boom de l'après-guerre, Elles étaient le bien « théorique » commun d'organisations allant du P.S.U. à la Convention des Institutions Républicaines et au-delà. De tout cela, il ne reste plus que quelques clichés, quelques tics de langage et de pensée sous la plume des journalistes de la grande presse qui se distinguent par le degré remarquablement élevé de leur analphabétisme politique.
Mai 68 a non seulement mis en valeur que la classe ouvrière « classique » subsistait avec toutes ses caractéristiques essentielles, mais souligné la signification de ce fait que, dans ses couches inférieures, réduites à la noire misère, elle avait reçu la relève d'un contingent de travailleurs immigrés, représentant la proportion énorme de 15 % environ de la population active de la France. En même temps, la prolétarisation des classes moyennes, ce processus annoncé par Marx et qui lui attira plus de dérision que toutes ses sera utile à beaucoup et rappellera en particulier au militant révolutionnaire les aspérités psychologiques de la classe, le point de déviation de sa conscience globale après trente ans de stalino-réformisme ajoutés aux séquelles du réformisme ancien, et du degré de vulnérabilité à l'action idéologique de la bourgeoisie qui grève les élans de son instinct.
Ce que démontre cette enquête, c'est essentiellement la permanence de la condition ouvrière. « La misère n'est pas un phénomène marginal », dit l'auteur dans son introduction. Toutes les interviews le prouvent : le temps de travail, cheval de bataille crucial et traditionnel du mouvement ouvrier, reste inhumain. Non seulement la semaine de 40 heures, gagnée en
1936, est redevenue un objectif indéterminé dans le temps, mais la journée de 8 heures elle-même est retombée à l'état d'exception. Le temps de travail est d'autant plus inhumain que les cadences infernales existent partout, le plus souvent avec des temps imposés, incontrôlables, changeants, rendus plus difficiles à tenir par le renouvellement rapide de périodes d'adaptation à la charge du travailleur. L'usure nerveuse qui en résulte est la plaie nouvelle numéro un de la classe ouvrière, pire que l'usure musculaire du XIX" siècle, et que des vacances sans véritables moyens de détente ne compensent pas. Les nouveaux besoins s'imposent partout, d'abord comme des produits de cette usure et du travail généralisé de la femme (et non pas l'inverse), Une course s'engage pour • le temps de vivre (ce n'est pas un hasard si un film portant ce titre - et d'ailleurs à l'eau de rose - est sorti récemment). Parmi les nouveaux objets manufacturés qui constituent les nouveaux besoins, la télévision occupe une place à part : elle est à coup sûr un ersatz de culture et un délassement de pacotille, mais par une contradiction dialectique que seul, avant 1968, Edgar Morin avait bien mis en lumière (2), elle nourrit de nouvelles exigences de vie par les réflexions qu'elle entraîne sans les avoir provoquées consciemment, Comme le dit l'un des interviewés : « Un pauvre, il l'est doublement à notre époque, avec la publicité, les magasins, avec tout. » Et l'enquêteur conclut justement : « Jamais ils n'ont autant ressenti le contraste entre cette « société de consommation » où on les pousse et leur condition d'ouvrier. Celle-la n'a pas vraiment changé, travail physique épuisant, encadrement rigide, sentiment d'infériorité sociale, manque de responsâbilités, peu d'espoir de promotion sociale, possibi-
(1) Les Ouvriers, enquête de Philippe Gavi, (Mercure de France).
(2) L'Esprit du Temps, E. Morin, (Grasset).
autres prévisions mise était, parait-il, la preu lite de son système, plus que par la décou réelles de vie des emp voire des cadres techni manifestation de la quente de leur conscie
Cependant, ces not plus senties que démon dons l'immense enquê nous donnerait un to classe ouvrière franço divers travaux parais peut-être à l'élaboratic portants : il est signit maison d'édition littér Ouvriers (1), une enquê cela indique clairement d'un public qui, réc ressait pas à de tels su inutile non plus, cepe non jeunes militants d'ori petite-bourgeoise qui abstraite de la classe qu'il faille prendre ce un échantillonnage exa représentatif de toute clair que l'enquêteur a d'interviews, d'une par de sorties de boîtes mais, d'autre part, cel proportion de ces interv tienne, de tendance P maoïstes plus ou moin dessus de la moyenne is ensemble, et qui ve même de la failse trouvait vérifiée, iverte des conditions ¡loyés et techniciens, ques moyens, par la modification subséence. rions restent encore trées, et nous attenite sociologique qui ibleau exact de la aise. En attendant, sent qui inciteront in d'autres plus imficatif qu'une vieille aire ait publié Les te de Philippe Gavi ; un besoin nouveau emment, ne s'intéajets. Il ne sera pas indant, à bien des gine bourgeoise ou n'ont qu'une idée ouvrière. Non pas s interviews comme ctement pondéré et la classe. Il est recueilli divers types : celles des hasards et de rencontres, es d'une filière (la ewés d'origine chréS.U., à sympathies s grandes, est auréelle) et que le poids de celle-ci déséquilibre les proportions des courants de la classe. Toutefois, si l'on aborde ce livre pour ce qu'il est, un coup de sonde et de projecteur journalistique (mais de journalisme honnête), il
QUATRI lité d'être à tout moment licencié ou déclassé selon la direction. »
En particulier, quasi tous les travailleurs ressentent vivement aujourd'hui l'injustice sociale qui les prive de culture, et d'abord de formation professionnelle. A ce sujet, la différence d'attitude entre l'ancienne et la nouvelle génération est nette. Les temps sont révolus où des hommes et des femmes acceptaient la damnation sociale comme un destin irrémédiable.
Même compte tenu des réserves faites plus haut sur le choix des interviewés, on ne peut tenir pour exagérées les manifestations des répercussions de Mai 68 que révèle le livre. Tous les esprits ont bougé scus ce coup de boutoir. Nous ne pouvons ici résumer le bilan contradictoire de ce bouleversement ; mais relevons l'ambivalence dans l'attitude à l'égard des syndicats qui, même chez les plus conscients de la nécessité d'industruments de lutte de toute la c'asse, ne va pas sans une méfiance perceptible là l'exception du cas de militants du P.C.F., dont l'agressivité est aussi caractéristique d'un trouble et d'une insécurité certaine). Quant aux organisations politiques, leur discrédit est quas: général, entraînant la méfiance même à l'égard des groupes révolutionnaires.
Une partie du livre porte sur les tra vailleurs émigrés, les parias de la classe ouvrière, dont 70 % gagnent de 400 à 600 F par mois, 15 % moins et seulement 15 % davantage, et qui, d'après un rapport de la Préfecture de la Seine (non publié), gagnent en moyenne de 267 à 289 F par quinzaine pour 55 heures de travail par semaine. Mais, à leur sujet, un travail plus méthodique et plus approfondi est le cahier du Centre d'Etudes socialistes, les Travailleurs immigrés ont la parole (3), étude et enquête menées sous la direction de Hüseyin Çelik. L'échantillonnage des interviewés est, dans cette copieuse brochure, plus équilibré que celui du livre Les Ouvriers, toutefois le système même de l'interview y manifeste ses limites (et ici d'autant plus peut-être que les déclarations recueillies ont été tronçonnées par sujet, ce qui augmente l'impression d'incohérence des attitudes, sans accroître la valeur de signification de témoignages qui ne peuvent être pondérés). | faut donc prendre ces interviews comme des illustrations de l'étude. Telle quelle, cette brochure sera très utile à tout militant en contact avec des travailleurs immigrés (c'est-à-dire quasi tous) puisqu'un travailleur sur quatre est immigré, que le bâtiment en emploie plus de 500 000, la métallurgie et la sidérurgie 370 000 et l'agriculture 260 000 ; qu'ils représentent 30 % de l'effectif de Citroën et jusqu'à 80 % de ceux des hauts-fourneaux de Meurthe-et-Moselle.
Mais ce travail intéresse encore plus généralement, en cela que le problème des travailleurs immigrés est un sujet de tous les jours et qu'il est bon d'être armé pour faire face aux contre-vérités intéressées répandues partout à leur propos. Il faut savoir que la France n'a pas cessé de provoquer l'immigration, d'abord pour compenser les conséquences de sa dénatalité, et maintenant pour compenser la réduction relative de sa population active par rapport à sa population totale (33 % de jeunes de moins de vingt ans, 12 % de vieux de plus de soixante-cinq ans, taux en croissance), Il faut savoir que cette main-d'œuvre dont la formation n'a rien coûté à l'économie française, dont le chômage, proportionnellement plus important, lui coûte moins que celui des autochtones et qu'elle touche des allocations familiales réduites (inégalement selon l'origine nationale de ces travailleurs) pour des versements égaux ; qu'ils sont sous un arbitraire juridique qui fait d'eux des derniesclaves et que leur logement, la plupart du temps misérable, leur est "loué à des prix qui en font le plus profitable des placements immobiliers.
L'argument le plus souvent invoqué en milieu ouvrier contre les travailleurs immigrés est celui de la concurrence qu'ils font aux autochtones. En fait ce n'est pas vrai en cela que ces travailleurs occupent en leur immense majorité des emplois abandonnés par les nationaux comme trop pénibles ou trop peu rémunérés. Mais il est vrai, en revanche, que la présence des travailleurs étrangers sur le marché du travail permet au « patronat français d'imposer les salaires les plus bas d'Europe (excepté la Belgique) aux travailleurs français » (p. 169); il est vrai que cette main-d'œuvre « joue le rôle de « régulateur » du marché du travail que jouait, dans les années 30, l'armée industrielle de réserve des chômeurs. Ce nouveau « régulateur » présente les avantages de l'ancien, sans en avoir les inconvénients : une crise sociale majeure toujours possible, avec des millions de chômeurs ».
Il est évident que ce'a ne peut être reproché aux travailleurs immigrés, tandis que cela pose au contraire le problème de l'attitude du mouvement ouvrier organisé à leur égard. Et, de ce point de vue, la situation est plus lamentable encore. Non seulement aucune lutte d'envergure n'a jamais été menée pour faire annuler les restrictions des droits des immigrés et empêcher leur surexploitation, mais la plupart du temps, les syndicats ne leur apportent (les témoignages scnt nombreux et pro-
(3) Les Travailleurs immigrés ont la parole, enquête sous la direction de Hüseyin Çelik, (Les Cahiers du Centre d'Etudes Socialistes).
bants) que la protection la plus dérisoire quand ils ne sont pas absents ou quand ils n'ajoutent pas leur propre « exploitation », pécuniaire et idéologique, à celle de la bourgeoisie. Pourtant, si une fraction des immigrés est rétive à l'crganisation (et son statut en explique la raison), une large part y est disposée par ses traditions de vie collective et par la conscience aiguë qu'elle prend vite de sa surexploitation. Mais il est évident que l'action avec les immigrés et en faveur de leurs droits demande un minimum de conscience internationaliste alors que les organisations traditionnelles sont engluées et s'enfoncent toujours plus dans le particularisme et le chauvinisme.
Un aspect du problème esquissé par la brochure Les Travailleurs immigrés parlent, et développé dans celle des camarades suisses de la Ligue marxiste révolutionnaire, Capitalisme suisse et travailleurs étrangers (4), est celui de la collaboration dans l'exploitation du pays de l'émigré et de celui de son immigration. « Les salaires donnés par une main sont repris par l'autre », dit la brochure du C.E.S., et les camarades suisses soulignent que la fameuse surpopulation des pays d'origine des immigrés n'est pas absolue, mais relative, qu'elle est le fruit d'une politique consciente du capital impérialiste (suivie tout au long de la colonisation en particulier), pursuivie par le capitalisme national qui trouve dans l'immigration de sa main-d'œuvre un déversoir du trop-plein en hommes actifs qui représenteraient pour lui une menace, en riposte à son incapacité de régler les problèmes économiques. De plus, les fonds rapatriés par les immigrés (et cela atteint vite des sommes énormes - certains ouvriers n'envoient-ils pas jusqu'à la moitié de leur salaire à leur famille restée au pays ?) alimentent en devises le pays exportateur de main-d'œuvre. Mais ce rapatriement de fonds ne joue pas le rôle de moyen d'industrialisation que l'on peut croire, car les devises servent d'abord à « l'équilibrer » (dans une
IONALE 55 proportion non négligeable) la balance des paiements de ces pays. Ces « fonds » sont investis par les banques (et leurs commanditaires) dans des secteurs de la production choisis par elles et non pour le développement des zones sous-développées d'cù proviennent les émigrés, quand ils ne sont pos simplement réinvestis l'étranger » (p. 7 de Capitalisme suisse...). Ainsi, si l'on ajoute à ce phénomène l'accentuation de la dépopulation en forces vives des régions déjà les plus déshéritées, on comprend que, si la constitution d'une armée de travailleurs étrangers est défavorable au prolétariat des pays d'immigration, elle l'est encore plus au pays d'émigration qui s'enfonce dans son mal originel.
Les intérêts des travailleurs étrangers sont donc conformes à ceux des trava lleurs autochtones. D'un côté, les premiers ne rêvent que de retourner dans leur pays après avoir obtenu les moyens d'y subsister et d'y travailler, de l'autre les seconds ont tout intérêt à ce que les travailleurs étrangers ne soient pas une main-d'œuvre à bon marché, et, au niveau des plus hauts objectifs du mouvement ouvrier, l'unité à l'intérieur de mêmes frontières de même qu'internationale exige l'égalité de traitement et l'expérience de l'action commune. Déjà, le ma'axage de peuples, conséquence du travail immigré, favorise l'élévation de la conscience des réalités du capitalisme et la critique des particularismes nationaux arriérés. L'emploi de main-d'œuvre étrangère, comme toute mesure capitaliste, contient une contradiction dialectique, et il appartient à l'avantgarde révo'utionnaire de la faire mûrir. Les éléments de programme élaborés par des travailleurs immigrés eux-mêmes, publié en conclusion par la brochure C.E.S., doivent être un outil de travail des militants révolutionnaires dont l'organisation de ces prolétaires est une tâche primordiale.
M. LEQUENNE.
(4) Capitalisme suisse et travailleurs étran gers, (Ligue marxiste révolutionnaire).