Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 45

Du « nouveau » sur la question de la nature de l'U.R.S.S.

Ernest Mandel · Quatrième Internationale, n° 45 · septembre 1970 · p. 11-24 · 11 565 mots

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Ceux qui connaissent l'histoire du mouvement trotskyste n'auront pu s'empêcher d'enregistrer avec un certain amusement que des débats sur la nature de I'U.R.S.S. qui se déroulèrent il y a trente ou quarante ans en son sein, éclatent aujourd'hui sur la place publique. Ce qui était avanthier considéré comme une dispute ésotérique fait aujourd'hui l'objet de la « grande » politique. Dirigeants maoïstes et dirigeants khrouchtchéviens se lancent mutuellement à la tête l'accusation d'avoir « rétabli le capitalisme », voire d'avoir installé une « dictature réactionnaire sanglante ».

L'amusement ne doit pas conduire à l'étonnement. La destinée de l'Union soviétique était, dès ses origines, intimement liée à celle de la révolution socialiste mondiale. Le reflux de celle-ci avait provoqué un détour imprévu de l'histoire pour la so-

DEUX QUESTIONS

La société soviétique (et a fortiori les sociétés des pays d'Europe orientale plus ou moins calquées sur elle) n'est pas une formation sociale définitive, ayant des contours stables, occupant une place historique précise dans l'évolution sociale de l'humanité. Ce n'est ni une société capitaliste ni une societe socigliste, mais une société de transition du capitalisme au socialisme, combinant des traits de l'avenir socialiste avec des traits du passé et de l'entourage capitalistes. C'est sans doute l'acquis essentiel de l'analyse de la nature de l'U.R.S.S. par Léon Trotsky que d'avoir formulé ainsi le fond de la question. Longtemps apanage exclusif du mouvement trotskyste, la notion de « société de transition » commence petit à petit à se frayer un chemin dans des courants plus larges de l'avantgarde (1).

Deux questions méthodologiques méritent cependant une clarification, dès qu'on aborde la société soviétique de cette manière.

Marx avait insisté sur le fait qu'il s'était avéré impossible de déduire la nature pro fonde du mode de production capitaliste, voire la nature de la marchandise même et du travail productif, avant que le capitalisme ne soit arrivé à maturité (2). Avant ciété soviétique, détour que seul le mouvement trotskyste a réussi à saisir théoriquement dans toute sa dialectique interne. Ailleurs, il n'y eut que des débats désabusés sur la profondeur de la défaite de la révolution, voire sur l'avenir plus que problématique de toute révolution socialiste. Mais les nouveaux bonds en avant, les nouvelles montées de la révolution internationale créent non seulement de meilleures possibilités matérielles, sociales et politiques pour la régénération de l'Union soviétique, ils alimentent aussi une renaissance du marxisme, qui ressaisit la question de la « nature de l'U.R.S.S. » comme objet de débats passionnés. Comme il n'y eut pas entre 1933 et 1953 d'autre marxisme vivant que celui du trotskysme, les débats aujourd'hui se nourrissent fatalement des produits et sous-produits de la discussion entre trotskystes. METHODOLOGIQUES la révolution industrielle, à l'époque du capitalisme manufacturier, commercial et bancaire, il était impossible de formuler formuler les lois de développement du capitalisme, ce qui explique notamment pourquoi des esprits aussi profonds que les physiocrates purent tranquillement proclamer que seul le travail agricole était productif. Il en va de même pour la société de transition du capitalisme au socialisme. Vouloir déduire les lois générales d'évolution de cette société du seul exemple soviétique sans parler de l'exemple chinois, c'est-à-dire de cas particuliers manquant manifestement de maturité, résultant d'une combinaison spécifique de circonstances historiques, est tout aussi impossible que de tenter de déduire les lois de développement du capitalisme de la société anglaise après 1649 ou 1688.

Certes, le marxisme est infiniment supérieur, comme méthode d'analyse sociale et donc de prévision sociale, aux origines em-

(1) Par exemple, Paul M. Sweezy, Charles

Bettelheim, des communistes oppositionnels tchécoslovaques tels Karel Bartosek (voir Les Temps

Modernes, décembre 1969), etc.

(2) K. Marx : Introduction à la critique de l'économie politique, in Contribution à la critique de l'économie politique (Editions Sociales, Paris p. 149-175).

QUATR piriques cu théoriques de l'économie politique bourgeoise. Mais, pas plus qu'aucune autre science, il ne peut se détacher complètement du conditionnement par l'infrastructure sociale sur la base de laquelle il se développe. On ne connaîtra et ne comprendra pleinement les lois de développement qui gouvernent la dynamique de la société de transition entre le capitalisme et le socialisme (la société de l'époque de dictature du prolétariat), et notamment les lois qui président à son passage vers une société socialiste pleinement épanouie, que lorsqu'on aura vécu au moins le début d'une telle société dans des condition mûres, c'est-à-dire dans des pays hautement industrialisés où le prolétariat est largement majoritaire, gère lui-même l'économie et l'Etat et est définitivement à l'abri de toute menace extérieure. D'ici là, nous pouvons, par un travail d'expérimentation et de vérification théorique constant, essayer d'avoir la prescience de ces lois, les approcher par un travail d'approximation progressive. Nous n'en aurons pas une vue définitivement confirmée. Cela veut dire que le dernier mot de la thécrie sera dit sur la question de l'U.R.S.S. lorsque cette question aura été résolue en pratique, c'est-à-dire lorsqu'elle n'existera plus. Cette conclusion n'aurait pas déplu à l'auteur de la 11" thèse sur Feuerbach. Mais, s'il n'y a pas en U.R.S.S. un mode de production ayant déjà pleinement révélé ses propres lois de développement historiques, il y existe incontestablement une formatien socio-économique déterminée, ayant sa propre logique interne et suivant une dynamique socio-économique qu'il faut comprendre et expliquer. La différence entre une formation socio-économique précise et un mode de production, c'est qu'étant précisément le produit d'un processus historique concret, la formation socio-économique combine des traits particuliers à différents modes de production, et n'est abordable que sous la lumière du développement inégal et combiné. Mais, sans comprendre quel est le mode de production qui prédomine en son sein, on ne peut interpréter correctement une formation socioéconomique ni surtout prédire sa dynamique future.

La - distinction entre les deux démarches a échappé à Bettelheim, dans un de ses nombreux travaux d'approche au problème de la nature de l'U.R.S.S. Il nous bleme de la nature de U.R.S.S. Il nous reproche de mettre la théorie « hors l'histoire »; il ne comprend pas que c'est lui qui met l'histoire hors de la théorie (3). Nous n'avons jamais affirmé que le marxisme était seulement capable d'analyser le « capitalisme pur et abstrait ». Nous avons simplement dit que l'analyse du capitalisme réel, tel qu'il s'est développé concrètement, ne peut se faire scientifiquement qu'à partir de l'analyse du « capitalisme pur » sinon

IEME INTERNATIONALE on tombe dans l'empirisme vulgaire, mais ne peut évidemment se réduire à celle-ci sinon on tombe dans le dogmatisme abstrait qui élimine l'histoire c'est-à-dire le développement inégal et combiné.

Une illustration parfaite de cette erreur méthodologique est offerte par la théorie de Bettelheim selon laquelle la survivance de la production marchande en U.R.S.S. et dans les autres Etats ouvriers bureaucratisés proviendrait de l'incapacité de l'Etat de s'approprier « tous » les produits. Bettelheim ne se pose même pas la question de savoir si, au cours du processus de construction du socialisme, l'appropriation par drait à une tologiques produits enregie l'Etat de « tous les produits corresponde la planification, aux bescins des rapports de production nés du renversement du capitalisme, ou aux besoins des « producteurs associés ». Il raisonne à partir de conditions spécifiques à l'U.R.S.S., à la Chine, a Cuba, qui sont celles de la pénurie et de « l'accumulation socialiste primitive ». Mais quid d'une société de transition en France ou aux Etats-Unis ? Quid de la saturation progressive des besoins normaux? Quid de l'épanouissement d'une centralisation comptable grâce aux computers? N'est-il pas plus logique de supposer que plus la société s'enrichit, moins l'Etat aura besoin de « s'approprier » chaque clou, chaque pomme et même chaque transistor? La construction du socialisme, n'est-ce pas essende pas tiellement le dépérissement de la productien marchande ? Ce dépérissement ne serat-il pas marqué précisément par une nécessité décroissante d'appropriation centrale de tous les produits du travail?

Il est parfaitement exact qu'à la base de tous les problèmes d'une société de transition se trouve, en définitive, le développement insuffisant des forces productives (4). Ce développement est déjà entré en conflit — à l'échelle mondiale - avec les rapports de production capitalistes.!| n'est pas encore à la hauteur de rapports de production véritablement socialistes -- du moins dans les pays où le capitalisme a été renversé. Mais réduire ce problème à celui de « l'appropriation » des produits, c'est avoir une vue singulièrement étriquée de

3) Charles Bettell l'Economie socialiste,

1968, P. 157). Nous nière plus détaillée de Bettelheim, qui o eim : La Transition vers

(Editions François Maspéro, reviendrons bientôt de masur l'évolution idéologique pris un nouveau tournant avec son dernier ouvrage Calcul économique et formes de propriété.

4) Mais seulement en dernière analyse. Entre cette • cause dernière » et le processus historique concret il y a toute une série de médiations qui permettent d'infléchir le processus : le rôle de la direction révolutionnaire, le niveau de conscience d'auto-organisation. C'est tomber prolétariat, son niveau d'autoactivité dans le mécanisme vulgaire que de voir dans tous ces facteurs un reflet automatique, pur et simple, du niveau de développement des forces productives, à chaque étape et dans chaque pays.

l'ensemble des contradictions socio-économiques et politiques d'une société de transition dans un pays qui, à l'origine était sous-développée comme I'U.R.S.S. C'est

DANS QUELLE MESURE LES

La renaissance des discussions sur la question de l'U.R.S.S. a ranimé un débat qu'on croyait tranché, celui sur les raisons de la survivance des catégories marchandes en U.R.S.S. Gilles Martinet nous accuse de dogmatisme parce que nous affirmons que les moyens de production en URSS — pour l'essentiel, c'est-à-dire pour autant qu'ils ne circulent qu'à l'intérieur du secteur étatique - ne sont pas des marchandises. Sa conclusion est sublime de naïveté : « Le malheur est que cette production et cette circulation (marchande) existent. E pur si muevo » (5). Comme si la production marchande était un phénomène naturel qu'on « enregistre » telle qu'une éclipse du scleil. Comme s'il ne s'agissait pas d'un phénomène social des plus complexes que seule une analyse approfondie des rapports sociaux — des rapports de production - permet d'éclaircir. Dans la fameuse section IV du chapitre I du Capital (tome I), consacrée au fétichisme de la marchandise, Marx définit de la manière la plus succinte et la plus claire les racines de la production marchande et la nature de la marchandise. Contentons-nous de deux citations :

« Des objets d'usage (des valeurs d'usage) ne deviennent des marchandises que parce qu'ils sont des produits de travaux privés, effectués indépendamment les uns des autres. Le complexe de ces travaux privés constitue le travail social global. Puisque les producteurs n'entrent en contact social les uns avec les autres que par l'échange des produits de leurs travaux, le caractère spécifiquement social de leurs travaux privés n'apparaît, lui aussi, qu'à travers cet échange. Ou, pour le dire autrement, les travaux privés n'agissent en fait, comme parties du travail social global qu'à travers les relations dans lesquelles l'échange place les produits de leur travail, et à travers eux, les producteurs. »

Et en opposition à cette situation caractéristique pour une société dominée par le travail privé et la propriété privée Marx décrit, quelques pages plus loin, la situation caractéristique pour la société fondée sur la propriété sociale des moyens de production :

«Imaginons, pour changer, une association d'hommes libres qui travaillent avec des moyens de production communautaires

IONALE 13 surtout - laisser de côté ce qui doit être le point de départ de tcute analyse marxiste d'une formation socio-économique déterminée : les rapports de production. CATEGORIES MARCHANDES (gemeinschaftlich) et qui dépensent leurs forces de travail individuelles consciemment en tant que travail social... Le produit global de l'association est un produit social. Une partie de ce produit sert à nouveau comme moyens de production. Il reste social. Mais une autre partie est consommée comme moyens de subsistance par les membres de l'association. Elle doit donc être répartie parmi eux. Le mode de répartition fluctuera d'après la forme particulière de l'organisme social de production lui-même et avec le niveau correspondant de développement des producteurs. C'est simplement pour établir un parallèle avec la production marchande que nous supposons que la part de chaque producteur du fonds de subsistance est déterminée par son temps de travail. Le temps de travail jouerait donc un double rôle. Sa répartition sociale consciente règle les proportions correctes des différentes fonctions de travail par rapport aux différents besoins. Par ailleurs le temps de travail sert de mesure des parts individuelles du producteur au travail collectif, et de ce fait de mesure pour déterminer la part à consommer individuellement du produit social. Lés rapports sociaux des hommes d'une part et de leurs travaux et produits de travaux d'autre part restent d'une transparence simple, aussi bien dans la production que dans la distribution, » (6) [Souligné par nous].

Retenons en passant que Marx prévoit une évolution du mode de répartition dans le socialisme. La fameuse conception mécanique selon laquelle il y aurait une « loi de correspondance » entre niveau de développement des forces productives, mode de production et mode de distribution, partout et toujours, dans chaque formation socioéconomique, et même dans une société de transition, est peut-être un produit du stalinisme, mais certainement pas un produit de Marx. Nous y reviendrons plus loin.

Ce que Marx précise dans ces deux passages, c'est que la production marchande ne provient ni de la nécessité de « tout approprier centralement », ni de la nécessité d'une « comptabilité exacte ». Elle ne provient que du caractère privé du travail.

5) Gilles Martinet : La conquête des pouvoirs (Le Seuil, 1968, P. Das Kapital (édition de Frédéric Engels, 9e tirage, Hambura, Otto Meissne 61 Karl Marx : Verlag, 1921, tome 1, pp. 39, 45).

SURVIVENT-ELLES EN U.R.S.S. ?

SURVIVENT-ELLES EN U.R.S.S. ?

Lorsque les travaux des producteurs ne sont pas immédiatement reconnus comme travail social, et seulement dans la mesure où les produits de leurs travaux sont vendus sur le marché (et dans la proportion dans laquelle leur « valeur individuelle » est réalisée), ce n'est qu'alors qu'il y a production marchande.

Il suffit de faire un tour en U.R.S.S. et dans n'importe quelle « démocratie populaire » pour se rendre compte si les moyens de production sont effectivement des produits de « travaux privés » qui ne se rapportent les uns aux autres que par le truchemert du marché. Il n'en est évidemment pas question. On ne peut aller acheter une usine dans un bureau de fourniture d'entreprises clés en main ni même des machines-outils dans un magasin. E pur si muevo : les biens de production qui « circulent à l'intérieur du secteur d'Etat » ne sont pas des produits de « travaux privés ». ne sont pas de la propriété privée, ne changent pas de propriétaire, il ne sont pas vendus sur le marché et ne sont donc pas des marchandises - quoi qu'en disent les « économistes » de ces pays qui ont des intérêts sociaux particuliers à défendre et non la réalité à analyser scientifiquement.

Dans les Grundrisse (7), Marx avait d'ailleurs déjà développé la même idée en s'opposant d'avance à l'argument de la comptabilité. Une comptabilité stricte sera nécessaire au sein de la production communautaire; cette comptabilité sera même plus stricte qu'aujourd'hui. Mais il ne faut pas la confondre avec le caractère marchand de la production, qui signifie que le caractère social du travail n'est reconnu que post festum, qu'après coup, après la vente des produits, alors que dans une société fondée sur la propriété collective, le travail est reconnu comme travail social dès qu'il est dépensé.

Que signifie la formule « caractère directement social », ou caractère « non directement social » du travail? Simplement ceci : dans une économie marchande, l'activité des entreprises est déterminée par leurs succès sur le marché. Si les marchandises n'y sont pas vendues ou le sont au-dessous de leur valeur (du profit moyen), les investissements ne pourront pas s'effectuer, le capital constant ne pourra pas se renouveler entièrement, une partie des travailleurs sera licenciée : le travail qu'ils ont effectué « n'a pas été reconnu par la société comme travail sccial ». Dans une économie planifiée, les usines qui produisent des biens de production maintiennent leur activité indépendamment de leurs « résultats financiers ». Les investissements — du moins l'essentiel de ceux-ci - sont déterminés par le plan et non par le succès de la « firme » sur le marché. Dans la question de la nature sociale du travail,

IE M E INTERNATIONALE économie marchande et économie planifiée s'opposent strictement, comme régime de comme propriété privée et régime de propriété collective. Dans le premier cas, c'est le règne de la loi de la valeur, c'est-à-dire des travaux privés dont on ne peut constater qu'après coup s'il y a eu ou non dépense de travail social. Dans le deuxième cas, c'est le règne de la répartition consciente des ressources matérielles entre diverses activités productives. Tout travail effectué dans ces conditions a un caractère imun niveau de productivite intérie nédiatement social même s'il est fourni à moyenne sociale (8).

Apportons maintenant la preuve a contrario. Qu'en est-il des biens de consommation ainsi que du petit matériel de travail, et des biens de production vendus aux kolkhozes et aux coopératives artisanales?

Dans ce cas, tout d'abord, il y a vente et achat d'un point de vue effectif, puisqu'il y a changement de propriétaire. Lorsqu'un magasin d'Etat vend un complet à un ouvrier, ce vêtement, de propriété collective, devient propriété privée ; l'opération n'est pas simplement comptable. Et derrière le caractère juridique de l'opération, il y a bel et bien le fonds socio-économique découvert par Marx. La répartition des biens de consommation entre les individus n'est pas réglée par le plan, contrairement à la répartition des biens de production entre entreprises d'Etat. Le travail effectué dans les entreprises produisant des biens de consommation n'est donc pas automaticonsommation n'est quement du travail social, reconnu comme

7) Karl Marx : Fondements de la critique de l'économie politique (Edition Anthropos, pp. 110-111).

8) Il y a une justification à la fois sociopoint de vue socio-politique, politique et économique à ce phénomène. Du comme les moyens de production sont propriété collective, et alloués aux unités de production, par la collectivité, et comme la productivité du travoil dé. pend de cette dotation beaucoup plus que de l'effort personnel ou collectif d'un groupe d'ouvriers, il y aurait illogisme et iniustice à doter ce collectif d'abord d'instruments de travail inférieurs à la moyenne, puis de le pénaliser des conséquences de cette situation.. Du point de vue économique, à partir du moment où inputs et cutputs sont globalisés, les • pertes , occasionnées par l'emploi d'instruments de travail à rendement inférieur à la moyenne sont évidemment inférieures aux pertes résultant du non-emploi de ressources pour autant que toutes les autres ressources (tous les instruments de traval plus efficaces) sont employées.

9) Naville passe à côté de la question quand il affirme : * L'appropriation privée du produit omme consommation a perdu [en U.R.S.S.] tout caractère individuel > (Le Salaire Socialiste, p. 70). Une chose est de dire que le quantum global de la consommation des producteurs est socalement prédéterminé -- elle le sera d'ailleurs aussi dans la société socialiste décrite par Marx. Autre chose est de contester que la répartition spécifique de ce cuantum global entre une masd'être • individuelle ». Ce n'est pas le cas en se différente de biens et de services cesse U.R.S.S., et c'est là que se manifeste le caractère individuel de • l'appropriation privée du produit 3. Aucune contrainte n'oblige le travailleur de dépenser son salaire « selon le plan ».

tel. Une partie de ces produits peut s'avérer non vendable. On ne peut réaliser leur valeur d'usage si leur valeur d'échange n'est pas réalisée (9).

L'ouvrier soviétique ne peut utiliser un complet qui est trop cher pour lui, ou qui lui apparait trop cher. Et si le vêtement reste invendu, le travail dépensé pour sa fabrication a été dépensé en pure perte.

LUTTE ENTRE LA « LOI « LOGIQUE

Depuis qu'Eugène Préobrajensky a publié sa Nouvelle Economique, les marxistes ont généralement admis que toute l'époque de transition du capitalisme au socialisme serait marquée par la lutte entre deux dynamiques économiques foncièrement différentes, celle déterminée par la loi de la valeur et celle déterminée par la logique du plan. La première tend à distribuer et à redistribuer les ressources économiques d'après la dialectique de la production marchande, c'est-à-dire de la demande solvable, de la recherche du surprofit et de la concurrence. La deuxième tend à distribuer et à redistribuer les ressources économiques indépendemment du marché, d'après des priorités consciemment établies par ceux qui gèrent l'économie.

Entre les deux, il y a une infinité de combinaisons possibles. Dans l'économie du capitalisme des monopoles, des techniques de planification sont utilisées pour « corriger » les fluctuations par trop catastrophiques du marché. Dans une économie planifiée, des mécanismes de marché peuvent et doivent être mis au service d'une détermination plus rapide des besoins des consommateurs, d'une meilleure adaptation des resscurces à ces besoins. Mais toutes ces combinaisons n'empêchent pas qu'il s'agit de la lutte entre deux dynamiques socio-économiques à long terme historiquement irréconciliables. Le terrain de lutte décisif est évidemment celui des grands investissements. La logique de l'économie de marché entraîne ceux-ci dans une direction opposée à la logique de la planification.

Le mcuvement économique lui-même en épouse deux formes différentes : fluctuations cycliques dans le premier cas, croissance ininterrompue — bien que pas toujours nécessairement au même taux — dans le second.

Nous voyons ici combien l'argumentation qui fait tout dépendre de « l'appropriation de l'ensemble des produits » est spécieuse. Pour peu qu'il y ait propriété collective réelle des moyens de production, le caractère planifié des investissements stratégiques est assuré. La question de

IONALE 15 Par contre, rien n'empêche l'Etat d'utiliser des machines même si leur prix de revient a été fort excessif. Dans le premier cas, la valeur d'usage est gaspillée; dans le deuxième cas, elle est réalisée. Voilà une différence qu'aucune montagne d'arguments plus ou moins scolastiques ne fera disparaître, ni de la théorie ni de la pratique. DE LA VALEUR » ET LA DU PLAN » savoir si « l'Etat » s'approprie 99, 95 ou seulement 90 % des moyens de production produits est importante pour déterminer la solidité du régime, l'importance des forces centrifuges dans l'éccnomie, les crises qui pointent à l'horizon, mais elle ne modifie de toute évidence pas la nature planifiée des grands investissements, par opposition à leur détermination par le marché. On voit de même combien est spécieuse la distinction que tant d'auteurs cherchent à introduire entre « propriété, catégorie juridique », et « propriété, catégorie économique ». Evidemment, il y a dans la notion de « propriété nationalisée = propriété du peuple » toute une masse de sophismes que Trotsky avait parfaitement démontés (10). Mais ce qui distingue « propriété nationalisée des moyens de production » de propriété privée au sens économique (et non seulement juridique) du terme, c'est l'orientation globale des investissements. Dans le premier cas, ils sont décidés au niveau national ; dans le deuxième cas, ils sont décidés au niveau de la firme. Tout le reste découle de là.

Certains nous ont accusé de e réifier » la planification (11) lorsque nous parions de « logique du plan ». N'est-ce pas attribuer aux choses une qualité humaine, et vciler les rapports entre les hommes derrière les mouvements des choses ? La vérité est au contraire que ces critiques ne comprennent pas que la planification recouvre des rapports précis entre les hommes, c'est-à-dire des rapports de production déterminés.

Trop nombreux sont ceux qui réduisent les rapports de prejuction à de simples rapports entre • ceux qui travaillent et ceux qui commandent aux travailleurs », c'est-à-dire aux rapports internes dans les entreprises. C'est un aspect des rapports de production, dans la société précapitaliste, comme dans la société capitaliste, et donc également dans la societe postcapitaliste de transition du capitalisme au

10) Léon Trotsky : La Révolution trahie

(chapitre 9, qu'est-ce que I'U.R.S.S. P).

11) Par exemple, Chris Harman, International

Socialism (décembre 1969-janvier 1970, p. 38)

socialisme. Mais il y a un autre aspect des rapports de production qui leur échappe.

Dans toute scciété fondée sur la division développée du travail, où il y a objectivement socialisation du travail humain, où aucune « unité de consommation » ne peut subsister en autarcie d'avec d'autres unités, la nature sociale de ce travail ne peut se manifester que de deux manières :

soit a posteriori, par le truchement du marché, soit a priori, par le truchement du plan. Loin d'être une « chose » ou un

« rapport de choses », la planification est donc un ensemble déterminé de rapports humains de production qui assurent le caractère directement social du travail fourni par • les producteurs.

Sweezy a adopté une position analogue quant à la lutte, historiquement irréconciliable, entre le plan et le marché. Il en tire la conclusion correcte que la société de transition peut aller vers le socialisme comme elle peut retourner au capitalisme; Trotsky avait tiré exactement la même conclusion il y a trente-cinq ans (12). Mais

Sweezy en déduit abusivement que tout dépend des décisions « volontaristes » au sein de la bureaucratie : l'aile des « technocrates » y serait porteuse du processus de restauration du capitalisme, tandis que celle des vieux bureaucrates autoritaires du type Brejnev et Kossyguine essaierait d'arrêter ce processus (13). C'est éliminer complètement le prolétariat (« dépolitisé ») du pronostic, un trait qui caractérise d'ailleurs aussi la pensée de Sweezy concernant les pays impérialistes (voir la conclusion de Capitalisme des Monopoles). C'est sous-estimer le rôle-clé que jouent les rapports de production dans tcute formation socioéconomique, y compris celle de I'U.R.S.S

Le « passage de la planification impérative à la planification indicative » - pour reprendre la thèse de Bettelheim traduite par Martinet - signifie précisément la désintégration des rapports de production que nous venons de découvrir comme sousjacents à la planification. Il signifie concrètement la réintroduction des licenciements des travaillleurs dans les entreprises, la réapparition d'un chômage massif, la réorientation de l'économie vers le dévelop pement prioritaire des branches qui répondent le plus à la « demande solvable » (interne et externe), plutôt que celles qui assurent une croissance économique et sociale optimum cu désirable à long terme. Il est pour le moins prématuré et par trop pessimiste de supposer que toutes ces transformations radicales seraient possibles en U.R.S.S. sans susciter une réaction vigoureuse de la part du prolétariat, et sans justement provoquer le brusque arrêt de la « dépolitisation » de ce prolétariat. Ce qui s'est produit en Tchécoslovaquie en 1968, et surtout ce gui se produit en Yougoslavie depuis la « réforme économique » démon trent en tout cas le bien-fondé de notre hypothèse « optimiste » : il sera impossible de dissoudre les rapports de production planifiés, nés de la Révolution d'Octobre, en U.R.S.S., sans écraser au préalable la résistance farouche du prolétariat soviétique.

La restauration du capitalisme ne peut pas plus se produire « graduellement » que son abolition ; comme celle-ci, elle passe par un bouleversement radical, brutal et par bond des rapports de production.

Pour indiquer combien se trompent tous ceux qui s'attachent à considérer comme purement « formelle » la propriété nationalisée des moyens de production en

U.R.S.S., nous avons essayé, dans une polémique avec les partisans anglais de la théorie du « capitalisme d'Etat », de démontrer la logique des « réformes » économiques actuellement en suspens en

U.R.S.S. :

« Contrairement aux affirmations de leurs critiques superficiels maoïstes et semimaoïstes en Occident... les réformes léconomiques en U.R.S.S.] ne signifient pas que le capitalisme est en voie d'introduction en U.R.S.S. Elles ne signifient pas que le profit devient la force motrice de la croissance économique, c'est-à-dire qu'il commence à réorienter « spontanément » les investissements, des branches où il est plus bas vers les branches cù il est plus élevé. Il n'y a pas de véritable concurrence, au sens capitaliste du terme (c'està-dire concurrence pour vendre sur un marché anarchique). Les moyens de production ne sont pas devenus des marchandises. Ce qui est plutôt arrivé, c'est l'utilisation d'un pseudo-marché pour optimiser l'emploi des ressources, dans le sens suggéré par feu Oscar Lange déjà au cours des années 30.

* Mais ces réformes signifient-elles un emploi harmonieux et rationnel des ressources de l'économie planifiée en vue de réaliser la croissance maxima de la production? Pas du tout. Elles ne font que substituer une série de contradictions à une autre série. Les revenus des bureaucrates sont maintenant rattachés de manière croissante au « succès » de l'usine sur le « marché ». Mais ce « succès » ne dépend pas seulement et même pas essentiellement de l'utilisation raticnnelle des ressources matérielles déjà disponibles à l'usine. I| dépend aussi et surtout de la technologie de l'usine, c'est-à-dire des nouveaux investissements, et des rapports donnés entre les « prix » que l'usine doit payer pour ce qu'elle « achète », du vo'ume de la maind'œuvre qu'elle doit employer et de la masse salariée payée par elle d'une part, des « prix » que la même usine touche pour ce

12) Léon Trotsky : La Révolution trahie.

13) Monthly Review, vol, 20, n° 10, mars 1969, pp. 15-17.

qu'elle « vend » d'autre part. Aussi longtemps que ces prix, la masse et la forme des investissements, la masse de la main-d'œuvre et ses salaires, sont déterminés par le plan, le bureaucrate se sentira vite escroqué par les nouveaux arrangements. dira : « Vous désirez de moi une performance « optimum », mais vous fixez les conditions de production dès le départ de telle manière que cet optimum est en fait irréalisable. »

* Ainsi, les réformes économiques doivent déclencher un conflit constant entre le plan et les bureaucrates qui administrent les unités de production. L'ancien conflit portait essentiellement sur les allocations des ressources (les bureaucrateș ont systémaliquement surévalué les bescins des entreprises en travailleurs, en matières premières et en machines et ont systématiquement sous-évalué la capacité de production des mêmes usines). Le nouveau conflit portera sur le pouvoir de décision. Les directeurs d'usines réclameront le droit d'embaucher et de licencier les ouvriers comme bon leur semble. Ils demanderont le droit de « négocier » les salaires (régicnalement, localement et même par branche ou par entreprise) d'après les « conditions sur le marché (du travail) ». Ils demanderont le droit de conserver la majeure partie du « profit » de « leur » entreprise pour être réinvestie dans celle-ci. Ils réclameront qu'une part croissante et spécifique des investissements soit réalisée par eux de manière autonome au sein de « leur » entreprise. Ils demanderont surtout le pcuvoir de déterminer librement les prix des produits qu'ils « vendent » de la manière qui leur parait la plus appropriée (c'est-à-dire d'après les impératifs du « marché »). Et les « planificateurs » s'opposeront évidemment de manière vigoureuse

IONALE 17 De plus en plus de firmes trouveraient plus de profits à exporter leurs produits qu'à les vendre sur le marché intérieur, et établiraient des rapports directs avec des firmes étrangères, qui vendraient également, de manière croissante, sur le marché russe, et exporteraient des capitaux vers ce pays. La croissance des investissements autoncmes par firme aboutirait inévitablement au surinvestissement qu'une économie de marché ne pourrait corriger qu'à travers des crises périodiques de surproduction et de chômage...

« Dans ce cas, évidemment, l'économie soviétique serait devenue une économie capitaliste, que tout le monde, même Mandel le dogmatique et le myope, reconnaitrait comme telle. Mais serait-ce une « économie capitaliste d'Etat » ? Tout le processus a commencé parce que le revenu des directeurs d'usines a été rattaché au « profit » de l'entreprise, et que ces directeurs ont ainsi reçu un puissant stimulant économique pour augmenter ce « profit » par leurs propres décisions (c'est-àdire établir leur contrôle sur la plupart des décisions desquelles dépend le profit). Mais s'ils réussissaient effectivement à en arriver là, ils auraient un stimulant encore plus puissant à rester liés à « leurs » usines pour le reste de leurs jours et à transmettre ces « liens » à leurs enfants et familles. On s'imagine aisément combien ils se sentiraient lésés si, après avoir réussi à transformer une usine en une firme « rentable », on les transférait à une autre usine qui travaillerait à perte (avec toutes les pertes de revenus qui en découleraient pour eux !). Tout ce processus ne peut donc aboutir qu'à la réintroduction de la propriété privée. et longtemps avant le point final de ce processus, celui-ci se serait accéléré par l'établissement de liens serait accéléré par l'établissement de liens avec des firmes étrangères privées, par l'achat de villas sur les côtes ou en des lieux de villégiature en montagne à l'étranger, par l'ouverture de comptes en banque cer par l'ouverture de comptes en banque à l'étranger, et par utilisation de ces comptes en banque pour des « investissements profitab'es » (c'est-à-dire l'achat d'actions et d'obligations éfrangères) » (14).

En réfléchissant à cette projection les points de départ des conflits décrits sont déjà tous présents dans la société soviétique d'aujourd'hui, et se reflètent dans la littérature économigue en U.R.S.S. -on constate une fois de plus le caractère mystifiant de la thèse de Bettelheim sur la « double nature de la propriété de l'enreprise », et sur la « double nature de l'appropriation ». Elle voile la lutte irréconcil able entre deux dynamiques économiques qui, bien sûr, reflètent en dernière analyse deux intérêts de c'asse diamétrale-

14) Ernest Mandel : The Inconsistencies of State Capitalism (IMG pamphlet, London 1969, pp. 14-15).

à toutes ces revendications aux principes élémentaires de la planification centrale.

« Supposons un instant qui se heurtent et aux besoins que les directeurs d'usine aient obtenu satisfaction pcur leurs revendications, et qu'ils conquièrent graduellement ces droits supplémentaires... Quel serait le résultat final de ce processus ? Dans ce cas, nous devrions évidemment abandonner les guillemets autour des mots « marché », « acheter » et « vendre ». Chaque usine décidant de ses propres investissements, s'efforçant d'établir ses propres prix, négociant ses propres salaires, serait devenue une firme indépendante, et le marché « arbitrerait » entre ces firmes et donnerait naissance à des prix qui ne seraient plus déterminés par le plan, mais qui résulteraient du jeu des forces sur le marché. Dans ce cas, le capital irait des branches moins profitables vers les branches plus profitables. Ce ne serait plus le plan, mais ce flux et reflux des capitaux, qui déterminerait les lignes générales de la croissance de l'économie.

QUATRI ment opposés les uns aux autres. De même que le capitalisme et la propriété privée des moyens de production ne sont pas conciliables avec une économie dans laquelle les décisions stratégiques du développement économique sont indépendantes des décisions des firmes et des critères

POURQUOI Y A-T-IL UNE DES CATEGORIES Des critiques nous ont accusés de réintroduire « subrepticement », par le truchement d'une « chose, la pénurie », les catégories marchandes en U.R.S.S., après les avoir déclarées péremptoirement en contradiction avec les rapports de production nés de la Révolution d'octobre. Examinons de plus près pourquoi les biens de consommation sont restés marchandises en U.R.S.S.

et dans les « démocraties populaires ».

Nous avons déjà vu que, pour Marx, il y aura modification du mode de distribution après l'établissement du mode de production nouveau fondé sur l'appropriation collective des moyens de production.

Dans sa Critique du Programme de Gotha,

Marx distingue deux modes de distributions successifs:

a) la distribution d'après le travail fourni, au moyen de bons, dans la phase dite sccialiste.

b) la distribution selon les besoins, dans la phase dite communiste.

Marx affirme d'ailleurs de manière catégorique que la répartition selon le travail fourni implique la survie du droit bourgeois, correspond à des normes de distribution bourgeoises.

Nous pouvons aujourd'hui affirmer, sur la base de l'expérience et des conclusions théoriques qui se dégagent d'elle, qu'avant la phase dite « socialiste », il y a en outre une phase préalable, dite « période de transition du capitalisme au socialisme ». au cours de laquelle non seulement les normes de distribution resteront en vigueur, mais au cours de laquelle la distribution de la majeure partie des biens de consommation s'effectuera au moyen d'un équivalent général, c'est-à-dire de la monnaie.

L'explication a été fournie de nombreuses fois ; répétons-la une fois encore. Supposons qu'au lendemain du renversement du capitalisme, la monnaie soit comp'ètement supprimée, mais que la pénurie relative des biens de consommation subsiste. Les producteurs reçoivent des assignations sur le fonds de consommation sous forme de « bons de travail » ; les membres non actifs de la société (enfants, re-

EME INTERNATIONALE de rentabilité individuelle, de même la planification soc aliste et la propriété collective des moyens de production sont inconciliables avec une économie dans laquelles les décisions centrales du développement soni déterminées par le marché et la rentabilité indiv duelle des entreprises.

SURVIVANCE PARTIELLE

MARCHANDES? traités malades, etc.), reçoivent des bons du même genre. Or, la circulation de ces assignations est inévitable. Si elles sont exprimées en quantités physiques de biens et de service (comme des coupons de rationnement), la différence de besoins des différentes unités de consommation provoque cette circulation, un non fumeur échangera son « bon de cigarettes » contre un « bon de chocolat ». Si e les sont exprimées en mesure commune. (par exemple en 1/10° d'heure de travail, ou 1/100° d'heure de travail — au point où en est aciuellement la productivité moyenne du travail, c'est effectivement ce genre d' « unité » et non l'heure de travail qu'il faudrait chcisir, car beaucoup de moyens de consommation courants sont produits en bien moins d'une heure de travail —, la volontié de différer dans le temps certaines consommations par rapport à d'autres provoquera une même circulation. D'ailleurs, un bon sur lequel est marqué « un dixième d'heure de travail », et qui est librement échangeable contre une foule différente de biens et de services, est déjà un équivalent général.

Or il se fait que la nécessité d'une stricte comptabilité en travail dépensé, s'impose dans cette société de transition. Ma's il s'agit d'une société à croissance de productivité, du travail particulièrement rapide : une « heure de travail » d'aujourd'hui ne produira que 0,9 de ce que produira l'heure de travail l'an prochain, elle produit 1,1 de ce qu'a produit l'heure de travail l'an dernier; dans une branche, la productivité est p'us avancée que dans une autre, dans une entreprise elle est plus élevée que dans une autre.

A la différence de ce qui se passe en régime capitaliste (et dans toute économie de marché), sous le régime de la propriété collective des moyens de production les travailleurs ne seront pas rétribués sur la base de la productivité plus ou moins grande de « leur » entreprise. Mais précisément pour cette même raison, la soc été doit globaliser de manière extrêmement précise ses dépenses de travail, et comparer de manière non moins précise les dépenses par unités de production aux « moyennes » par branche nationale, et interna- tionale. Cette globalisation doit s'effectuer à l'aide d'un étalon commun, par ex. l'heure de travail à la moyenne annuelle de productivité inter-branche. Mais il est clair que cette « heure de travail » sera loin d'être identique à l'étalon « heure de travail » (10 fois un dixième d'heure de travail) utilisé pour les assignations au fonds de consommation. La première inclut les différences de productivité; la deuxième les exclut. La première se modife d'année en année; la deuxième doit rester relativement stable.

Une troisième difficulté surgit lorsqu'il s'agit d'effectuer des projections (des plans de développement) à long terme. En ca'culant en « heures de travail » à partir dune année de base, on aboutit évidemment après un certain nombre d'années à de nouvelles « heures » doublement productives. Mais un étalon stable dans le temps est indispensable pour une planification à long terme. L'emploi comme éta'on de mesure d'une monnaie stable est dès lors préférable à tout point de vue : pour faciliter les calculs et la comptabilité économique, pour faciliter la comparaison de la consommation des revenus des consommateurs à l'effort productif g'obal de la société. pour faciliter l'étalement de la consommation des producteurs dans le temps, s'ils le désirent, pour rendre aussi transparentes que possible toutes les relations socio-économiques.

La forme monétaire de la répartition des biens de consommation découle donc effectivement de la pénurie relative de ces biens à l'époque de transition entre le capitalisme et le socialisme. Elle recouvre un contenu social dans la mesure où survit la propriété privée des biens de consommation et, donc, le caractère du moins partellement non social (non planifié) du travail qui produit ces biens. La forme ainsi que le contenu commencent à dépérir au fur et à mesure que les besoins fondamentaux sont saturés, que la distribution « selon les besoins » peut s'étendre sur un certain nombre de biens et de services essent els. C'est un long processus qui s'étendra sur toute la période transitoire et qui se prolongera même sous le socialisme. Par contre, dans la production des biens de production et dans le calcul et la comptabilité économiques, il s'agit d'une forme monétaire comme simplification technique, qui ne recouvre pas le même contenu social : aussi longtemps que la propriété collective et la planification sociale des grandes décisions d'investissements sont effectives, elle ne recouvre pas des phénomènes marchands.

Il s'agit donc de deux types de rapports de production différents, même s'ils sont intimement imbriqués l'un dans l'autre dans l'économie soviétique. La dynamique de cette imbrication peut maintenant être précisée. La survivance des nor-

NATIONALE 19 mes bourgeoises de distribution réagit sur les rapports de production planifiés, dans la mesure où elle crée — en régime de pénurie ! - un fort stimulant en faveur d'un rattachement des revenus non plus seulement aux inputs de traval, mais à la productivité relative de celui-ci. puis a la productivité rel que celle-ci est calc rattachement peut e lectif; il peut désin solidarité des trava entreprise ou d'une che indusiriel'e. l'inégalité au sein d ducteurs associés et de dissoc ation subje

Le calcul du prix produit et de chaqu sable pour une pla la croissance à l'ép cap talisme au socia un fort stimulant er la rentabilité indivi qui se transforme e objective du plan (d tion nlanifiés décrits

Ces deux processu contradictions object phase de transition, ne réussira à surmon recte de la directici participation massive politique et à la dir niveau élevé de con facilitent la solution Une bureaucratisatio canismes de gestio ative de celui-ci, puisulée donc connue. Ce tre individuel ou coltégrer ou accentuer la illeurs au sein d'une ocalité cu d'une branaccentuera toujours e l'ensemble des prosera donc une force ctive de ceux-ci. de revient de chaque = entreprise, indispennification sérieuse de aque de transition du ilisme, crée de même , faveur du ca'cul de Juelle des entreprises, » firce de dissociation es rapports de producplus haut). Is correspondent à des ives intrinsèques à la qu'aucun subterfuge ter. Une politique cor, révolut onnaire, une : des masses à la vie ection économique, un iscience du proléiariat de ces contradictions. n progressive des mén. l'apparition d'une couche bureaucratique privilégiée monopolisant la gestion de l'économie et de l'Etat, l'élimination des masses de toute participation consciente à ceite directicn aggrayent les contradictions.

Ma's 'eurs fondements sont objectifs et historiques. Ils correspondent à un niveau de développement des forces productives qui ne permet pas encore aux nouveaux rapports de producton de se consolider spontanément, dans un climat de richesse scciale épanouie et d'enthousiasme créateur des producteurs. Marx a soin, dans les deux textes dont nous avons fait mention, d'énumérer toujours les deux conditions, l'une objective, l'autre subjective, la condition subjective ne découlant qu'en dernière analyse de la condition objective. et pouvant en même temps la devancer temporairement. Le dépérissement des rapports marchands dans '= domaine des biens de consommation correspond à la possibilité de voir s'éteindre progressivement la simultanéité d'un calcul économique précis des dépenses en trava l, et de la « rétribution » précise de chaque producteur d'après ses inputs de travail. Plus les forces productives s'épanouissent, plus la « distribution selon les besoins » s'empare de secteurs successifs de biens et de services, p'us la « propriété privée » d'une série de « biens de consommation » s'éteint devant l'abondance, plus « l'augmentation des revenus » cesse d'être la motivation de l'activité économique des individus - et plus les nouveaux rapports de

Mais, ne l'oublions pas, l'U.R.S.S. n'est pas une « société de transition » c'assique. Elle est une société de transition bureaucratiquement dégénérée, après avoir été bureaucratiquement déformée dès l'époque de la guerre civile, comme Lénine l'a précisé en 1921. Il est impossible de préciser la dynamique socio-économique de cette formation socio-économique spécifique sans mentionner le rôle particulier que la bureaucratie y a joué depuis quarantecinq ans au moins.

Des auteurs comme Bettelheim ou Sweezy, confrontés avec leur propre passé po'itique et avec la nécessité désagréable de qualifier le rôle de Staline et du stalinisme dans les processus qui créent des menaces de restauration capitaliste en U.R.S.S., esquivent en général la difficulté en se taisant. Les t pretes es de ressurin me capitalisme, qui étaient toutes présentes à l'époque de Sta'ine dans une mesure égale ou même supérieure à celles où elles le sont aujourd'hui en U.R.S.S., sans en tirer la moindre conclusion théorique (15). Bettelheim s'en tire par une pirouette : le processus est « politique », il n'a rien à voir avec une emprise plus ou moins étendue de production marchande, « la nouvelle, bourgeoisie » a pris le pouvoir au XX® Congrès du P.C.U.S. (16). Si nous demandons par quels changements dans les rapports de productions ou dans le mode de production cette restauration du capitalisme, cette contrerévolution, s'est manifestée, on rétorque qu'il faut « mettre la politique aux postes de commande ». Sans doute, la « société de transition du capitalisme au socialisme » (que ces auteurs appelèrent par surcroît « socialisme » à l'époque !) et le « capitalisme ». fonctionneraient-ils des décennies durant avec les mêmes mécanismes économiques, selon les mêmes lois de développement, et avec les mêmes contradictions fondamentales, sans que notre métaphysicien en scit le moins du monde étonné...

La bureaucratie n'est pas une nouvelle classe dominante. Elle ne joue pas un rôle historique fondamental ou indispensable dans le processus de production. Elle n'a pas mission de l'histoire d'assurer la « croissance économique accélérée » ; le prolétariat peut parfaitement exercer cette même fonction, à certaines conditions socio-politiques souvent précisées. Les partisans de la théorie du « capitalisme d'Etat », bien qu'ils « haïssent » la bureaucratie et ne parlent d'elle que l'écume à la bouproduction seront définitivement consolidés, sans aucune interférence de « rapports marchands », de « calculs monétaires » et de « tendances à l'enrichissement privé ». che, lui assignent en réalité un rôle infiniment plus important et plus progressif que celui que Trotsky et la IV° Internationale veulent bien lui reconnaître. Pour nous, elle n'est que le produit d'un accident de parcours historique comme ont été des accidents de parcours historique nombre de phénomènes à l'époque de transition du féodalisme au capitalisme (l'exercice du pouvoir politique en Grande-Bretagne par la noblesse whig après la « révolution glorieuse » de 1688, le gouvernement de l'AIlemagne bourgeoisie et impérialiste triomphante entre 1870 et 1914 par la caste semi-féodale des junkers prussiens pour ne citer que ces deux-là). Pour eux, elle devient un instrument nécessaire de « l'accumu'ation primitive » en Russie.

Parce qu'elle n'est pas une nouvelle classe mais simplement une excroissance parasitaire du prolétariat, la bureaucralie • ne dispose d'aucun mécanisme politique, social ou économique pour faire coïncider la défense de ses intérêts matériels particuliers avec le développement du mode de production duquel elle tire ses privilèges. Dans la société capitaliste, la concurrencé fondée sur la propriété privée assure une telle coïncidence : chaque capitaliste vaquant à ses propres intérêts, assure le développement du système avec le maximum de « rationalité » concevable dans le cadre de l'anarchie des lois du marché. Dans une « société de transition du capitalisme au socialisme » gérée par les producteurs associés, la même coïncidence se produit : l'intérêt des producteurs à la fois de rédure leurs efforts de travail et d'accroître leur consommation crée le mécanisme à travers lequel la croissance planifiée peut être réalisée, pas automatiquement, dans les proportions optimum, mais tout de même dans des limites assurant le développement continu de la richesse sociale.

Rien de tel en U.R.S.S. ni dans toute société de transition où la bureaucratie a usurpé la gestion de l'économie et de _ 15) • Léninisme ou social-impérialisme ». (Pékin-Information, n° 17, 27 avril 1970).

16) Monthly Review (vol. 20, no 10, mars 1969, pp. 5-7). C'est évidemment une position • confortable > pour écarter en un tournemain le fait qu'en Chine — malgré la • révolution culturelle » - toutes les contradictions fondamentales qui caractérisèrent la Russie de Staline, de Khrouchtchev et de Breinev subsistent pour l'essentiel, non seulement parce que le niveau de développement des forces productives ne permet pas le dépérissement des catégories marchandes, mais aussi parce qu'il n'y a guère de gestion de l'économie par les • producteurs associés

LE ROLE DE LA BUREAUCRATIE SOVIETIQUE

LE ROLE DE LA BUREAUCRATIE SOVIETIQUE l'Etat. Les intérêts particuliers de la burecucratie sont essentiellement le maintien et l'extension des privilèges de consommation. Le monopole de la gestion n'est conçu qu'en tant qu'instrument pour atteindre ce but. La propriété nationalisée n'est défendue qu'à cette fin. Découvrir chez les bureaucrates soviétiques le fanatisme de la « production pour la production », comme l'ont fait les camarades Kuron et Modzelevsky, c'est méconnaître un trait fondamental du comportement des bureaucrates soviétiques de 1923 à aujourd'hui : une série ininterrompue d'oppositions aux besoins de la planification économ. que, qui toutes tendent à faire tomber la croissance au-dessous du niveau facilement réalisable dans les conditions concrètes du 'ieu et du temps, sans même parler de l'optimum.

Aucune couche sociale dans l'histoire n'a jamais géré le surproduit social de manière désintéressée. Si l'époque stalinienne se caractérise par l'élévation de la bureaucratie au niveau d'une , couche sociale conquérant le monopole de gestion de l'économie et de l'Etat, il s'ensuit que les intérêts de consommation de la bureaucratie agissent comme moteurs sociaux de la croissance économique. Et comme les rapports de production nés de l'appropriation collective des moyens de production — les rapports de planification - réclament une croissance économique d'un autre type, il y a conflit constant entre les uns et les autres : beaucoup de « tensions », beaucoup de « crises », beaucoup de « réformes » de l'économie soviétique depuis le premier plan quinquennal — c'est-à-dire depuis que le secteur privé fut largement éliminé de l'économie soviétique - se ramènent à ce conflit-là.

La « forme » marchande que prennent la comptabilité des entreprises et la circulation des moyens de production (forme opposée à son contenu, de même que par exemple la « forme marchande » et la

Pierre Naville, qui nous avait habitué dans le passé — y compris dans le tome ! du Nouveau Leviathan — à plus de sérieux, a cherché à élaborer sa propre conception de la nature de l'U.R.S.S. dans un ouvrage extrêmement touffu, où le meilleur cotoie constamment le pire et où l'énorme érudition n'est éga'ée que par des contradictions non moins impressicnnantes.

Le volume 2 du Salaire Socialiste corrige et contredit très souvent les affirmations préremptoires du volume 1, sans que l'auteur s'efforce de résoudre ces contradictions) (18),

Occupant une position à mi-chemin entre la théorie trotskyste et la thécrie du « capitalisme d'Etat », appelant l'économie soviétique « socialisme d'Etat », il af-

ONALE 21 « comptabilité » de la circulation des carrosseries vers les halls de montage aux usines Ford, ne transforment évidemment pas ceite circulation en une... circulation de marchandises) facilite ce conflit, par le jeu d'une des interférences que nous venons de mentionner (17). Puisque la « valeur » des machines est comptabilisée en roubles, les bureaucrates subissent mille tentations de profiter de cette « valeur », c'est-à-dire de voler l'Etat, et d'effectuer de « l'accumulation primitive » à ses dépens. Souvent, ils mettent d'ailleurs ces détournements au service de la « réalisation du p'an » (dans la mesure où leurs revenus sont fonction de cette « réalisation »). C'est là qu'on retrouve le « noyau rationnel» de la thèse de Bettelheim sur la « double nature de la propriété des moyens de production ».

Dans la mesure où subsiste un régime de pénurie et une volonté générale d'enrich ssement privé — et en l'absence d'un contrôle sévère de la masse des travailleurs sur toutes les décisions de gestion - les gestionnaires bureaucratiques peuvent évidemment soustraire une fraction des biens de production. aux « circuits planifiés » et créer pour eux des « circuits parallèles » (marché noir et « marché gris »). Mais ce « noyau rationnel » de. la thèse de Bettelheim ne sert qu'à la réfuter plus nettement encore. Il est clair qu il ne s'agit pas là de la cause mas de la conséquence de la survie des phénomènes marchands. Et il est non moins clair que, si les biens de production qui passent aux « circuits parallèles » sont des marchandises, les biens de production qui n'y passent guère sont d'une nature sociale différente, c'est-à-dire nonmarchande. Tout est ainsi ramené à notre problématique de départ: qui décide de la répartition de l'essentiel des moyens de production : le p'an ou le marché. le cirit étatique ou le circuit parallèle? Pour I'U.R.S.S. d'aujourd'hui, la réponse est évidente. firme que l'économie soviétique ferait partie d'un système mondial unique régi par

17) Argument remarquable de Naville : comment peut-on nier que les moyens de production sont des marchandises alors que, de nos jours, tous les économistes soviétiques eux-mêmes parlent de la validité universelle de la loi de la vaeur ? (Le salaire Socialiste, 1 P. 25). Avec la même logique on pourrait dire comment peut-on affirmer que le travail est exploité en Occident, puisque, de nos jours, tous les économistes occidentaux affirment la théorie marginaliste qui conteste cette exploitation ? Naville semble oublier qu'en U.R.S.S., il y a une dictature de censure féro Que sait-on tiques qui n

18) Pierre lumes, Paris Il et 11l d' la bureaucratie, qui exerce une ce sur tout ce qui peut paraître. de l'opinion des théoriciens soviée peuvent publier leurs écrits ?

Vaville, _Le Salaire socialiste (2 vo-

1970, Editions Anthropos - tomes un ouvrage d'ensemble intitulé Le nouveau Leviathan).

DEUX MYSTIFICATIONS

DEUX MYSTIFICATIONS

QUATRI la loi de la valeur et l'accumulation des capitaux. Il tombe ainsi victime de deux mystifications que les partisans de la théorie du « capitalisme d'Etat » répètent à satiété, depuis près d'un demi-siècle, suite d'Otto Bauer et des mencheviks.

Prenons d'abord le deuxième aspect de la question. Navil'e prétend déduire le caractère marchand de toute la production soviétique du caractère salarié du travail.

Tout le problème est ramené à un syllogisme : là où il y a salariat, il doit y avoir exploitat'on par l'échange et donc « capital », c'est-à-dire exploitation du travail vivant par le travail mort. En U.R.S.S., il y a le salariat universel. Donc il faut qu'il y ait exploitation (19). La seule différence que Naville admet avec le capitalisme, c'est que la plus-value est appropriée collectivement et non pas individuellement.

Ce syllegisme est facilement démontable. Naville lui-même mentionne le fait (comme Trotsky l'avait fait avant lui et comme nous l'avions fait dans Le Traité d'Economie Marxiste) qu'un ouvrier membre d'une coopérative peut parfaitement vendre un bien qui lui appartient — en l'occurrence sa force de travail - à cette coopérative. Y a-t-il de ce fait fatalement exploitation ? Pas du tout. Si la différence entre ce que produit cette force de travail et ce que touche l'cuvrier es: propriété de la coopérative démocratiquement et égalitairement gérée par tous les producteurs y compris lui-même, on ne voit pas très bien où l' « exploitation » irait se nicher.

Le salaire en tant que forme monétaire d'allocation du fonds de consommation ne détermine pas autematiquement une « exploitation » de la force de travail. Bien sûr, I'U.R.S.S. n'est pas une coopérative démocratiquement gérée: il y a appropriation par la bureaucratie d'une partie du surproduit social produit par les travailleurs. Mais cela ne transforme pas automatiquement cette appropriation en exploitation capitaliste, qui est une exploitation d'un type tout à fait précis, suivant des lois de dévelcppement spécifiques.

« La recherche d'une plus-value croissante est due à la nécessité, inéluctablement dans le socialisme d'Etat comme dans le capitalisme, d'obvier à la baisse tendantielle du taux de profit due à une modification de la composition organique à l'avantage du capital fixe », écrit Naville (p 132). Nous sommes en présence d'une pétition de principe mystificatrice et pincesans-rire. La nécessité inéluctable de rechercher une plus-value croissante résulte du fait, précisé par Marx à de nombreuses reprises, que le capital n'est concevable que sous la forme de « capitaux différents », c'est-à-dire découle de la concurrence. C'est par la concurrence, et par elle seule, que s'explique la « recherche d'une

EME INTERNATIONALE plus-value croissante ». Le capitaliste n'est pas un « fanatique de l'accumulation » par désintéressement. Il le devient sous le fouet de la concurrence et sous ce fouet seulement. Supprimez la contrainte économique d'accumulation du capital en vue d'améliorer les conditions compétitives pour faire baisser le prix de revien: par l'achat d'un capital fixe plus perfectionné, et on ne voit pas pour quelle raison le capitaliste rechercherait tcujours une plus-value croissante, ni pour quelle raison la « composition organique du capital » augmenterait continuellement. Un

« capitalisme sans concurrence » serait un capitalisme stagnant (20).

Or, en U.R.S.S., Il n'y a pas de concur.rence puisqu'il y a propriété étatique des moyens de production. Il n'y a aucune « obligation » de « rechercher une plusva'ue croissante ». Même des économistes soviétiques ont élabcré des schémas démontrant - comme nous l'avions fait avant eux - qu'une croissance continue et à un taux élevé est parfaitement possible en maintenant égale la part des biens de consommation dans la production totale, ou même en l'augmentant. Dans les mille pages du livre de Naville, il n'y a pas une phrase qui apporte la preuve du contraire, c'est-à-dire la preuve d'une « obligation » de la recherche d'une « plus-value croissante » en U.R.S.S

Mais, disent les partisans de la thécrie du capitalisme d'Etat, il y a bien concurrence entre I'U.R.S.S. et les pays capitalistes occidentaux. La nécessité de l'accumulation croissante des capitaux et d'un comportement similaire à celui de l'économie capitaliste, découlerait de cette concurrence-là. Naville côtoie cet argument sans jamais l'épouser entièrement. Il s'agit, une fois encore, d'une mystification grossière.

Toute formation socio-économique différente est obligée de se défendre contre la pression de l'industrie capitaliste autant que contre celle de l'armée capitaliste. C'était vrai pour la Chine et le Japon du 16" au 19° siècle ; c'était vrai pour la Russie de Lénine et de Trotsky ; c'est vrai pour celle de Staline et de Brejnev. Mais cette nécessité ne produit pas automati-

19) Nous n'exagérons pas. Voici ce qu'écrit Naville (o. 133 de l'ouvrage cité) : * Par définition (sic), là ou y a salaire, quel que soit sor mode d'établissement et son niveau, il y a plusvalue (par rapport à ce salaire), puisque le salaire suppose un échange et que l'échange, en cette matière, implique l'inégalité fondamentale de l'échange capacité-produit, inégalité d'où ressort la plus-value.

20) On pourrait rétorquer : mais la composition organique n'augmenterait-elle pas du fait de l'effort des capitalistes pour réduire les salaires en remplacant le • travail vivant » par le • travail mort • ? Nous répondons qu'en l'absence de la concurrence, rien n'obligerait les capitalistes à réduire les salaires, surtout qu'en situation de stagnation économique, les salaires seraient déjà très bas, du fait du chômage mas sif, inévitable dans ces conditions.

quement l'établissement ou le rétablissement du capitalisme, ou d'une « exploitation du salariat » équivalente au capitalisme. L'adaptation n'est pas la seule forme de l'auto-défense. Pour démontrer que le capitalisme occidental, par le truchement de la concurrence, oblige les bureaucrates soviétiques à exploiter les travailleurs de leur pays, il faudrait démontrer qu'il s'agit d'une concurrence pour vendre des marchandises sur un marché unique. Car c'est le seul mécanisme qui amène cette « obligation d'airain ». Manifestement, ce n'est pas de cela qu'il s'agit en U.R.S.S. Ce pays échange, avec les pays capitalistes avancés à productivité moyenne du travail supérieure à la sienne, à peine 1 % son produit national. Affirmer que c'est pour « vendre » ce l % que les bureaucrates « exploitent férccement » leurs ouvriers, c'est croire que c'est la queue qui fait bouger le chien.

L'existence du capitalisme international impose de nombreuses contraintes à une économie planifiée. Elle y empêche l'épanouissement d'une société socialiste pleinement

LES LOIS DE DEVELOPPEMENT

Résumons. La société soviétique est une formation socio-économique spécifique qui unit des traits généraux de la société de transition entre le capitalisme et le socialisme à des traits particuliers qui la font apparaître comme un spécimen de ce genre frappé d'immaturité : bas niveau de départ des forces productives, entourage capitaliste imposant mille contraintes militaires et économiques, faible poids spécifique du prolétariat dans la société au moment où elle est née, niveau insuffisant de qualification technique et de culture de ce même prolétariat, etc. Les lois de développement de cette formation socio-économique recouvrent donc en partie celles de toute « société de transition », pour se combiner avec des lois de développement spécifiques, découlant du phénomène de dégénérescence bureaucratique et des phénomènes de survivances capitalistes.

Telles que nous pouvons les identifier aujourd'hui, sur la base de l'expérience historique, qui est encore loin d'avoir dit son dernier mot, nous pouvons étendre l'analyse faite par Trotsky dans La Révolution Trahie dans le sens suivant en ce qui concerne l'économie soviétique :

1. La contradiction entre le mode de production socialisé et planifié et la survie des normes de distribution bourgeoises représente la contradiction principale de l'économie soviétique. Elle place toute l'époque de transition sous le signe d'une lutte entre la logique de la planification et la « loi de la valeur » comme force réguladéveloppée. Elle rend impossible le dépérissement des catégories marchandes. Elle impose un taux d'investissement tel à connaître une croissance plus rapide que le capitalisme. Tout cela, qui réfute l'utopie réactionnaire du « socialisme dans un seul pays », c'est l'ABC pour quiconque est familier avec l'enseignement de Trotsky et en accepte les grands traits. Mais de tout cela il ne découle nullement que la « loi de la valeur » détermine l'évolution économique en U.R.S.S., et encore moins qu'il y ait un système économique unique, réunissant le monde entier, comme Naville le prétend à la page 9 de son ouvrage. Se référer à Préobrajensky et à Trotsky sans mentionner le fait que tous les deux contestent explicitement cette « unicité », et affirment à juste titre que la possibilité même d'une industrialisation généralisée de I'U.R.S.S. découle précisément du fait que l'U.R.S.S. peut se soustraire en partie — pas entièrement, mais en partie — au jeu de la « loi de la valeur », et surtout à son rôle régulateur, ce n'est pas briller par objectivité scientifique (21). DE L'ECONOMIE SOVIETIQUE trice principale de l'économie. Le jeu de la « loi de la valeur » ne peut être supprimé pa: décret, mais il peut s'atrophier par la croissance des forces productives, la consolidation de la planification, le début de dépérissement des catégories marchandes. l'extension internationale de la révolution.

2. Sous le régime de gestion bureaucratique de l'économie et de l'Etat, cette contradiction se combine avec celle entre la logique du plan (croissance économique proportionnelle et régulière) et les intérêts privés de consommation (appropriation de privilèges matériels) de la bureaucratie gestionnaire,

21) Ce n'est d'ailleurs pas la seule entorse que fait Naville à l'objectivité scientifique. Ainsi, aux pages 124-125, il nous prend à partie parce que, dans un exemple algébrique, nous avons montré que le taux d'accumulation maximum ne donne jamais l'accroissement le plus élevé du produit social, n'est donc jamais le taux optimum, contrairement à ce qu'affirme Naville qui prétend qu'en U.R.S.S. la recherche du • taux d'accumulation maximum » serait une • loi » du régime (page 132). Au lieu de chercher à réfuter notre argumentation, fondée sur l'incidence du niveau de consommation sur le rendement du travail (sur • l'efficacité » des investissements), Naville nous accuse de : voiler • que l'accroissement de la productivité serait un accroissement de productivité de la plusvalue. Or. immédiatement après le par Naville, nous avons des pages entières pour rejeter cette vue qu'il nous attribue. Nous avons indiqué qu'une économie socialisée et planifiée doit concevoir l'accroissement de la productivité du travail d'abord comme un accroissement du produit global, ensuite comme un accroissement de valeurs d'usage produites (Traité d'Economie Marxiste II, pp. 306309 édition de value dans tout cela ; 1962). Que vient faire la plusvalue dans tout cela

QUATRI en tant que force motrice sociale principale pour la réalisation du plan.

3. Les deux contradictions relèvent d'une contradiction essentielle dans le domaine des rapports de production : entre la planification en tant qu'affirmation du caractère immédiatement social du travail d'une part, qui recèle une tendance foncièrement égalitaire, et le maintien de conditions de subordination hiérarchique au sein du processus du travail à l'entreprise d'autre part, qui recèlent une tendance vers l'inégalité croissante. • 4. Cette contradiction a tendance à s'amplifier dans la mesure où l'organisation de l'économie sur la base de la rentabilité individuelle des entreprises et le rattachement des revenus (bureaucratiques ou même ouvriers) à celle-ci sapent le caractère immédiatement social du travail qui découle des rapports planifiés et portent en eux des fer-ments de désintégration de ces rapports, par la réapparition d'une autonomie de décision en matière de prix, d'investissements et d'orientation de la production.

5. La croissance de l'économie soviétique n'assure à la longue la survie du mode de production non capitaliste que dans la mesure où elle réduit l'écart entre la productivité du travail en U.R.S.S. et celle des pays impérialistes par un taux de croissance plus élevé. Elle ne peut donc pas se libérer entièrement des contraintes imposées par l'entourage capitaliste (sans parler des contraintes militaires), mais elle peut en atténuer les effets, et empêcher que, par le jeu de la loi de la valeur, le marché capitaliste international n'impose au développement économique de I'U.R.S.S. une orientation subordonnée aux intérêts monopolistes • qui dominent ce marché.

6. Ce quintuple conflit ne peut aboutir historiquement qu'à deux résultats diamétralement opposés l'un à l'autre : ou bien une consolidation définitive des rapports de planification qui réclame un début de dépérissement des rapports marchands et des stimulants matériels ou bien une percée de la « loi de la valeur » qui réclame la disparition de la planification en tant que force régulatrice de la croissance économique, et la restauration de la propriété pri-

EME INTERNATIONALE vée — au sens économique et pas immédiatement juridique du terme.

7. La première issue exige une révolution politique qui élimine la dictature de la bureaucratie et établit une gestion démotratiquement centralisée, c'est-à-dire planifiée de l'économie et de l'Etat par les travailleurs, par les « producteurs associes ».

Elle est facilité par l'extension internationale de la révolution et par l'essor déjà intervenu des forces productives.

8. La deuxième issue exige une contrerévolution sociale dont une fraction de la bureaucratie pourrait être porteuse. Elle ne pourrait triompher qu'après avoir brisé la résistance du prolétariat soviétique et ne pourrait faire sa jonction avec le capitalisme international que dans une phase de reflux de la révolution internationale.

9. En dernière analyse, l'évolution ne sera tranchée par la lutte de forces somécanismes économiques, ni par des reflets mécaniques de tel ou tel niveau de développement des forces productives. Elle sera tranchée par la lutte de forces sociales vivantes à l'échelle mondiale. Dans ce sens, et dans tout le contexte précité, le « facteur subjectif » reste effectivement le facteur décisif pour décider des destinées de l'Union soviétique (22).

22) Un des reproches les plus extraordinaires dirigé contre Trotsky et le trotskysme, c'est celui que formule Jorge Semprun dans sa préface à Crisis del Movimento comunista, de Fernando Claudin (Edicione Ruedo Iberico, Poris, 1970, pp. X-XI). D'après Semprun, la méthode de Trotsky se limiterait à un • idéalisme subjectif et volontariste ›. Tout serait question de direction. Il suffirait de remplacer Staline et son groupe, et les mêmes partis et la même Internationale feraient triompher la révolution mondiale. Est-ce de l'ignorance, de la mauvalse foi ou une combinaison des deux ? Semprur n'a, semble-t-il, jamais entendu parler de l'explication sociale donnée par Trotsky de la dégénérescence de l'Etat soviétique et de l'internationale Communiste, à savoir l'arrivée au pouvoir d'une couche sociale privilégiée en U.R.S.S., et la transformation de l'internationale Communiste en instrument de défense de ses privilèges Il n'a jamais entendu parler de l'appel lancé par Trotsky, dès 1933 pour la création de nouveaux partis et d'une nouvelle Internationale. de la part de quelqu'un qui a • découvert ; a necessite de rompre avec le stalinisme 25 c 30 ans plus tard, cette • polémique • laisse vraiment pantois.

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