Krishnapur est un village d'environ 80 familles, soit 350 habitants, composés d'ouvriers agricoles et de paysans sans terre, appartenant aux castes enregistrées. Il est situé à environ cinq kilomètres de marche de la route reliant Bankura à Simlapal, dans le district aride de Bankura (Etat du Bengale occidental), à environ 320 kilomètres au nord-ouest de Calcutta, près de la frontière de l'Etat du Bihar. Après 45 minutes de voyage en bus de la ville de Bankura, nous avons marché sous un soleil flamboyant en avril. En route, le camarade Jagdish Jha, dirigeant du Paschim Bangla Palli Shramik Krishak Sangh (PSKS - Union des ouvriers et des laboureurs des villages du Bengale occidental), que j'accompagnais m'expliqua l'étendue et les implications du mouvement des pauvres des campagnes que lui et ses collègues menaient dans le district depuis 1968. J'avais déposé mon sac dans la maison d'un travailleur de ferme près de la route principale où un cycliste devait aller le chercher plus tard. Nous pouvions parler librement en marchant. La route rudimentaire, assez bonne pour des jeeps et des voi. tures, avait été construite par Jha avec du travail fourni par les villageois. Jha avait émergé comme leader paysan après une grève victorieuse qui avait duré dix jours, englobant 15.000 ouvriers de ferme dans 400 villages du district de Bankura en novembre 1969. A la suite de cette grève, les ouvriers des fermes obtinrent que leur salaire quotidien fût presque doublé : de 2,5 kg de paddy à 4 kg plus deux
UN VIEUX Agé de 47 ans, Jagdish Jha, d'allure frêle, père de eing enfants, commença sa carrière politique comme ouvrier syndiqué à Calcutta dans les années 1940. Il était membre d'un des premiers groupes d'ouvriers qui furent attirés par le Parti bolchevik-léniniste (BLPI) qui constituait alors la section indienne de la IV° Internationale. Il contribua à organiser le premier syndicat des pompiers et d'autres syndicats dans la ville de Calcutta. Lorsque le BLPI entra dans le Parti socialiste en 1948, après que l'ancien Congress Socialist Party se fut séparé du Parti du repas gratuits — pour une journée de travail de huit heures. Mais ils n'obtiennent leur salaire que pendant la saison des semailles et de la moisson, tandis que de janvier à juin, saison sans culture, ils sont condamnés à rester inoccupés. Le camarade Jha nous dit : « Les jotedars (1) et les paysans riches acceptèrent de donner une augmentation de salaire parce que la grève eut lieu pendant la saison de la récolte. Mais ils passent à l'offensive maintenant. Ils emploient toutes sortes de trues pour effrayer les pauvres et les éloigner du PSKS. »
Il ajouta : « Il y a des procédures judiciaires en cours contre 83 militants du PSKS, y compris moi. Les charges varient de la sédition à la prise illégale de terres, l'emploi d'armes à feu, l'incitation à la violence, ete. Nous avons été cités par la police sous le gouvernement de Front Unique (2) qui est tombé. Mais les poursuites continuent, naturellement, maintenant que le pouvoir présidentiel a été imposé dans l'Etat. Les groupements de gauche du Front Unique s'opposèrent à notre grève sous prétexte qu'elle nuisait à l'alliance des pauvres des campagnes avec les paysans, riches et moyens. En réalité, les partis de gauche du Front Unique dans le district sont également dirigés par les jotedars et les paysans riches. Ils sont très venimeux contre nous. A leurs yeux nous sommes les ennemis du Front Unique. Nous ne voyons aucune différence entre le Front Unique et les partis capitalistes comme celui du Congrès. > BOLCHEVIK Congrès pour former un Parti socialiste indépendant, il se déplaça et organisa les travailleurs des mines de charbon de la région de Raniganj. Il fut élu plus tard secrétaire du comité de district de Bankura du Parti socialiste. Il fut un des premiers militants syndicaux à être arrêté par le gouvernement du Bengale occidental aux termes de la loi sur la sécurité publique. A sa libération, il fut « expulsé » du district de Bankura mais il continua à militer clandestinement.
(1) Grands propriétaires.
(2) Sur la situation politique en Inde, voir Quatrième Internationale, n°s 39 et 43
En 1952, lorsque le Parti socialiste fusionna avec un groupe dissident du Parti du
Congrès, le Krishak Mazdoor Praja Party
(KMPP), pour former le Praja Socialist Party (PSP), il démissionna avec d'autres trotskystes et milita pendant un temps sous la bannière du Parti socialiste (marxiste).
Ensuite il perdit le contact avec les groupes trotskystes qui existaient dans différentes parties du pays. Il s'établit à Bankura pour travailler parmi les paysans.
C'est pendant cette période d' « isolement politique » que le camarade Jha entra en liaison avec les organisateurs du
Gandhi Smarak Nidhi (GSN). Sous les auspices du GSN, il poursuivit diverses ‹ activités d'assistance sociale », parmi les paysans sans terre appartenant aux castes enregistrées à Bankura. Il s'installa dans le village de Krishnapur en 1959, un village ayant environ 120 hectares de terre arable supposés donnés au GSN collectivement par le village. Il fonda une école et un centre d'industries villageoises dans le village voisin de Masatkal.
origine cultivées collectivement par les des terres avaient ete villageois, mais plus tard des dissensions surgirent. Alors chaque famille paysanne fut
LE SOUTIEN DE
Mais le camarade Jha dit qu'il y avait un grand nombre de militants subjectivement honnêtes parmi les travailleurs « sarvodaya » faisant du travail d'assistance sociale dans les villages. Une conférence d'Etat de militants du GSN tenue en mars 1970 à Bankura aurait décidé de soutenir le mouvement des travailleurs agricoles lancé par le PSKS. Le GSN possède environ 27 centres dans divers districts du Bengale occidental. Plusieurs orateurs auraient exprimé à la Conférence leur déception à l'égard des techniques dites « sarvodaya » pour « changer les cœurs » des exploiteurs des villages. Jha lui-même fut invité à parler au dernier jour de la conférence.
« Ils m'ont écouté avec attention, dit-il au sujet de sa participation au meeting du GSN. Je leur ai dit ouvertement que la technique gandhiste de changement des cœurs des exploiteurs est un mythe. J'ai souligné la nécessité d'enseigner aux travail. leurs exploités des villages et aux pi ans sans terre à organiser des luttes contre cars exploiteurs, les jotedars, les paysans riches, les usuriers, non en tant qu'individus mais collectivement par une organisation de classe des pauvres des campagnes. Je leur ai dit qu'ils doivent soutenir les luttes des pauvres des campagnes et celles des ouvriers des villes qui, seules, pourront liquider finalement le capitalisme. Ils m'ont écouté avec patience. » autorisée à cultiver sa propre terre sur la base d'une mutuelle coopération. Le camarade Jha rompit avec le G.S.N. en 1967.
Il comprenait que les activités réformistes
« gandhiennes » ne touchaient même pas la marge du problème de la terre. Il était tout à fait déçu « des activités trompel'œil » faites au nom du « Sarvodaya » menées par les partisans de Gandhi.
En rappelant son association avec le
GSN, Jha me dit : « Je n'ai jamais été gandhiste. Je n'avais rien à faire avec le Congrès. Je ne pouvais jamais oublier ma formation initiale dans les principes de la lutte de classe comme marxiste. Je pouvais voir la futilité totale du mouvement dénommé Sarvodaya, visant à changer le cœur des exploiteurs. Je ne pouvais pas travailler avec le PC parce que j'ai toujours été repoussé par ses pratiques staliniennes.
En tout cas, à Bankura, il n'y avait rien à choisir entre le Congrès et le PC. Tous deux étaient dirigés par des jotedars. « Je n'avais pas de collaborateur politique qui pensait comme moi, jusqu'à ce qu'en 1967 j'appris que les trotskystes en Inde avaient formé le Socialist Workers Party (SWP). Je décidais de rejoindre le SWP et d'œuvrer pour une révolution socialiste en Inde. » SARVODAYA
Il ajouta : < Ils n'iront peut-être pas loin avec nous. Mais il y a d'honnêtes travailleurs Sarvodaya dans les villages qui cherchent une issue à leur dilemme et à leur désillusion. Ils sont liés aux pauvres des campagnes, plus que certains hommes des partis de gauche qui se limitent aux paysans riches et moyens. Nous avons besoin du soutien de tous ceux qui croient à l'organisation des ouvriers agricoles et des paysans sans terre contre l'Etat capitaliste actuel dans le secteur rural. »
Plusieurs villageois nous attendaient à Krishnapur au dehors d'une maison délabrée partiellement sans toiture. C'était la maison du camarade Jha convertie en siège du PSKS. Certains d'entre eux étaient venus de différents villages, chacun d'eux attendant pour expliquer leurs maux à leurs dirigeant.
Après m'avoir présenté à un groupe de jeunes militants, membres de Shramik Sena (armée ouvrière, un corps de volontaires récemment créé par le PSKS), comme un journaliste de Bombay, Jha se livra à une série de consultations avec les groupes de paysans qui se trouvaient rassemblés là. Chaque groupe avait ses propres griefs et problèmes.
Pour quelques-uns, c'était un cas de harcèlement policier. Des militants étaient im-
QUATRI pliqués dans des affaires perfides. Dans un cas, les jotedars cherchaient à terroriser des métayers et des ouvriers de ferme à cause de leur affiliation au PSKS. Quelques paysans étaient venus avec des informations détaillées sur des terres benami, tenues illégalement au-dessus du plafond fixé par la loi par des jotedars sous des pseudonymes. Les rapports étaient enregistrés par des volontaires agissant comme personnel de bureau. Il y avait quelques instituteurs de villages voisins parmi les volontaires.
L'un d'eux m'expliqua : « Nous déposons des demandes pour de telles terres benami ainsi que pour des terres gouvernementales en friche de la part des paysans sans terre. Quelquefois les autorités allouent des lopins non disputés aux demandeurs. Dans quelques cas, les paysans sont forcés d'occuper les terres tenues illégale-
LA TYRANNIE
Pendant la nuit arriva un groupe de métayers du village de Raghunathpur, loin de dix kilomètres, avec une étrange complainte. Les métayers travaillaient sur des terres appartenant à un jotedar qui se trouvait être un membre éminent du CPI (M). Il avait été un candidat du CPI (M) pour l'assemblée d'Etat en 1962. Il apparut que ce jotedar, en dépit de son affiliation poli. tique radicale, harassait ses travailleurs et ses fermiers depuis novembre parce qu'ils s'étaient associés à la grève des travailleurs de ferme. Il avait déposé une plainte au poste de police de Simlapal impliquant quelques-uns de ses ouvriers de ferme dans une affaire de vol. C'était en février, quand le Front Unique était encore au gouvernement. La plainte était si frivole que la police ne bougea pas.
Dans la nuit du 1° avril — le ministère de Front Unique était alors tombé — le jotedar accompagné par quelques bandits y compris ses serviteurs seraient entrés dans la hutte de l'un de ses métayers et le battirent. Les intrus voulaient fouiller la hutte sous prétexte que le métayer avait caché de l'argent volé dans la maison du jotedar. Les protestations contre un cas évident d'entrée illégale et de violation de domicile furent vaines. Le jotedar et ses hommes retournèrent la hutte, insultèrent les femmes qui s'y trouvaient et emportèrent une somme de 250 roupies trouvées dans la poche de la chemise du métayer, somme qu'il avait mise de côté pour acheter une paire de bœufs. Le jotedar insistait que l'argent pouvait être une partie de la propriété volée ! Le métayer fut menacé de conséquences terribles s'il se plaignait à la police ou au PSKS.
Le lendemain matin, le même jotedar membre du CPI (M) se rendit à la maison
EME INTERNATIONALE ment par les jotedars et de les cultiver euxmêmes. »
Le camarade Jha avait quitté le siège depuis plus d'une semaine. Lorsque la nouvelle de son arrivée au siège du PSKS fut connue, de nouveaux groupes arrivèrent. Le soleil s'était couché. La maison fut éclairée par une lampe à pétrole. La plupart des maisons du village brûlent des mêches de coton trempées dans de l'huile pour s'éclairer.
On nous servit un thé fait de jagré (3). Chacun des présents reçut une petite tasse. Il s'avéra qu'il s'agissait d'une fête pour saluer un journaliste venu de Bombay. Le thé est considéré un produit de luxe à Krishnapur. La plupart des familles ne peuvent se permettre de prendre quotidiennement du thé.
(3) Extrait de suc de palme. DES JOTEDARS d'un autre métayer, accompagné par quelques policiers alors que les hommes de la famille n'étaient pas à la maison. Le jotedar voulait que les policiers fouillent la maison pour y trouver la propriété volée. Mais ils s'y refusèrent, n'ayant pas de mandat de perquisition.
Aussi le jotedar prit la loi dans ses propres mains, entrant dans la maison pour la fouiller avec ses propres hommes. Les femmes qui protestaient furent insultées. Le plancher de la maison fut soulevé ostensiblement pour trouver de la ‹ propriété volée ». Les intrus emportèrent environ 100 roupies trouvées dans une bourse. La bourse vide et un reçu de membre du PSKS, non l'argent, furent remis aux policiers qui avaient assisté en spectateurs muets au pil. lage de la maison. La bande du jotedar quitta la maison en menaçant la famille de conséquences graves.
Les rapports sur cet outrage parvinrent au bureau du PSKS. Bientôt les organisateurs dirigés par Fakhir Singh Babu arrivèrent au village. Ils rassemblèrent les victimes et se rendirent au poste de police de Simlapal, déposant une plainte contre le jotedar pour vialation de domicile, entrée illégale et dacoity (4). La police enregistra la plainte mais refusa d'agir de sa propre initiative, disant qu'elle ne pouvait encourir le courroux d'un gros jotedar dans le district. Elle conseilla aux métayers de déposer une plainte à la cour du district, auquel cas elle ferait une déposition contre le jotedar.
Depuis lors, le PSKS a soumis un memorandum au gouvernement du Bengale occi. dental, protestant contre l'outrage et l'étran-
(4) Terme indien signifiant vol par bande armée.
ge attitude de la police locale. Des démarches pour déposer une plainte devant la cour sont également considérées bien que, dans des litiges de cette sorte, les pauvres des campagnes se trouvent dans une situation difficile, la police prenant invariablement parti pour les jotedars. La politique du PSKS est d'éviter des procès coûleux ou des litiges devant des e cours capitalistes », mais de recourir à des actions de masse pour régler les problèmes sur le principe de négociations collectives.
Plus tard, le camarade Jha me dit : « Des
Jha dit que la plupart des conflits interpartis qui ont eu lieu dans les régions rurales du Bengale occidental impliquant différents composants du Front Unique ressemblaient à l'incident de Raghunathpur. Même les partis de gauche du Front Unique, y compris le CPI(M), le Parti communiste, le RSP, etc., étaient contrôlés par des groupes puissants de jotedars et de personnes ayant des intérêts dans les villages, dans quelques districts, et qui n'hésitaient pas à porter atteinte aux intérêts des pauvres des campagnes lorsque cela leur convenait. Dans quelques districts, les partis de gauche ont tenté d'organiser les paysans sans terre et les paysans pauvres en vue des élections, les encourageant à occuper des terres gouvernementales ou des terres benami occupées par des jotedars au-dessus des plafonds légaux, pourva que les jotedars concernés ne soient pas des partisans de leur parti.
Ces conflits étaient en réalité des conflits de classe émergeant des villages du Bengale qui s'éveillaient, mais ils étaient déformés en conflits « inter-partis » par les composants du Front Unique. Selon Jha, la genèse de la plupart de ces conflits dans le Bengale rural sous le ministère de Front Unique étaient des conflits entre les pau- Vres des campagnes et leurs exploiteurs daulesquels les partis du Front Unique prenaient parti, et quelques-uns d'entre eux, en particulier le Bangla Congress, protégeaient les jotedars.
Un autre type de conflits dans les villages tournait autour de tentatives de partisans de divers partis de gauche du Front Unique d'occuper des terres gouvernementales ou benami disponibles. Par expérience, le camarade Jha pensait que de tels « vilains conflits » entre partisans de dif. férents partis de gauche auraient pu être
SUR LE CHAMP
Des jotedars du village de Jeddi ont déposé des demandes en expulsion contre neuf paysans sans terre qui ont traditionnelle-
IONALE 27 incidents de cette sorte surviennent presque chaque jour dans nos villages. Les jotedars, qui sont membres ou partisans de divers partis politiques, pensent qu'ils sont autorisés à terroriser leurs ouvriers et leurs métayers. Lorsque le Congrès était au gouvernement, ils se présentaient comme membres du Congrès. Sous le Front Unique, ils étaient les partisans des partis du Front Unique. Dans ce cas, nous avons un jotedar membre du CPI(M) qui agit comme un représentant de sa classe tout autant qu'un autre jotedar. » évités si les partis impliqués avaient eu recours à des procédures pour arriver à un accord démocratique entre paysans sans terre des villages affectés. Le PSKS en a fait élaboré une « stratégie » dans laquelle la distribution de terres forestières ou de terres benami était réalisée sans aucune zizanie ou sans aucun conflit entre les paysans sans terre. La force n'était utilisée que pour l'occupation de terres benami tenues de façon dissimulée par des jotedars. De telles occupations étaient aussi organisées sur la base d'un consensus obtenu à des rassemalements de paysans sans terre dans chaque village.
Mais la police a continué à harceler les militants du PSKS, souvent avec la connivence des jotedars. Jha, lui-même, fut arrêté avec neuf paysans tribaux de Santhal en décembre 1969, sous le gouvernement de Front Unique, sous l'inculpation de causer « des troubles civils ». Ils ont été libérés sous caution, mais les poursuites sont menées vigoureusement devant la cour du district de Bankura sous le régime présidentiel.
Dans un autre cas, Rajendra Roy et quatorze autres militants PSKS du village de Patharkamla (surveillé par le poste de police de Taldongra) ont été accusés de « récolter de force » les moissons produites sur leurs propres terres (environ 4,5 hectares) parce que la terre a été revendiquée par un jotedar local comme étant sa propriété personnelle sur la base de documents manipulés.
Seize autres paysans d'une caste enregistrée du village d'Amakonda sont poursuivis pour culture « illégale » d'environ cinq hectares de terre qu'ils possèdent depuis trois générations mais qui sont maintenant revendiqués par quelques riches paysans du village comme étant à eux. DE BATAILLE ment cultivé environ six hectares de terre pendant des années. Un autre incident eut lieu au village de Chotu Karpa qui est suivi
CONFLITS INTER-PARTIS
CONFLITS INTER-PARTIS
QUATRI par le poste de police de Onda, et il causa une sensation dans tout le district. Un jotedar se rendit au village, armé d'un fusil, et menaça d'abattre quatre familles de paysans sans terre cultivant environ 1,5 hectare de terre supposée être possédée benami par lui. Mais il fut déjoué et entouré par les villageois qui le désarmèrent. Au lieu d'utiliser le fusil contre le jotedar et de provoquer une vaste répression policière, les paysans remirent le fusil au poste de police local. Mais, au lieu d'arrêter le jotedar, la police emprisonna rapidement deux paysans et chargea dix autres de sédition, ete. Au lieu d'aider les cultivateurs à récolter les fruits de leur propre travail, la police accorda protection au jotedar pour cueil. lir de force les récoltes produites par les paysans sans terre. Ceci se produisit sous le gouvernement de Front Unique.
Dix-huit paysans, dont trois militants du PSKS, ont été arrêtés par la police et inculpés d'‹ occupation forcée » de terres benami, environ neuf hectares, du village de Ghurghuria, sur plaintes déposées par des propriétaires fonciers.
Dans la région du poste de police de Tal. gondra, des paysans pauvres cultivaient traditionnellement des terres arables des deux côtés de la rivière, terres qui appartiennent légalement à l'Etat. Il y a environ 360 hectares de ces terres des deux côtés des rivières Silavati et Jayapanda qui traversent certaines parties du district de Bankura. Suivant le schéma de distribution de la terre, cette terre aurait dû aller aux paysans sans terre, mais sous le gouvernement de Front Unique, environ 120 hectares de « terre de rivière » purent être « capturés » par des jotedars locaux. Il y eut des protestations et une résistance des paysans sans terre.
Récemment, des paysans ont organisé des groupes qui ont moissonné les récoltes pro duites par eux mais que les jotedars revendiquaient sur plusieurs acres de terre dans la région de Taldongra. La police vint en aide aux jotedars. Elle arrêta plusieurs paysans, y compris deux militants du PSKS, Madan Pal et Anil Maji. Le PSKS déclara que la police avait été soudoyée par les jotedars locaux. Les dirigeants locaux du CPI(M) et du CPI travaillaient ouvertement contre les paysans sans terre et s'ef. forçaient de protéger les jotedars et les paysans riches.
Ces incidents sont symptomatiques du malaise croissant parmi les pauvres des
Le PSKS, qui est avant tout une organisation d'ouvriers agricoles et de paysans sans terre, a mis en avant des revendications comme le creusement de réservoirs de village (sous le plan de développement du gouvernement), le nivelage de terres de
EME INTERNATIONALE campagnes dans le Bengale occidental. Les paysans ne sont plus dociles, ils sont prêts à combattre pour leur terre. Ils ont mani. festé une combativité nouvelle dans leurs luttes.
Nous nous sommes couchés après minuit. Nous avions eu un repas chaud avec du curry au gibier. C'était un festin. Avant de me coucher, j'assistais à un drame monté par une équipe culturelle villageoise comprenant des garçons et des filles. Le thème « Krishna Leela > était mythologique, mais le jeu était bon. Jha expliqua que l'équipe venait d'être formée et qu'il projetait de travailler quelques pièces modernes basées sur des luttes paysannes. Il dit que le PSKS préparait une équipe de chant pour aider au travail de propagande.
Au matin nous avons continué la discussion. Le camarade Jha me donna un aperçu des problèmes économiques du district de Bankura, le plus arriéré du Bengale occidental. La population du district est d'environ 1.700.000 personnes. Bien que le sol soit fertile, on ne fait qu'une seule récolte de paddy dans la plus grande partie du distriet en raison de l'insuffisance des moyens d'irrigation. 50 % seulement de la terre arable sont cultivés, tandis que les autres 50 % restent incultes. La terre est bonne pour produire du paddy, des légumes, des pommes de terre et même du blé.
Même sous le régime impérialiste britannique, Bankura était connu pour ses réservoirs d'eau villageois Il y a environ 30.00C réservoirs et bassins dans le district mais la plupart étaient hors d'usage. Ils sont remplis de terre et secs hors la saison des moussons. Il en résulte qu'ils ne peuvent être employés à des fins d'irrigation. Le PSKS a exigé qu'ils soient creusés afin de recueillir de l'eau pour les mois d'été.
gouvernement a plus de 34.60C.000 dollars pour construire un barrage sur la rivière Kangsawati au nord de Bankura et des canaux ont été creusés pour amener de l'eau aux plaines. Mais les canaux restent également secs après les mois de mousson. L'eau des canaux pourrait facilement être recueillie dans les réservoirs et bassins si ceux-ci étaient seulement creusés. Une seconde récolte pourrait être obtenue si l'on fournissait du travail supplémentaire à plusieurs milliers d'ouvriers de ferme qui restent sans travail six mois par an. En outre, cela faciliterait la production d'aliments. paddy qui ne sont pas correctement nivelées à présent, etc. Le PSKS a également demandé le contrôle des forêts par les villages. Ces revendications concernent toute la population rurale. Il a demandé le plein emploi pendant toute l'année pour les ou-
LES PROBLEMES GENERAUX
LES PROBLEMES GENERAUX vriers agricoles et le paiement d'indemnités de chômage.
Le camarade Jha dit que si l'on disposait d'une quantité adéquate d'eau, plus de 80 % de la terre arable pourraient être cultivés et, dans la plupart des cas, on pourrait obtenir deux récoltes. A présent, 80% de l'eau portée par les canaux sont gâchés et dans quelques cas, ils ont provoqué des dommages aux récoltes sur pied pendant la mousson.
Jha se référa également au vandalisme provoqué par les marchands des villes et les jotedars qui, en collusion avec les fonetionnaires des départements des forêts, abattent des forêts. Le district a été dénudé de sa richesse forestière qui, à une certaine époque, était considérable. Les forêts sont employées pour servir de source d'existence pour les pauvres des campagnes hors de saison.
Le PSKS a exigé le contrôle sur les forêts existantes par des conseils élus de paysans des villages avoisinants pour empêcher l'abattage non autorisé des arbres.
Le camarade Jha m'a donné un tableau des propriétés dans le district sur la base d'une étude faite par le GSN. Plus de 30 % de la population rurale du district de Bankura sont des ouvriers agricoles ou des paysans sans terre qui dépendent surtout d'un travail salarié. Trente autres pour cent cultivent des lopins de trois hectares et moins, environ 15% possèdent de trois à six hectares, et 7% environ douze à quinze hectares. Il y en a environ 3 % qui possèdent quinze hectares (le plafond officiel de terre pour la culture privée est de quinze hectares).
Ceci constitue peut-être le modèle des tenures de terre dans d'autres districts du Bengale occidental. Quelques districts , voicomme Burdwan, Midnapore, sont considérés comme étant de riches greniers du Bengale et, dans quelques distriets, on arrive même à faire trois récoltes. A Bankura, d'autre part, il n'y a pas d'industrie d'aucune sorte et la population dépend complètement de la terre. Des métiers artisanaux, jadis florissants, comme la fabrication d'ustensiles de bronze et de cuivre, la poterie et le tissage, ont été détruits. La coupe des forêts était une autre occupation qui maintenait les pauvres des campagnes pendant la saison sans culture. Il n'y a plus maintenant d'arbres à couper.
Maintenant que le mythe de la coalition multiclasse (Front Unique) a été percé dans le Bengale occidental, les membres de tous les partis de gauche, en particulier ceux du CPI(M), sont à la recherche d'une solution de rechange. Tous les partis traditionnels de gauche qui ont succombé aux leurres du
Jha était conscient du fait qu'aucun schéma réel de « développement de la terre » ne peut être mis en application par l'Etat capitaliste existant qui se plaint de manquer de ressources pour des projets plus pressants. Mais le PSKS a inclus ces revendications dans une charte en dix-huit points (5) pour gagner le soutien des paysans pauvres et neutraliser les paysans moyens dans leur lutte contre le riche du village et l'Etat capitaliste. Il était convaincu que seule une révolution socialiste visant à liquider le capitalisme pourrait libérer les pauvres des campagnes de leur présente misère et de leur servage.
Le district arriéré de Bankura avait été un bastion du parti du Congrès. En 1967 le leader du Congrès, Atulya Ghosh, fut battu par J.M. Biswas du P.C. indien à l'élection pour le Parlement central. Mais le candidat du Congres gagna le siège de ce Parlement réservé aux tribus enregistrées pour la circonscription de Vishpur. Des treize sièges de l'assemblée pour le district, six ont été gagnés par le Bangla Congress (une scission du Congrès qui représentait les jotedars), quatre par le CPI(M), un par le PC, un par le SSP et un par le Forward Bloc.
Le camarade Jagdish Jha, maintenant membre du comité du Bengale occidental du SWP, rompit son « isolement politique » en participant à l'élection de 1967 comme candidat de gauche indépendant pour le parlement d'Etat, soutenu par le SWP de la circonscription de Talgondra. Le CPI(M) lui offrit un siège pour la même circonscription à condition qu'il soutienne la politique de ce parti au sujet du Front Unique multiclasse. Il refusa cette offre et décida de lutter à l'élection sur un ‹ programme de classe ». Il reçut environ 4.000 voix mais c'est le candidat du CPI(M) qui fut élu. La campagne électorale permit au camarade Jha de populariser le programme du SWP pour un gouvernement ouvrier et paysan, en opposition aux programmes de coalition multiclasse du PCI(M) et du PC. Le camarade Jha a établi une base organisationnelle pour le S.W.P. avec laquelle il a pu lancer le PSKS. Le camarade Jha a gagné la confiance des travailleurs locaux par des années de travail patient dans les villages. Il a construit des écoles avec des facilités hôtelières pour les étudiants des castes enregistrées dans divers villages. parlementarisme bourgeois et des postes ministériels, font face à des crises sérieuses. C'est à cette occasion que la lutte indépendante de classe des ouvriers agricoles et des paysans sans terre telle qu'elle a
(5) Voir Quatrième Internationale, n° 43.
APPARITION D'UN FRONT DES TRAVAILLEURS
APPARITION D'UN FRONT DES TRAVAILLEURS
30 QUATRI été initiée par le PSKS fraye une nouvelle voie à la lutte de classe, une nouvelle expérience pour tout le mouvement de gauche dans l'Etat. Tous les partis de gauche surveillent l'« expérience » de Bankura avee un grand intérêt, bien qu'aucun d'entre eux ne soit prêt maintenant à y apporter son concours. En ce qui concerne les deux partis de masse de gauche, le CPI(M) et le P.C. lexpérience se poursuit à l'encontre de leur théorie du « bloc des quatre classes ».
Ce qui préoccupe les dirigeants du PSKS, ce n'est pas tellement l'opposition des partis traditionnels que le manque de ressources et de soutien financier dont ils ont besoin pour pouvoir, vivre jusqu'à la prochaine saison des récoltes, lorsque les paysans pourront recueillir assez de grains pour nourrir les militants. Les jotedars, soutenus par la police, ont engagé une campagne de répression contre les militants du PSKS. Mais le camarade Jha et ses collègues sont déterminés à poursuivre la lutte à travers la « phase difficile ».
Le PSKS a lancé un appel pour des fonds et un matériel de soutien (aliments, vêtements, médicaments). Il a également lancé une campagne étendue de propagande pour populariser le programme en dix-huit points du PSKS pendant les deux prochains mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que commencent les opérations de labourage dans les villages. Plusieurs rassemblements de masse sont tenus dans différents villages et d'autres sont prévus en mai. Les rassemblements auxquels participent des dirigeants du SWP de Calcutta et d'autres lieux de l'Etat sont bien fréquentés. Il y a des signes d'une nouvelle combativité qui va grandissant dans les villages du Bengale.
Jha reconnait la nécessité de lier la lutte des pauvres des campagnes à la classe ouvrière urbaine. Le PSKS a déjà obtenu le soutien des dirigeants du syndicat des ouvriers des transports routiers du district de Bankura. Le camarade Tulsi Das, secrétaire de ce syndicat, a adhéré au SWP et le camarade Bhuthnath Mahanto, un instituteur populaire de la ville de Bankura, a été élu président du PSKS. Le mouvement a attiré l'attention de quelques-uns des dirigeants tribaux travaillant dans la zone tribale du district voisin de Purulia, lié à l'Etat du Bihar. Quelques-unes d'entre eux ont établi des contacts avec le PSKS. Jha s'efforce de rétablir ses anciens contacts avec les mineurs des districts voisins. Le camarade Jha me dit : « A moins d'établir une alliance ferme avec les pauvres des campagnes et la classe ouvrière urbaine, nous ne pouvons gagner cette lutte. C'est en cela que les naxalites ont fait faillite. Outre les activités de terreur individuelle qui les ont isolés des masses pauvres des campagnes, les naxalites ne croient pas qu'il faut construire une base urbaine pour leur travail. Ils re-
EME INTERNATIONALE jettent tout travail syndical parmi les ouvriers urbains et ruraux comme du réfor misme, qu'il est inutile, voire dommageable, au mouvement révolutionnaire. Là où les naxalites ont fait faillite, nous succéderons sur la base de la construction d'une organisation de classe des pauvres des campagnes. »
Les naxalites, maoistes dissidents du CPI(M), qui ont constitué pendant un temps une sérieuse menace à la direction du CPI(M) dans les régions rurales du Bengale occidental, ont perdu leurs bases dans les villages, y compris à Naxalbari, qui fut leur lieu de naissance et leur bastion à une époque donnée. La direction du CPI(M) trouve la situation dans les villages du Bengale occidental si embarrassante qu'elle a décidé de retirer ses cadres isolés de leurs bases rurales pour les diriger dans les cités et y faire du travail chez les ouvriers industriels.
En fait, j'ai rencontré un militant paysan qui était venu de Naxalbari pour inviter le camarade Jha à organiser des sections du PSKS dans le district de Darjeeling. Des groupes de PSKS sont formés dans les districts de Nadia, Purulia et Midnapore. Ils se forment à Burdwan et dans d'autres districts. Le PSKS a enrôlé plus de 2.000 membres. Un corps de volontaires de 400 membres, connu sous le nom de « Shramik Sena », a déjà été établi. Une campagne d'adhésions au PSKS est en cours.
Nous avons dit au revoir à Krishnapur. Un vieux paysan âgé de quatre-vingts ans m'a dit : « Nous pouvons être des illétrés, nous sommes coupés de la civilisation. Mais nous savons comment combattre pour notre terre. Nous défendrons nos droits. Les jotedars et la police ne réussiront jamais contre notre force combinée. Nous sommes prêts à mourir en combattant. » Il ne jouait pas avec les mots. Ce qu'il disait, il le pensait sérieusement. En partant, je vis Anil Ray, le secrétaire administratif, qui transpirait sur une bicyclette dont les pneus avaient crevé. Il fallait les remplacer et il n'y avait pas d'argent pour acheter de nouveaux pneus. Je comprenais sa situation difficile et je lui demandais combien cela coûterait. ‹ Environ 15 roupies », dit-il. Je les lui donnai comme première contribution au PSKS. Ray rayonnait de joie, et dit : « Les bicyclettes sont le seul moyen de transport rapide que nous avons dans ces villages. Nous n'en avons que deux maintenant. Mais elles se détraquent assez souvent. Nous en avons besoin davantage pour pouvoir assurer notre travail. Nous souhaiterions avoir plus d'amis comme vous pour nous aider à sortir de nos difficultés. Nous pourrions bientôt avoir une jeep. » J'ai quitté Krishnapur avec le sentiment de satisfaction d'avoir vu un modèle de lutte des pauvres des campagnes en expansion.