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La revue › n° 44

Nouvelles formes de la structure dualiste de l'économie japonaise

Tatsuo Tomahika · Quatrième Internationale, n° 44 · juillet 1970 · p. 31-38 · 5 863 mots

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L'impact provoqué par la suppression du contrôle des investissements de capitaux étrangers demandée par les pays capitalistes avancés d'une part, et la pression de l'industrialisation des pays sousdéveloppés d'Asie d'autre part, exige une complète réorganisation de l'économie japonaise dans une situation nouvelle marquée par une pénurie de main-d'œuvre. Le système traditionnel de dualisme industriel est changé en une autre forme nouvelle, combinée avec l'internationalisation de l'économie japonaise dans son ensemble. L'environnement de la classe ouvrière au Japon change également rapidement en corrélation avec ces facteurs.

Historiquement parlant, dans les luttes de masse contre la signature du Traité de sécurité nippo-américain en 1959-1960, les marxistes révolutionnaires combattirent sur le mot d'ordre de nationalisation de l'industrie minière qui était alors graduellement déclinante ; plusieurs milliers de mineurs participèrent à la lutte contre la politique de rationalisation de cette industrie. Le mot d'ordre du contrôle ouvrier visait à donner une orientation anticapitaliste à la lutte. En outre, la révolution d'Avril qui se produisit en même temps en Corée du Sud encouragea et l'agitation contre le Traité de sécurité et le mouvement ouvrier à la mine de charbon Miike

En résultat de la deuxième guerre mondiale, le Japon perdit ses vastes colonies en Chine continentale, en Corée et à Formose. Ceci eut des conséquences ruineuses pour son commerce extérieur, et les restrictions politiques imposées au commerce avec la jeune République Populaire de Chine aggravèrent les dommages causés par la fragmentation de ce qui était auparavant une unité économique fortement intégrée. Dans toute cette région (Chine et colonies anciennes) qui, en 1934-1936, absorbait plus des deux-cinquièmes des exportations japonaises et fournissait plus au Japon, de sorte que la tension politique en Extrême-Orient atteignit son apogée en 1960 dans son rôle objectif dans la lutte de classe internationale, bien qu'à l'époque le Japon et la Corée n'avaient pas de contacts aussi étroits qu'aujourd'hui dans les domaines de la politique et de l'économie.

En 1960, on ne peut pas dire que les mineurs sont à l'avant-garde dans la lutte de classe en Extrême-Orient. L'industrie minière a déjà été complètement désintégrée par la rapide substitution du pétrole au charbon. Bien sûr, ceci n'exclut pas toujours la nécessité d'un charbon de haute qualité, mais le gouvernement japonais projette d'en importer du Nord-Vietnam et de Pologne ! Le changement au cours de la décennie a été aussi considérable que cela. D'autre part, le Japon et la Corée du Sud ne sont plus séparés l'un de l'autre et ils sont en train de resserrer de plus en plus leurs connexions économiques.

Aussi, il est extrêmement nécessaire pour nous de clarifier la nature des récents développements des nouvelles industries, comme la pétrochimie et l'électronique, accompagnés par l'internationalisation de l'économie japonaise dans son ensemble et les changements dans la traditionnelle structure dualiste de la rapide croissance du Japon d'après-guerre. d'un tiers des importations, le commerce fut étroitement limité. Même en 1956, la meilleure des années 1950, 8 % seulement des exportations et 5 % des importations se faisaient avec ces pays, et en 1963 les chiffres avaient encore diminué respectivement à 6 et 3 %.

En dépit des dommages sérieux causés aux usines et à l'équipement de la perte de ses grands marchés extérieurs, l'économie japonaise, poussée par les autorités d'occupation militaires américaines, commença à récupérer avec le boom Tokuju (demande spéciale du boom de guerre)

1. - LA POSITION HISTORIQUE DU JAPON

SUR LE MARCHE MONDIAL

1. - LA POSITION HISTORIQUE DU JAPON

SUR LE MARCHE MONDIAL provoqué par la guerre de Corée de 1950-

1953. Il faut noter que la vaste expansion de la production à cette époque fut obtenue dans la plupart des cas en faisant fonctionner les moyens de production sur-dépréciés alors disponibles à pleine capacité, notamment dans les industries du fer, de l'acier et des textiles. Leur remplacement par de nouvelles usines et par un nouvel équipement à la place de ceux qui étaient techniquement désuets et inefficaces commença essentiellement à la fin de ce boom. Le gouvernement conservateur aida ce procesus en concentrant les investissements dans les industries lourdes, de préférence dans les industries du fer, de l'acier, des machines-outils et des mines de charbon.

Après récupération et avec un montant croissant des investissements dans l'équipement, la croissance économique a été accompagnée par un développement élevé des mouvements ouvriers dirigés par des réformistes, notamment par le Sohyo (Conseil général des syndicats). Les ouvriers luttèrent vigoureusement pour des augmentations de salaires et contre un chômage de masse résultant des rapides innovations technologiques.

Quelle fut donc la position de l'économie japonaise sur le marché mondial pendant les années 1950 et 1960? Pour l'industrie japonaise d'après guerre, le boom intérieur fut la principale force motrice de son taux de croissance élevé. Bien que

Sous la pression de la révolution chinoise qui a exercé une grande influence sur les mouvements de libération dans toute l'Asie, les Etats-Unis durent changer leur politique étrangère. En février et mars 1947, lorsque les Etats-Unis s'engagèrent dans une politique dite d'aide à l'étranger comme centre du « monde libre » contre la menace d'une victoire de la révolution grecque, l'aide des Etats-Unis fut envoyée principalement aux pays développés sous forme d'aide Marshall à l'Europe et d'aide au Japon. Mais, en 1950 et 1951, les Etats-Unis exprimèrent clairement le début d'une nouvelle politique d'aide aux pays sous-développés par la déclaration en « quatre points » tandis que les Nations Unies publiaient trois rapports sur les projets de développement des pays sous-développés. La nouvelle politique pour le déve. loppement des pays asiatiques est, par comparaison à la politique coloniale d'avant guerre de l'Angleterre, de la France, de la Hollande et du Japon, caractérisée comme suit :

1) la politique est réalisée par la coopération internationale des pays impérialistes :

les exportations aient augmenté en quantité, elles diminuèrent relativement aussi bien par rapport au revenu national que dans les exportations mondiales. Le Japon avait une part plus grande sur le marché mondial en 1937 qu'en 1899, et une plus petite en 1959 qu'en 1937, bien que ses exportations se soient accrues entre 1955 et 1959. D'un autre point de vue, les exportations constituaient 12,1 % du revenu national en 1960 par comparaison à 23,1% en 1936. Dans ce domaine, il se trouvait au bas de la liste des nations industrielles.

Comme il a été montré plus haut, la cause directe de cet affaiblissement des exportations du Japon était la dissolution de son empire d'avant guerre. Une autre raison de cet affaiblissement était le fait que, pendant les années de guerre, le Japon fut presque complètement coupé des innovations technologiques dans le monde occidental. La petite industrie qui emploie essentiellement la main d'œuvre de façon intensive a joué un rôle substantiel dans les exportations. Bien que le rôle des entreprises petites et moyennes ait décliné ' dans les récentes années, elles fournissent encore près de la moitié des exportations industrielles du Japon (dans les statistiques japonaises, entreprises petites et moyennes signifient celles qui ont moins de 500 ouvriers). En 1956, la proportion était de 59 %, tombant à 54% en 1962. 2) la politique a plusieurs objets qui n'existaient pas dans les anciennes politiques coloniales : a) la reconnaissance de l'indépendance politique des nations qui avaient été sous le joug colonial; b) une industrialisation naissante ; c) un développement économique, avec une propriété et une direction natioanle de quelques industries de base ; d) une réforme agraire.

Cette politique appelée néo-colonialisme a été effectivement exécutée par les EtatsUnis depuis 1953, lorsque l'armée française fut finalement défaite au Vietnam. Il est extrêmement important pour nous d'évaluer l'impact de l'industrialisation des pays asiatiques sur les structures traditionnelles de l'économie japonaise. Afin de le faire, nous devons d'abord exposer le dualisme industriel du Japon.

Généralement les petites affaires sont, en nombre, prédominantes de façon générale dans les secteurs industriels de presque tous les pays avancés aussi bien qu'au Japon. Par l'expression « économie dualiste » nous ne voulons pas parler de cette grande quantité d'entreprises petites et moyennes. Comme Vera Lutz le décrit dans

2. - LE NEO-COLONIALISME EN ASIE ORIENTALE

ET LA STRUCTURE DUALISTE JAPONAISE

2. - LE NEO-COLONIALISME EN ASIE ORIENTALE

ET LA STRUCTURE DUALISTE JAPONAISE son brillant ouvrage « Italie, une étude de développement économique > ou Miyohei

Shinohara dans son livre laborieux « Croissance et cycles dans l'économie japonaise », cela veut dire la coexistence d'un secteur hautement développé de grandes firmes, caractérisé par le système de travail salarié et les méthodes de production modernes d'une part, et un secteur « pré-industriel » ou « pré-capitaliste » de firmes extrêmement petites et moyennes basées sur le travail artisanal ou familial et une provision minimum de capital et de travail salarié d'autre part. Des différences comparativement grandes de salaires et de productivités de travail entre grandes firmes et entreprises petites et moyennes au Japon reflètent directement ce caractère mixte d'économie dualiste.

Mais il faut souligner que les disparités de salaires entre firmes de différentes grandeurs sont un phénomène relativement récent et que la formation d'une structure dualiste au Japon a été le résultat même de son récent développement à un stade remarquablement élevé. Au début du XX* siècle, lorsque les grandes entreprises étaient peu nombreuses, les différences de salaires étaient très faibles et ce n'est qu'après la première guerre mondiale qu'elles devinrent notables. Depuis lors, elles ont monté et baissé en fonction des changements dans les conditions économiques. Pendant la deuxième guerre mondiale, quand toutes les formes de travail étaient rares et les fonds de salaires étroitement limités, les disparités tendirent à dispa-

Pendant les années 1950, l'économie japonaise subit un changement massif de l'industrie légère à l'industrie lourde qui impliqua un gros effort d'investissements et de concentration de nouveaux capitaux dans les aciéries et les usines de machinesoutils et de produits chimiques, et un degré considérable de concentration industrielle. D'énormes quantités de capitaux drainés par les banques commerciales ont été dirigées sélectivement vers de grandes firmes, introduisant une nouvelle technologie dans ces firmes. Dans cette situation, nous devons noter que la concentration de capital réalisée de cette manière a stimulé l'expansion industrielle mais en même temps elle a contribué à créer la structure dualiste sous sa forme actuelle, élargissant le fossé entre les grandes firmes et les autres dans la composition organique du capital, le niveau des salaires et la productivité. La concentration du capital a amené non seulement une expansion rapide mais

IONALE 33 33 raître. Il n'y eut que peu de changement tout de suite après la guerre. Mais, après

1950, elles s'accrurent et devinrent plus grandes qu'avant la guerre.

La structure des salaires au Japon contient des contrastes frappants avec celle d'autres pays impérialistes comme les Etats-

Unis. Si nous fixons à 100 le niveau des salaires par ouvrier dans les firmes de plus de mille employés, celui des firmes de 100 à 499 ouvriers au Japon n'était en 1960 que de 63,3 par rapport à 77,8 en 1958 aux Etats-Unis. Celui des firmes ayant de 20 à 49 ouvriers était de 48,7 et des firmes de 10 à 19 ouvriers de 41,8 au Japon, tandis que les chiffres correspondants aux Etats-Unis étaient respectivement de 73,5 et 71,1. Et si nous comparions les chiffres du Japon avec ceux de la Grande-Bretagne, le contraste serait encore plus remarquable.

Passons aux différences de productivité. Si nous fixons la valeur ajoutée par ouvrier à 100 pour les firmes de mille ouvriers ou plus, par contraste avec les Etats-Unis où la productivité d'un ouvrier dans les firmes de 100 à 499 salariés n'était inférieure que de 18,9 % à celle d'un salarié des plus grandes firmes, au Japon la perte était de 45,5 %. Dans les petites entreprises de 20 à 49 salariés et de 10 à 39, la productivité aux Etats-Unis était encore de 71,6 et de 70% des plus grandes firmes ; au Japon les chiffres correspondants déclinaient environ au tiers, soit 34,3 et 28 % respectivement.

Voyons maintenant le fonctionnement de ce dualisme économique au Japon. « a également augmenté le taux de croissance indirectement par la création d'une structure économique dualiste », comme le dit M. Shinohara.

Pour comprendre ce processus combiné de développement, il est pour nous nécessaire de voir le mécanisme interne de la structure dualiste du Japon. Nous trouvons alors une connexion intime entre les grandes et les petites firmes, typiquement par sous-traitance et production de pièces détachées. Un exemple représentatif de cette hiérarchie verticale dans la fabrication est fourni par un petit nombre de sociétés extrêmement compétitives qui investissent leur capital dans des usines soigneusement équipées et hautement efficientes. Contrastant avec ces compagnies, il y a de nombreuses sociétés moyennes et petites qui leur fournissent des pièces détachées et des accessoires. Et, au bas de ce système de sous-traitance, nous trouvons de petites affaires (quelquefois à deux hommes, le mai-

3. - LE FONCTIONNEMENT DE LA STRUCTURE DUALISTE

ET SES DIVERS ASPECTS

3. - LE FONCTIONNEMENT DE LA STRUCTURE DUALISTE

ET SES DIVERS ASPECTS

Q UATRI tre avec un employé) travaillant dans des ateliers inefficaces pendant de longues heures de travail. Dans les industries autres que l'automobile, nous pouvons voir des rapports semblables à ceux-ci entre grandes et petites firmes. Des machines dépréciées, rejetées par les grandes firmes, trouvent une demande prête pour leur emploi ultérieur dans de petites firmes. En ce sens, « l'expansion du grand capital a signifié une expansion parallèle de firmes moyennes et petites », comme le souligne Shinohara.

Il faut noter que l'hétérogénéité des marchés du travail au Japon consiste dans le fonctionnement de cette structure dualiste. Sur le marché du travail pour les grandes firmes, la demande de main-d'œuvre a été

EME INTERNATIONALE des zones de taudis où vivent les membres de la classe Buraku sous-privilégiée et la minorité coréenne. Souffrant de discrimination économique et sociale, ils sont employés 'seulement de façon temporaire dans des types d'affaires extrêmement inefficaces. Le gouvernement conservateur a été traditionnellement lent à prendre des mesures pour moderniser le système pré-capitaliste d'emploi de ces hommes opprimés et améliorer leur statut social. Or, un aspect du mouvement de libéralisation du commerce et du capital a un impact critique sur la classe Buraku. Historiquement parlant la production de cuir à partir de peaux a été une des occupations « sales » qui ont été effectuées exclusivement par les classes Buraku depuis l'ère pré-féodale du Japon. Des importations sans restrictions de cuir bon marché causeraient une agitation sérieuse chez ces gens, à moins que la timide politique du gouvernement puisse produire la possibilité d'une réforme fondamentale du système primitif de leurs occupations. En ce qui concerne la situation présente de la minorité coréenne au Japon, elle sera décrite dans une annexe de cette étude.

Les iles Ryukyu (Okinawa) forment une autre partie qui se trouve au bas de la structure dualiste. La population d'Okinawa, japonaise de race, de nationalité et de langue, fut placée sous le règne de Shimazu, un seigneur féodal dans le régime Togukawa, dernière phase du féodalisme au Japon. Depuis lors, elle a été opprimée par les classes dirigeantes des îles principales du Japon. En outre, l'occupation complète des iles Okinawa par les forces américaines après la guerre du Pacifique les a séparées des iles principales et les a transtoparées en fille des plus Era et es bases militaires pour l'agression américaine contre les peuples d'Asie, notamment contre le peuple vietnamien. L'économie d'Okinawa, séparée et militarisée, a été coupée d'un développement sain des industries, et le retrait de grandes zones de terre pour y construire des bases aériennes a provoqué de grandes difficultés aux paysans. Dans cette situation sérieuse, la différence des revenus entre la population d'Okinawa et celle des iles principales est tout à fait grande. Quelques-uns des patrons des entreprises moyennes et petites, menacés par le taux élevé d'augmentation des salaires, cherchent avidement de la main-d'œuvre à bon marché à Okinawa. L'arrivée de jounes travailleurs d'Okinawa dans la métro• pole est particulièrement visible à Osaka, où environ 70.000 d'entre eux travaillent dans les conditions marginales du bas de la structure dualiste. Aussi, le retour d'Okinawa des mains des Etats-Unis et une politique radicale de développement pour les iles sont des tâches urgentes de la classe ouvrière au Japon.

avant tout celle de diplomés d'universités. En général, les fois embauchés sont protégés dicat réformiste actif et ne renvoyés. Mais le marché du les petites firmes a attiré le ouvriers plus vieux, plus de lycées et ouvriers une par un synsont jamais travail pour réservoir des expérimentés d'autres firmes, souvent de firmes en faillite. Il faut ajouter ici qu'en plus des travailleurs réguliers, les grandes firmes emploient ce qu'on appelle les Rinji-Ko (salariés temporaires) et les Shagai Ko (salariés de sous-traitance), à des salaires plus faibles, dans des conditions sévères car ils peuvent être renvoyés dès que la direction le trouve désirable. Ces salariés ne sont pas syndiqués et constituent une des parties les plus basses de la structure dualiste. Ce problème sera traité de façon plus détaillée dans le chapitre 6 de cet article.

Du point de vue politique, la formation et le développement de cette partie inférieure de la structure dualiste ont déterminé la croissance récente du Parti Kömei d'esprit bouddhiste, à la fois au Parlement et dans la vie sociale elle-même. Soutenu par certaines parties de la petite bourgeoisie urbaine et par des ouvriers fortement opprimés et dépourvus de protection syndicale, le Parti Kömei forme la troisième force après le Parti démocratique libéral (conservateurs) et le Parti socialiste japonais. Son programme est typique d'une petite bourgeoisie s'opposant vaguement à la domination des monopoles. En même temps, le Parti Kömei fait une con• currence agressive au Parti communiste japonais pour obtenir les votes des personnes opprimées qui sont au plus bas de la structure dualiste.

Tournons-nous maintenant vers le problème spécial qui se trouve dans la structure dualiste japonaise. En plus des nombreuses firmes minuscules flottant et sombrant dans une condition marginale de direction, les grandes villes du Japon, à savoir Tokio, Osaka, Nagoya, Kyoto, ete. ont

4. - LE ROLE NOUVEAU DU Il est maintenant évident que l'impérialisme américain doit opérer une retraite partielle en Asie par suite de sa défaite amère au Vietnam. Certes, la défaite sur le champ de bataille au Sud-Vietnam a été cruciale pour cette retraite. Mais nous devons souligner d'autres facteurs importants à ce sujet : 1) le développement des mouvement autigouvernementaux aux Etats-Unis, c'est-à-dire le mouvement antiguerre et les luttes des Noirs ; 2) la campagne internationale contre l'invasion américaine au Vietnam.

Ceci signifie que, du point de vue de l'impérialisme mondial, le Japon doit prendre la place des Etats-Unis. Mais quelques aspects de l'intervention japonaise dans les affaires asiatiques sont différents de ceux des Etats-Unis. Sous la forme d'organisations internationales comme le Conseil asiatique et pacifique (ASPAC) de dimension politique, la Asian Development Bank, le Mekong

Development Projects et d'autres ayant des objels economiques et sociaux, le Japon reobjets économiques et sociaux, le Japon recherche une nouvelle politique de développement en Asie orientale. Le nouveau système asiatique de « monde libre » s'établit autour du Japon.

D'un point de vue historique, ce nouveau développement du Japon remonte aux effets du traité entre le Japon et la République de Corée. La signature de ce traité le 22 juin 1965 a marqué la nouvelle montée de l'impérialisme japonais. En raison de la crise du dollar et de la guerre du Vietnam, les Etats-Unis furent obligés de diminuer graduellement leur aide financière et militaire à la République de Corée et à Formose, en escomptant fortement que le Japon contribuerait au développement économique de ces pays. En plus de ce changement fondamental dans la politique américaine, la réalisation de la libéralisation du commerce et le plan attendu de libéralisation des mouvements de capitaux ont forcé le Japon à tourner ses forces d'une économie hautement développée qui étaient limitée au sein de son marché intérieur vers le monde. Nous devons évaluer les divers aspects de « l'internationalisation » de l'économie japonaise.

L'industrialisation des pays asiatiques a eu un effet complexe sur la structure traditionnelle du dualisme au Japon. Les pays maintenant pris en considération sont l'Inde avec ses plans quinquennaux, le Pakistan depuis la perte du pouvoir par Ayub Khan en 1968, le Thaïlande, les Philippines et Hong-Kong avec leurs industries légères en développement, en particulier Formose avec son industrie développée qui a grandi avec l'aide des Etats-Unis, l'Indonésie après le coup d'Etat militaire de 1965 et la Répu-

IONALE 35 JAPON EN ASIE ORIENTALE blique de Corée après la signature du traité avec le Japon, également en 1965. Pour voir les relations du Japon avec ces pays dans leur perspective historique, nous devons diviser les années 1960 en deux phases.

Dans la première, jusque vers le milieu des années 1960, un petit nombre de firmes japonaises moyennes et petites, menacées par les demandes élevées d'augmentation de salaire alors que la productivité restait basse, établirent des compagnies mixtes avec des capitaux formosans ou coréens ou quelquefois sous-traitèrent la production de pièces à des firmes coréennes. Le but évident de ces activités épisodiques était d'utiliser pleinement les bas salaires dans ces pays, meilleur marché des deux tiers ou des cinq sixièmes qu'au Japon (voir tableau I.

TABLEAU I

Différences de salaires entre le Japon

Get les pays en développement (Japon : 100 en 1966)

Japon

Corée

Inde

Formose

Philippines

Industries manufac- Tex- Outil.

turières tiles • lage

100 100 100

18,2 23,3 13,6 28,6 42,4 24,1 29,6 39,1 45,7 59,2

(Economic Survey of Japan, 1967-1968, page 122.)

Dans la seconde phase, celle des dernières années 1960, notamment depuis le moment où on a pu entendre employer le terme « après le Vietnam », la situation semble avoir subi un changement complet. Nous recevons maintenant des nouvelles en grand nombre sur les relations des grandes firmes japonaises, ainsi que de firmes petites et moyennes, avec les pays d'Asie orientale. Les connexions croissantes entre le Japon et ces pays ne prennent pas toujours la forme d'un commerce croissant de marchandises. En ce qui concerne le commerce des marchandises, l'industrie légère japonaise, consistant principalement en firmes moyennes et petites, souffre d'une concurrence puissante des pays asiatiques sousdéveloppés sur le marché américain, où la Corée, Formose et les Philippines, par exemple, ont remplacé récemment le Japon dans le domaine des contreplaqués, notamment les plaques revêtues. Ces pays étendent maintenant leur marché aux EtatsUnis dans le domaine des piles sèches, des jouets, des chaussures, des objets pour la Noël, des appareils de radio, des plats métalliques, des instruments de travail, des briquets, des machines à coudre et des laines. Formose a aceru sa part d'exportation de machines à coudre à bon marché (coû-

QUATRI tant moins de dix dollars la pièce) sur le marché américain de 1,8 % à 11,2 % entre 1967 et la première moitié de 1968 seulement. Au sein de cet environnement changeant, les contacts économiques du Japon avec les pays d'Asie orientale sont maintenant aux mains de grandes firmes et prennent la forme de création de grandes sociétés mixtes dans ces pays, en d'autres termes la participation dans la direction avec une certaine quantité de capital de fondation.

Citons quelques exemples d'articles récents mentionnés dans le Nippon Keizai Shinbun (numéros de 1969). Certains exemples sont, pensons-nous, semblables à ceux de pays semblables en Europe méridionale, au Maghreb, etc., mais ne sont pas familiers au Japon dont la force productive a été longtemps restreinte à son marché intérieur florissant depuis la défaite dans la deuxième guerre mondiale.

Cas N° 1. Les firmes d'automobiles s'efforcent de progresser en Asie du Sud-Est avec la formation de sociétés mixtes ou par la coopération technologique. Ainsi, les firmes d'automobiles japonaises Nissan-Jidosha, Toyota-Jidosha, Toyo-Kogyo, FujiJyukogyo et Honda-Giken-Kogyo, ont ou vont avoir des sociétés mixtes à Formose. Toyota a aussi décidé d'établir une société mixte avec Shinshin-Jidosha-Kogyo de Corée avec une participation de capital d'un milliard de yens et annonce en outre la création de Toyota Indonesia (nom provisoire) qui comprendra la National Automobile Construction Company, la compagnie privée Astra International d'Indonésie, et Toyota-Jihan et Toyota-Jidosha du Japon.

Cas N° 2. Le syndicat des cinq compagnies, Sumitomo-Ringyo, Shin-Asahikawa, Komatsu-Seisakusho, Sumitomo-Shoji et Ataka-Sangyo, Va diriger l'industrie des forêts de Kalimantan-est en Indonésie, en coopération avec la Publik Company of Indonesia, coopérant elle-même avec la Publie Company of Indonesian Forestry. La Japan Automobile Tire Association, constituée par six compagnies, projette de lancer une affaire conjointe d'une plantation de caoutchouc en Indonésie pour l'année fiscale 1969. C'est une réaction à l'augmentation des prix des caoutchoues naturels.

Cas N° 3. Mitsui-Bussan et Nichibo ont un plan de construction d'une filature à Singapour sous une direction mixte avec la Udatt Company de ce pays. Elle exportera ses produits manufacturés dans un troisième marché. Dans l'industrie textile japonaise, Tomen et Teijin se tournent vers Singapour, Tomen et KanegafuchiBoseki vers l'Indonésie, Kanematsu-Kosho et Terada-Keori vers Formose, Toyo Rayon et Teijin vers la Thaïlande et l'Indonésie.

Cas N° 4. La International Agricultural Development Company, constituée par Mit-

EME INTERNATIONALE sui-Bussan, Mitsubishi-Shoji, IshikawajimaHarima-Kyuko et d'autres, projette d'installer des usines d'engrais dans le Sud-Vietnam. La Fuyo Association for Agricultural Development (Marubeni-lida, Kubota-Tekko, Showa-Denko, etc.) en combinaison avec la Fuji Bank a également un plan de progression au Sud-Vietnam au moyen d'une entreprise mixte. Ces projets sont reliés au programme Lilienthal des Etats-Unis.

Cas N° 6. La République de Corée projette d'introduire largement du capital étranger dans son industrie électronique, préférant coopérer avec le Japon sur une base privée.

Concentrons maintenant notre attention sur le fait que, derrière ces activités communes sur une base privée, des organisations internationales comme ECAFE, ILO et la Asian Development Bank jouent un rôle dans la mise au point de conditions générales de développement économique en Asie orientale. On considère même temps la coopération internationale sur une base privée représentée par la Asian Private Cooperative Investment Company (PICA) qui consiste en firmes géantes des Etats-Unis, du Japon, de l'Allemagne occidentale, de France, d'Italie et d'autres pays impérialistes. Des plans de développement avec des capitaux multi-nationaux deviendront de plus en plus populaires en Asie orientale après le déclin de la domination monopolistique par les Etats-Unis.

Des pays en développement comme la Thaïlande préfèrent importer du capital et de la technologie plutôt que des produits manufacturés à cause de leurs gros efforts pour protéger et développer les industries domestiques. La politique récente de quelques-unes des grandes entreprises japonaises mentionnées ci-dessus correspond au désir ardent de la classe dirigeante de ces pays d'Asie orientale. Du point de vue asiatique. la tendance ci-dessus avec un lafflux du capital multinational signifie quelque chose de plus que le néo-colonialisme de la période d'après-guerre, mais il est douteux qu'elle réussisse.

En ce i qui concerne le capitalisme japonais. de grandes firmes visent une autre partie inférieure de la structure dualiste traditionnelle en Asie orientale, laissant intactes les firmes moyennes et petites à basse productivité. Mais, du moins pour le moment, le Japon n'a pas acquis encore assez de force pour moderniser la structure intérieure dualiste dans son ensemble et il y substitue les pays en développement pour la partie inférieure de celle-ci. Même la rationalisation remarquable de l'économie japonaise d'après-guerre n'est pas aussi réussie que celle du Marché Commun Européen et se trouve quelques pas derrière lui.

5. - CONDITION ECONOMIQUE ET SOCIALE

DE L'AGRICULTURE JAPONAISE

Quelle est la position historique de l'agriculture japonaise ? En 1948, les industries primaires agricoles et minières d'une part, les industries manufacturières secondaires d'autre part, contribuaient pour presque exactement autant au revenu national. Le secteur primaire était en fait légèrement en tête. En 1962, il ne produisait plus que le tiers du revenu du secteur secondaire. Avec un rapport de productivité moyen de trois à un en faveur des industries manufacturières (dans les industries manufacturières aul capital le plus intensif, le rapport est évidemment plus élevé) et à la suite des effets de la réforme agraire initiée par les autorités américaines d'occupation aussitôt après la fin de la guerre, les attractions de l'industrie urbaine ont été fortes. Par suite de la rapide industrialisation d'après-guerre, le rapport de la population engagée dans l'agriculture à la population active totale est tombé à moins de 20 % en 1968 pour la première fois dans l'histoire japonaise. Selon le dernier rapport du Bureau de Statistique attaché au Premier ministre du 14 mai, le chiffre était de 19,6 % pour Tannée fiscale 1968. Ce changement strueturel a engendré un problème sérieux qui néceseite une considération spéciale pour évaluer les effets de la réforme agraire de 1946 sur la production agricole.

Avant la guerre, l'agriculture japonaise avait des rapports propriétaire foncier-fermier. Mais, déjà durant les années de guerre, on pouvait voir une tendance importante à la redistribution des revenus des fermes entre fermier et propriétaire. des fermes La loi sur les aliments de base de 1942 sabstitua le loyer en argent au loyer en nature et le fixa a des niveaux qui, au fur et à mesure que l'inflation se développait, n'avaient que peu de rapports avec le prix officiel auquel le gouvernement achetait le riz aux producteurs. Le résultat en fut que le rapport du loyer au revenu brut des fermes déclina du chiffre de 40 % avant la guerre à celui d'environ 10 % en 1945. Cette tendance trouva son expression la plus brutale dans la loi sur les rapports entre propriétaires et fermiers de 1946 qui assura la dépossession complète des propriétaires fonciers absolus et la conservation par d'autres propriétaires de terres louées de 1 chobu (environ 1,5 hectare) de terre cultivée à Honshu, Shikoku, Kyushu, et seulement de 4 chobu à Hokkaido, tandis que les propriétés de propriétaires occupants étaient limitées à une moyenne de 3 chobu dans les trois îles principales et de 12 chobu à Hokkaido. De cette façon la proportion de terres cultivées par des fermiers par rapport au total des terres cultivées a été réduite de 46 à environ 8 %. Le Japon est devenu un pays de paysans propriétaires au lieu de propriétaires fonciers.

En partie à cause de cette réforme agraire et en partie à cause de la législation d'après-guerre qui preserivit une division égale de la propriété paysanne entre héritiers mâles à la place de l'ancien système de primogéniture, il s'ensuivit que la terre japonaise a été cultivée par un grand nom. bre de petite paysans. En outre, la vague massive de réfugiés, - en provenance Mandchourie et d'autres anciennes colonies submergea les régions rurales, et la productivité du travail dans l'agriculture connut même une diminution temporaire (en 1954 elle était estimée seulement à 9/10 du niveau d'avant-guerre).

En dépit de cet aspect négatif, la réforme agraire réussit à amener une augmentation immédiate des revenus et des niveaux de consommation des paysans travailleurs, en les libérant du lourd fardeau de la rente foncière. En 1953 le rapport du revenu des travailleurs agricoles au salaire moyen dans les industries manufacturières était de 46 % au lieu du rapport d'avant-guerre de 34 %o. Dans les années 1950, et en particulier vers la fin de la décennie, la mécanisation de l'agriculture procéda rapidement, parallèlement à une croissance élevée de l'industrie urbaine. Des tracteurs et d'autres types de machines furent introduits en nombre croissant. Ce nouvel outillage fut largement responsable de l'accroissement de productivité dans l'agriculture. Mais il apparaît aujourd'hui que l'outillage agricole, notamment les tracteurs plus grands et plus efficaces, ne peuvent être utilisés rationnellement sur de très petites fermes. L'agriculture japonaise en termes de chevalvapeur par hectare est une des plus hautement mécanisées dans le monde et est surcapitalisée à cause de la trop petite division de la terre.

Cette situation non économique est réexaminée par le gouvernement en rapport avec la libéralisation du commerce. Mais l'attitude du régime conservateur japonais envers ce problème est pleine de contradictions. D'une part, il essaie de réduire les restrictions sur la vente des terres et sur les dimensions prescrites quant au maximum de surface, en vue de stimuler la modernisation et la mécanisation de l'agri. culture. Ce cours implique une réduction des coûts des produits agricoles, rendue possible par une productivité accrue et l'importation libre d'aliments à bon marché des pays d'Asie orientale ou des Etats-Unis si nécessaire. D'autre part, il voudrait disposer de mesures énergiques pour ne pas s'aliéner les votes des paysans conservateurs. Un afflux ultérieur de population

UATRI rurale dans les distriets urbains, résultant de la rationalisation de l'agriculture par augmentation de l'échelle de la culture, provoquerait des résultats électoraux défavorables au Parti démocratique libéral (conservateur) qui soutient l'imposition de tarifs élevés aux importations agricoles à bon marché d'Asie et est contre les tarifs préférentiels en faveur des pays en développement qui sont maintenant considérés sérieusement dans le monde.

Comparée à la situation dans le Marché Commun Européen, la première position est la même que celle de Sicco Mansholt. vice-président de la commission de la C.E.E. qui a un plan hardi de complétion d'une révolution structurelle totale de l'agriculture dans le Marché commun en élargissant la dimension des fermes et en transformant l'agriculture en une industrie moderne et, ce faisant, de réduire le coût à la fois de l'alimentation de la communauté et des frais de subsides tandis que la dernière est une position semblable à celle de de Gaulle. Maintenant une discussion ardente se concentre au Japon sur le problème de la politique de soutien du prix du riz. Le prix du riz domestique (le riz est l'aliment de base des Japonais) est environ deux fois plus élevé que le prix international et ce facteur est souligné comme étant largement responsable de l'augmentation croissante des prix des produits de consommation dans les années 1960. En fait, ceci est montré clairement par les chiffres sur la contribution du prix du riz aux augmentations dans les index des prix de gros el de détail. Les rapports étaient de 35,9 % en 1965, 7,2 en 1966 et 4.3 en

EME INTERNATIONALE 1967 pour l'index des prix de gros et pour les prix de détail de 12,8 % en 1965, 9,9 en 1966 et 6,9 en 1967.

Dans une telle situation critique, les positions des partis ouvriers traditionnels, c'est-à-dire le Parti socialiste, le Parti communiste et le Parii socialiste démocratique, sur la question agraire sont tout à fait ambiguës. Le Parti socialiste et surtout le Parti communiste sont enclins à mettre en garde le gouvernement qu'une réduction des restrictions sur la dimension des terres conduira à une renaissance de l'économie d'avant-guerre des propriétaires fonciers. Comparées à l'amalgame de progressivité radicale et de timidité conservatrice du Parti démocratique libéral, les politiques agraires du P.S. et du P.C. sont pauvres et surannées.

Puis l'inflation persistante provoquée par le progrès inégal des productivités dans les divers secteurs de l'économie japonaise incite bourgeois et petits bourgeois à garder des actifs immobiliers plutôt que des actifs meubles, provoquant ainsi une montée galopante des prix de la terre aussi bien dans les districts urbains que ruraux. Du point de vue de l'allocation des ressources, ceci a eu pour résultat de réelles difficultés dans les conditions de logement dans les grandes villes et une rigidité inefficace dans la mobilité des terres agricoles une fois qu'elles sont divisées en de nombreux morceaux. Nous voyons ici le dilemme de la structure dualiste impliquant l'agriculture comme un de ses secteurs les plus inférieurs.

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