Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 44

Les manifestations aux Etats-Unis contre l'invasion du Cambodge

Jack Barnes · Quatrième Internationale, n° 44 · juillet 1970 · p. 15-18 · 2 848 mots

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Les événements de mai 1970 aux EtatsUnis, à la différence de ceux de mai 1968 en France, n'ont pas conduit à une grève générale de la classe ouvrière. Néanmoins, ces événements marquent un nouveau sommet dans la conscience et dans l'action antiguerre parmi d'importants secteurs du peuple américain et ils peuvent avoir ouvert la voie à des luttes plus décisives encore contre la guerre menée par l'impérialisme américain dans le Sud-Est asiatique.

Trois événements se sont produits en mai qui, soit sont uniques dans l'histoire du mouvement antiguerre, soit constituent un tournant à la fois dans la lutte contre la guerre et dans la radicalisation qui s'ap-

Dans l'heure qui suivit la conclusion du discours de Nixon, le 30 avril, annonçant l'invasion du Cambodge, environ 2.500 personnes à l'université de Princeton avaient rempli la chapelle du campus, tenant un meeting de masse qui vota la grève et profondit aux Etats-Unis :

1) les étudiants américains ont effectué la plus grande grève d'étudiants dans l'histoire du monde :

2) des secteurs de la classe capitaliste se sont publiquement divisés non seulement au sujet de la guerre mais sur les effets de celle-ci sur leur capacité de diriger les Etats-Unis ;

3) une première couche large de syndicats et de syndiqués de l'AFL-CIO a publiquement répudié la ligne de soutien à la guerre que le dirigeant de l'AFL-CIO Georges Meany et sa clique ont préconisée depuis cinq ans au nom des travailleurs organisés.

A l'échelle nationale, dans les établissements d'éducation de tout type et de tout niveau, la grève a prouvé sans le moindre doute que la haine profondément ressentie envers la guerre de l'impérialisme américain dans le Sud-Est asiatique et la volonté de s'y opposer s'étendent bien au-delà d'une avant-garde radicalisée d'étudiants. Virtuellement toute une génération est impliquée.

Les actions de mai contre la guerre ne furent pas limitées aux campus antérieurement engagés dans des protestations. Un certain nombre d'universités et de facultés où n'étudient que des Noirs s'organisèrent pour lutter contre la guerre, même avant que parvint la nouvelle de l'assassinat de deux étudiants Noirs par les flics pendant une manifestation antiguerre à la faculté noire de Jackson State dans le Mississipi. Dans quelques écoles qui ne sont fréquentées que par des femmes, des comités récemment formés pour la libération des femmes ont engagé de vastes actions de grèves auxquelles participa largement la jeunesse du - TiersMonde › (1). Des organismes officiels d'administration des universités et de facultés participèrent également aux manifestations.

(1) Le terme • tiers-monde • est actuellement employé pour désigner les minorités nationales opprimées aux Etats-Unis, à savoir les Noirs, les Portoricains, les Américano-Mexicains (chicanos). les Américains indigènes (Indiens), etc.

nomma un comité de cette décision. Des rapides, spontanées, d'autres facultés et u grève pour appliquer réponses similaires furent faites dans niversités. Le lendemain, un mouvement de grève massif d'étudiants s'étendit à travers le pays. Le massacre à l'université d'Etat de Kent dans l'Ohio, lorsque des troupes de la Garde nationale, le 4 mai, firent feu sur une foule d'étudiants antiguerre, tuant quatre d'entre eux, frappa de stupeur toute la nation. Dans les 'universités et facultés, il y eut en riposte un soulèvement encore plus massif, une extension et un approfondissement de la lutte. En quelques jours tous les plus grands établissements d'éducation supérieur furent totalement fermés ou sérieusement atteints par la grève. Bien qu'on ne puisse avoir un chiffre précis, il est certain que la grève engloba plusieurs millions d'étudiants sur les 7.500.000 du pays. En quelques jours des manifestations de masse furent organisées en de très nombreuses villes, dans toutes les régions du pays.

La grève qui a déferlé sur les campus de la nation en mai a révélé que les étudiants américains ont un potentiel et un poids politiques qu'ils n'avaient eux-mêmes jamais soupçonnés.

LA GREVE DES ETUDIANTS

LA GREVE DES ETUDIANTS

La réponse de masse à l'invasion du Cambodge et à l'assassinat des étudiants de Kent marque une nouvelle étape du mouvement étudiant américain.

Pour la première fois, les étudiants ont pris sur une grande échelle, des mesures dépassant la protestation de masse pour obtenir le contrôle de quelques-uns des nombreux moyens dont disposent les universités américaines. Au lieu de tenir fermées les facultés, dispersant et affaiblissant ainsi la puissance du corps étudiant, les militants les plus conscients, les plus radicalisés, agissant par le truchement de comités de grève démocratiquement élus décidèrent d'ouvrir les universités et de prendre possession de leurs moyens en immeubles, téléphones, imprimeries procédés artistiques. Ces • universités antiguerre › furent utilisées comme base pour orqaniser des manifestations et faire la propagande contre la guerre et les complicités universitaires avec la machine de guerre auprès d'autres secteurs clés de la population : lycéens, soldats, communautés du « Tiers-Monde ». mouvement ouvrier, afin de les associer à la lutte pour le retrait des troupes hors d'Indochine. Ceci se produisit à la New School for Social Research de New York qui servit de quartier général pour les lycéens, et dans • les universités d'Illinois à Chicago, de Berkeley, du Massachusetts, du Minnesota, etc. Bien que la fin de l'année scolaire ait interrompu certaines protestations et que les vacances aient produit un silence temporaire dans la plupart des campus, les forces antiguerre n'ont nullement été rendues inactives. Ce qui a eté obtenu par les étudiants et les facultés en mai ne pourra être renversé et le niveau de conscience de leur propre puissance ne sera pas abaissé.

Par suite des événements, il existe sur les campus, une conscience nouvelle de ce qu'il est possible de faire. Il y a eu aussi un déplacement favorable dans les rapports de force entre les étudiants antiguerre et les sympathisants des facultés d'une part, et les agents directs du capitalisme (administrateurs, curateurs, etc.). d'autre part.

Sous l'impact des événements, les mois à venir verront une lutte continuelle sur les campus qui aura plus de chances que jamais. Les luttes seront menées pour supprimer les règles qui restreignent la vie sociale, politique et personnelle des étudiants et pour éliminer tout aspect de complicité des campus avec la machine de guerre.

Les tentatives pour enlever les ressources des campus et l'appareil des universités aux projets et aux priorités de la classe capitaliste, de ses curateurs et administrateurs, deviendront plus nombreu-

EME INTERNATIONALE ses. La tendance ira dans le sens d'utiliser les ressources des universités vers des projets et des priorités des étudiants pour la lutte contre la guerre, contre la répression et l'oppression des hommes et des femmes du « Tiers-Monde », contre l'exploitation des ressources naturelles et la pollution de l'environnement par un grand capital dépourvu d'entraves.

A la suite de leur expérience de mai, les étudiants utiliseront plus fréquemment et en plus grand nombre les nouvelles positions de force qu'ils ont acquises sur les campus pour se lier aux luttes de la classe ouvrière des nationalités opprimées, des femmes et organiser le soutien de ces luttes. De plus en plus souvent, les moyens disponibles sur les campus seront à la disposition des forces engagées dans des batailles hors des campus et des expériences seront ainsi échangées.

Le degré de contrôle des ressources et des moyens des campus variera d'un campus à l'autre. Mais la conception stratégique fondamentale - la conquête et l'utilisation des vastes ressources des universités américaines comme base puissante à partir desquelles pourront être unies les puissantes luttes sociales futures contre le capitalisme américain - vient de subir un premier essai : sa validité et l'expérience ne seront pas oubliées.

L'apparition sur de nombreux campus de larges comités de grève est une autre addition valable au capital de tout le mouvement. Ces comités ont mis en application les tâches décidées à des meetings de masse sur les campus et représentaient les forces soulevées comme aucune organisation n'aurait pu le faire. Cette forme sera sans doute affinée, améliorée et utilisée sur une plus grande échelle à la prochaine étape de la lutte. Cette sorte de comité de direction démocratique qui peut unir des forces dans une grande lutte et qui peut étre considérée comme l'autorité légitime d'un soulèvement de masse, est un important exemple pour les soldats, les communautés du * tiers-monde » et le mouvement ouvrier.

Les événements de Mai ont ouvert un chapitre nouveau pour la croissance de l'organisation trotskyste de jeunes, la Young Socialist Alliance, à la fois en nombre, en extension géographique et en expérience et influence politique. Le besoin et le rôle d'une organisation nationale de jeunes révolutionnaires socialistes ayant un programme et une stratégie politique pour lier la rébellion des campus à la lutte politique fondamentale contre le capitalisme américain peuvent être compris aujourd'hui par des milliers d'étudiants radicalisés qui n'en étaient pas conscients un mois auparavant.

LA CLASSE Les événements de Mai ont déclenché une rupture publique dans la classe dirigeante qui s'étend jusqu'au cabinet de

Nixon et ont engendré un sentiment profond de crise publiquement exprimé par un éventail très ouvert de porte-parole de la classe dirigeante.

La différence d'attitude par rapport la période de la marche géante sur Washington en novembre 1969 est illustrée par le changement dans la prise de position de Nixon lui-même. En novembre, il déclarait que les protestations ne pouvaient avoir d'effet sur sa politique et il faisait savoir de façon ostensible qu'il suivait un match de football à la télévision pendant la manifestation. En mai, il accorda pour les manifestations un lieu au voisinage de la Maison Blanche d'où il

* pouvait entendre la protestation >, il déclara à la nation qu'il n'avait pu dormir de toute la nuit qui précéda la manifestation, il sortit pour - discuter » avec quelques-uns des manifestants.

Ce qui stupéfia même des membres du cabinet de Nixon et les poussa à exprimer publiquement leur consternation, ce n'était ni l'invasion du Cambodge ni le massacre de Kent, mais l'éruption massive des protestations indignées contre eux. lls craignaient qu'ils seraient complètement discrédités et que l'administration Nixon serait isolée de façon permanente.

De même, des porte-parole de la classe dirigeante n'appartenant pas à l'administration Nixon exprimèrent leur inquiétude, non qu'ils eussent un désaccord fondamental avec la politique étrangère impérialiste mais parce que les événements de mai les avaient convaincus de la possibilité que l'expansion de la guerre engendre des soulèvements sociaux qui menaceraient l'avenir du capitalisme américain.

L'ancien Premier magistrat de la Cour Suprême, Earl Warren, prononça le jugement suivant dans un discours, le 15 mai :

* En vérité, nous sommes dans une crise. Nous sommes en présence d'une division de notre société dont l'intensité n'a jamais été égalée au cours des cent dernières années. »

Le jour précédent, le Républicain John W. Gardner, ancien membre du cabinet de Johnson, remit à la presse le texte d'un discours dans lequel il disait :

• Et pendant que chacun de nous poursuit la satisfaction de ses intérêts particuliers et de son confort, la nation se dé-

DIRIGEANTE sintègre. J'emploie cette phrase sérieusement : la nation se désintègre. =

Dans * l'extraordinaire réaction = à l'invasion du Cambodge par Nixon, Gardner vit la preuve qu' • une crise de confiance dans notre direction » grandissait. « L'abandon apparemment abrupt d'engagements implicites a posé dans les cerveaux de millions d'Américains plus intensément la question de savoir s'ils peuvent croire aux promesses de leurs dirigeants. -

James Reston, du • New York Times », écrivant de Washington deux jours plus tard, voyait Nixon • dans un trouble profond • parce que, comme Johnson, * il fait de plus en plus face au dilemme de sortir du Vietnam plus vite qu'il ne le prévoyait ou de ne pas être capable de gouverner le pays... Ses conseillers reconnaissent le changement de sentiment dans la capitale. Ils pensaient, en arrivant au pouvoir, qu'ils avaient affaire à une guerre étrangère et ils voient maintenant qu'ils ont affaire à une rébellion contre la guerre et, peut-être même, à une révolution à l'intérieur ».

Un autre haut personnage de l'administration Johnson, Mc George Bundy, président de la Fondation Ford, donna l'avertissement suivant, le 15 mai : * Non seulement il ne doit plus y avoir de nouvelle incursion d'Américains au-delà de la frontière du Cambodge mais rien de ce qui, pour le public américain, pourrait y ressembler ne doit se produire à nouveau... Toute action majeure de cette espèce, si elle était etreprise de la même manière que la décision du Cambodge -- maintenant que les effets intérieurs de cette décision sont visibles - déchirerait l'administration et le pays. Pour le moins, le Congrès refuserait l'argent pour les dépenses de guerre, les chances d'un soulèvement intérieur général deviendraient réelles. »

Ainsi, tout en tentant de maintenir une image d'unité avec le mythe que la politique de « vietnamisation > mettait fin à la guerre, Nixon a créé en réalité une absence de crédibilité supérieure à celle qui exista du temps de l'administration Johnson. Il a mis en mouvement une expression d'opposition au sein de sa propre classe, plus grande que celle qui força son prédécesseur à abandonner sa fonction. Cette division publique dans la classe dirigeante, elle-même conséquence des événements de mai, crée les conditions favorables à de nouvelles expressions encore plus vastes de l'opposition de masse à la guerre.

OUVRIER

Hors du gouvernement, aucune organisation puissante n'a soutenu la politique de guerre de la Maison Blanche et du Pentagone pendant toute son escalade avec plus de ferveur que la bureaucratie de l'A.F.L.C.I.O. dirigée par Georges Meany. Celle-ci a effectivement empêché la force sociale la plus puissante du pays, la classe ouvrière organisée, de participer au mouvement antiguerre croissant. Mais les événements de mai ont ouvert une brèche publique dans ce monolithe apparent.

L'exemple des étudiants et la pression des ouvriers dont le mécontentement croissant envers la guerre et ses effets n'avaient trouvé aucune expression au sommet bureaucratique se sont combinés en mai pour détruire la prétention de Meany, selon laquelle sa ligne pro-guerre représentait les sentiments d'une majorité pour ne pas dire de toute la classe ouvrière américaine.

Trois grands développements illustrent la rupture de cet obstacle

1. Sous l'impact des assassinats de Kent et de télégrammes en provenance de sections locales de tout le pays, le congrès national de la Fédération Américaine des Employés d'états, de comtés et de municipalités (A.F.S.C.M.E.) vota, le 7 mai, à une majorité écrasante, une résolution exigeant le retrait de toutes les troupes américaines du Sud-Est asiatique. L'A.F.S.C.M.E. 'est, en ordre d'importance, la huitième organisation de l'A.F.L.-C.I.O. et représente 490 000 ouvriers.

A New York, un important secteur du mouvement syndical, comportant des sections locales affiliées à l'A.F.L.-C.I.O., à l'American Labor Alliance (Alliance pour l'Action Ouvrière) (2) et des syndicats indépendants, ont pour la première fois lancé un appel à une démonstration de rue contre la guerre. Environ 25000 New Yorkais furent mobilisés le 21 mai dans une manifestation antiguerre commune ouvriers-étudiants. Les organisateurs comprenaient les syndicats de New York ayant de nombreux adhérents noirs et porto-ricains. Ce rassemblement réunit un pourcentage de participants noirs et porto-ricains supérieur à celui de toute action antiquerre antérieure.

Le 18 mai, 451 permanents et délégués d'entreprises de la région de San Francisco firent insérer une page payée dans le • San Francisco Examiner =, dans laquelle lls se différenciaient de la politique de Nixon, exprimaient leur incrédulité et leur méfiance dans tout ce que disait le gouvernement au sujet de la guerre et demandaient que les troupes américaines du Vietnam et du Cambodge soient ramenées au pays.

Ces ruptures publiques au sein des bureaucraties ouvrières donnent aux opposants à la guerre la possibilité de défendre efficacement leurs positions à l'intérieur des syndicats et de mobiliser le sentiment antiguerre qui existe déjà parmi des millions d'ouvriers américains. lis peuvent, d'une manière réaliste, commencer à transformer cette opposition en action antiguerre effective.

Le mouvement antiguerre qui existe hors des syndicats a maintenant une occasion tout à fait nouvelle d'utiliser les résolutions, les adhésions, les actions et les déclarations officielles de certains secteurs du mouvement ouvrier pour solliciter le soutien, l'aide et la participation à des actions anti-guerre d'autres secteurs de ce mouvement.

Maintenant que la glace est rompue, un problème nouveau pour les dirigeants capitalistes peut se matérialiser dans un proche avenir : lorsque commenceront les prochaines actions majeures de lutte contre la guerre, c'est-à-dire quand les événe•ments de mai trouveront leur prolongement logique, de grands secteurs du mouvement ouvrier organisé pourront y être impliqués dès le début. Un changement qualitatif dans la composition et le caractère des actions de rue ainsi qu'un commencement d'actions sur les lieux de travail entreront dans le domaine des possibilités réelles.

A la différence des événements de France, il y a deux ans, une situation révolutionnaire ne s'est pas développée en mai 1970 aux Etats-Unis. Mais on a pu y voir une avant-première des forces qui, si elles étaient combinées dans une action politique de masse contre la politique du gouvernement américain, pourraient ébranler le capitalisme jusque dans ses fondations.

(2) L'American Labor Alliance comprend le puissant syndicat des camionneurs (teamsters), et l'United Automobile Workers, qui était dirigé par feu Walther Reuther. Cette Alliance a rompu avec l'AFL-CIO.

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