Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 44

L'exclusion de Garaudy

Quatrième Internationale, n° 44 · juillet 1970 · p. 9-10 · 1 474 mots

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Comme il était prévu, Garaudy n'a pas eu à attendre de longs mois après le 19° Congrès du P.C.F. pour être exelu de ce parti. Selon la direction de celui-ci, le processus «démocratique » a été suivi de bout en bout. Et comment ! La différence avec le passé quand il s'agissait d'exclure un haut membre du parti, c'est qu'au lieu de mettre les bouchées doubles, cette fois-ci on est passé par une série d'étapes, bien préméditées, bien agencées, à la fin desquelles Garaudy devait, à moins d'être candidat au suicide, se trouver exclu. Il n'y a pas eu de discussion de ses positions par l'ensemble du parti ; la possibilité qu'il a eue à certains moments de s'exprimer — et notamment devant le congrès — était soigneusement limitée pour donner une apparence de démocratie à toute l'opération. C'est ce que nous avions déjà montré. Nous avions aussi, dans cette revue, traité de positions théoriques de Garaudy et indiqué la signification politique de son intervention au congrès du P.C.F. (1).

Nous examinerons donc ici la dernière phase de l'opération, l'exclusion, avec les incidents et conséquences qu'elle a déjà eues.

C'est un livre de Garaudy « Toute la vérité », constituant le dossier établi par lui de sa lutte au Bureau Politique et au Comité Cental, qui a été pris par la direction comme prétexte pour le faire exclure d'abord par sa cellule (il fallait que cela parte de la base I), puis remontant d'échelon en échelon, jusqu'au Comité Central. Quelques jours avant la session de celui-ci des déclarations publiques de Garaudy ont attisé la querelle. Des attaques d'une violence rare alors sont venues de la part de la direction du P.C.F. Garaudy qui avait commencé sa lutte sur des questions auxquelles le plus grand nombre de membres du P.C.F. étaient pratiquement peu intéressés (nouveau bloc historique,...) avait, au 19º Congrès, porté l'attaque sur des points éminemment sensibles : l'occupation soviétique de la Tchécoslovaquie et la politique des directions des Etats ouvriers sabotant la lutte de classe dans le monde (Espagne, Grèce). A la veille du C.C., Garaudy revint sur la question tchécoslovaque, accusant la direction du P.C.F. d'avoir communiqué à la direction « normalisée » du Parti tchécoslovaque le procès-verbal d'une rencontre Dubeek-Waldeck Rochet, procès-verbal que cette direction « normalisée » utiliserait pour éventuellement faire un procés à Dubcek. Autrement dit, Garaudy accuse la direction du P.C.F. de s'être conduite en mouchard, en délateur, en pourvoyeur de prison stalinienne ou brejnevienne. En outre, Garaudy dénonça l'existence de ce qu'il appelle le « groupe Marchais » à la direction du P.C.F., groupe lié à la direction du P.C.U.S., soutenu par elle, manœuvrant au-dessus des organismes formellement réguliers du parti, y compris avec la connivence d'un nommé Jean Jérôme qui a ses entrées partout sans jamai -voir été élu à un organisme quelconque. Disons tout de suite que, dans toutes ses déciu/ations, la direction du P.C.F. a feint de n'avoir pas entendu parler de ce Jean Jérôme qui ne paraît pas devoir être inconnu de bien des gens puisque certaines précisions ont été données dans des journaux bourgeois à son sujet, notamment qu'il serait un citoyen d'un pays d'Europe orientale. Pour un parti qui se targue d'être à la fois démocratique et national, l'accusation de Garaudy était plutôt désagréable. Mais revenons aux autres points qui ont été l'objet des polémiques.

(1) Voir dans Quatrième Internationale, • Le 19º Congrès du P.C.F. = (No42) et • Le P.C.F., Roger Garaudy et le « capitalisme monopoliste d'Etat = (No 43).

En ce qui concerne le document remis par la direction du P.C.F. sur l'entrevue Dubcek-Rochet, la direction du P.C.F. commença par nier son existence, puis indiqua qu'elle avait remis les notes prises au cours de cette entrevue et, dans une tentative pour se disculper, elle finit par les publier dans l'Humanité quelques jours avant la tenue du Comité Central. Elle ajoutait que rien ne permettait de dire que cette remise de notes était destinée à accabler Dubcek dans un procès. Malheureusement pour elle, les « normalisateurs » de Prague ne se gênent pas pour invoquer ce document dans leur polémique contre Dubcek. Aussi la direction du P.C.F. se vit en outre amenée, quelques jours après l'exclusion de Garaudy, à passer un petit placard dans l'Humanité dons lequel il était dit que des journalistes tchèques se permettaient des choses avec ce document qui n'étaient pas autorisées par le P.C.F., etc.

Dans les propos de Dubcek qui sont rapportés, il n'y a rien de différent de ceux qu'il tint pendant le « printemps de Prague Mais il y a dans ce document tout de même quelque chose de gênant pour la politique du P.C.F. Rochet rencontra Dubeek le 19 juillet 1968 au retour d'un séjour à Moscou ; il rapporta les griefs des Soviétiques griefs. Or, l'un d'eux était que Dubeek n'avait pas mis en prison des hommes qui voulaient doute qu'il faisait pratiquement siens reconstruire le parti socialiste. Dans sa réponse, Dubcek dit que ces hommes n'étaient pas nombreux, pas dangereux, qu'il leur a offert des postes dans l'appareil d'Etat pour renoncer à leur projet, que cela lui paraissait plus habile que de recourir aux méthodes des Soviétiques qui ne seraient valables qu'en dernière instance. Rochet se prononçant contre l'apparition légale du parti socialiste en Tchécoslovaquie, quel pavé dans les rapports du P.C.F. avec les socialistes en France où le P.C.F. s'était prononcé pour la pluralité des partis ! Dans la question des rapports avec les socialistes, le P.C.F. met ainsi deux fois en porte-à-faux, d'abord en montrant par l'exclusion de Garaudy que le régime intérieur du parti est resté le même, ensuite en se prononçant en fait contre la pluralité des partis en Tchécoslovaquie.

Y a-t-il à la tête du P.C.F. un « groupe Marchais » qui, composé de quelques hommes, agit comme une fraction liée à Moscou, agissant au-dessus du Bureau Politique, sans parler du C.C. et de tout le parti? Nous n'avons aucun élément permettant de le confirmer ou de l'infirmer, mais c'est depuis des temps immémoriaux dans l'ordre des choses au sein des partis staliniens. L'attaque de Garaudy était d'autant plus dure que personne n'ignore qu'il y a des rivalités au sein du Bureau Politique, qui font que Marchais n'a pas été désigné comme secrétaire général à la place de Rochet du soutien des ct Soviétiques.

Marchais est certainement très vulnérable, dans ce parti où l'appareil attache une importance considérable à la « biographie », car celle de Marchais est des plus pauvres. Il n'est entré au P.C.F. qu'en 1947, à l'âge de 27 ans, et n'a rien fait au cours de la guerre alors que ceux de son âge combattaient dans la Résistance ; il a commencé à gagner ses galons comme garde du corps de Thorez, il est monté en grade par son zèle à faire appliquer la « ligne » et à la défendre par les moyens les plus rudes. Il s'est acquis une renommée nationale par son article de l'Humanité du 3 mai 1968, c'est-à-dire où éclatait la crise révolutionnaire, en dénonçant les « groupuscules » et « l'anarchiste allemand » Cohn-Bendit. Il est le grand pourfendeur des « gauchistes » un que membre B.Pl, Cordes Gron et deur ancien memires so Prontrai un ancien membre du B.P., Kriegel-Valrimont, ont publié une déclaration sous le titre plus possible de se taire », attaquant le régime du P.C.F. et Marchais. Signalons que Tillon, ancien mutin de la Mer Noire et ancien chef des Francs-Tireurs et Partisans pendant la guerre, était encore membre du P.C.F. Une procédure d'exclusion est engagée contre lui.

La direction du P.C.F. ne peut avancer pour sa défense que... ses succés électoraux. Mais que signifient-ils sinon que les masses laborieuses n'ont pas en France d'autres moyens sur le plan électoral d'exprimer leur mécontentement ? Et, lorsque ce mécontentement éclate, il tend à recourir à des moyens qui ont peu à voir avec les voies pacifiques et parlementaires préconisées par le P.C.F. Avec l'affaire Garaudy, la crise chronique qui frappe le P.C.F. ne manquera pes d'avoir un caractère plus aigu : même parmi des membres de longue date de ce parti, la perspective d'un changement de sa politique ou de son régime paraît de plus en plus illusoire. Aussi, exclusions, démissions, déclarations publiques, etc. iront en se multipliant. La direction est sans autorité réelle. Certes la machine subsiste et ne se disloquera pas rapidement. Mais l'avant-garde révolutionnaire qui a pris des dimensions nouvelles depuis Mai 68 a des possibilités de pius en plus grandes de porter des coups à la machine stalinienne, à associer des militants révolutionnaires et à créer, sur la gauche du P.C.F., une force politique qui pourra dans de grandes luttes, lui contester la direction avec une certaine efficacité. C'est dans cette voie qu'ouvre la Ligue Communiste, section française de la Quatrième Internationale.

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