Lénine par Trotsky
A son centenaire, Lénine n'a pas encore eu la chance de rencontrer le biographe digne de son immense stature. Isaac Deutscher est mort avant d'avoir pu écrire, comme il se le proposait, le second panneau du diptyque ouvert avec son Trotsky. Mais Trotsky lui-même avait, auparavant, projeté de consacrer à Lénine un grand ouvrage dont il ne nous reste que des fragments. L'assassinat de Coyoacan nous en aura privé, entre tant d'autres œuvresguides. Trotsky a cependant pu achever un premier tome, la Jeunesse de Lénine (1), la meilleure des introductions à la lecture des œuvres de Vladimir llitch, et qui met en pièces les légendes en forme d'images d'Epinal, ce qui, trente ans plus tard, n'est pas encore superflu. Un seul exemple : l'hagiographie stalinienne tend à gommer toute influence d'Alexandre Oulianov, l'aîné, le terroriste de la Narodnaïa Volia, pendu en 1887, sur son jeune frère Vladimir, et à faire jaillir tout armé le léninisme dans le crâne du lycéen à un âge où il n'avait pas encore pu lire Marx. A quoi peut bien servir l'entêtement dans d'aussi sottes tentatives de déification ? On le comprendra en se reportant au petit livre de Léo Figuères contre le trotskysme : ne base-t-il pas sa critique théorique de Trotsky sur le fait que celui-ci aurait, de son propre aveu, commencé sa vie politique comme populiste, et cela pendant trois ans, de 1895 à 1898. De ce point de vue de bigot, il est évidemment sacrilège de constater que le futur Lénine demeura plus longtemps encore sous l'influence du populisme, ce qui s'explique, bien entendu, par les mêmes raisons, aussi simples et naturelles, et ne rend que plus admirable, dans l'un et l'autre cas, l'essor intellectuel qui transforma en quelques années ces jeunes populistes en théoriciens et dirigeants marxistes de premier plan..
Ce parallèle frappant entre les deux futurs géants d'Octobre est évidemment ce qui désignait le second comme le biographe idéal du premier. C'est de l'intérieur que Trotsky comprend Lénine, et leurs longs désaccords rendent au contraire plus aiguë une compréhension éclairée à la fois par l'affrontement le plus désintéressé puis par une collaboration étroite pour la réalisation des tâches les plus élevées.
Cette biographie tout juste commencée à la veille de sa mort, Trotsky y pensait depuis longtemps, depuis au moins cette année 1924, celle de la mort du chef, dont date le petit livre de souvenirs récemment réédité (2), tout vibrant d'émotion, dont Eluard écrivit : « C'est un des plus grands que j'aie jamais lu » ; que Michel Leiris plaçait, avec Leur morale et la nôtre, dans les 200 titres de sa bibliothèque idéale (3), et dont Breton reçut une « révélation » définitive du véritable communisme, celui qui, précisément, ne saurait dissocier Lénine et Trotsky.
La vibration de ces textes écrits à chaud, tient sans doute pour l'essentiel à l'inquiétude de l'auteur, que Marguerite Bonnet, dans l'introduction à l'article d'A. Breton reproduit en postface, souligne bien : « les arrière-plans sombres et angoissés de ce petit livre si clair d'apparence... » qui échappaient à ses premiers lecteurs et nous sont si sensibles aujourd'hui. Trotsky pressentait quel trafic de cadavre allait commencer au nom même de Lénine et du léninisme, et c'est sans doute à cette prescience que ncus devons les deux chapitres, si différents par le ton du reste de l'œuvre, que sont « le philistin et le révolutionnaire » et « du vrai et du faux sur Lénine », où, avec une violence qui frappe plus loin que ses cibles d'occasion — Wells et Gorki - il règle leur compte à ces deux attitudes contradictoires mais pourtant convergentes, et qui étaient vouées à une telle postérité, celle des journalistes bourgeois la soir la prises mortes pense nes ignorants et ineptes, moralistes impuissants de l'œuvre de Lénine, et d'autre part aux laudateurs tout aussi ineptes, pressés d'embaumer celui qui avait été le plus vivant de tous les vivants.
Cette lutte contre la transformation du révolutionnaire en héros mythique bourré d'aromates n'est que la condition, dans le Lénine comme dans Jeunesse de Lénine, de
(1) L. Trotsky, La Jeunesse de Lénine, P.U.F., à paraître.
(2) L. Trotsky, Lénine, suivi d'un texte d'André Breton présenté par Marguerite Bonnet.
(3) R. Queneau, La Bibliothèque idéale, enquête, Gallimard
QUATRI l'établissement de la véritable grandeur du dirigeant trop tôt disparu. Ce point sur l'importance de Lénine, Trotsky l'avait fait avant 1924. En particulier dans le discours du 5 avril 1923, « Lénine malade », il remarquait qu' « il n'y a pas, il n'y eut jamais dans l'histoire, d'homme qui influât comme Lénine sur le sort non seulement d'un pays, mais de l'humanité tout entière, il n'y a pas de commune grandeur qui nous donne la proportion historique de Vladimir llitch... » et, s'élevant encore une fois - et non la dernière - à ce grand problème de l'individu dans l'histoire, il rappelle : « Il est dit dans un de nos hymnes :
Il n'est pas de sauveur suprême, pas de « héros » suprême... Et c'est juste, mais cela n'est juste que dans le compte définitif de l'histoire : finalement, la classe ouvrière vaincra, et elle serait victorieuse même s'il n'avait jamais existé de Karl Marx, même s'il n'y avait pas eu d'Oulianov-Lénine. La classe ouvrière aurait su par elle-même élaborer les idées dont elle a besoin, les méthodes qui lui sont indispensables ; mais ce travail aurait été plus lent. » Nous soulignons ces derniers mots. On sait comment la disparition prématurée de Lénine, non seulement ralentit les proNouveaux écrit
Les écrits de Samizdat continuent à paraitre en France et chacun, dans la diversité des genres, styles, auteurs, pèse son bon poids de révélations. Les deux plus
Mon tém
En toute conscience, Martchenko a donné de sa véracité la plus incontestable garantie : il savait que dire la vérité sur les camps - - que la plume répugne à qualifier de soviétiques - - allait l'y ramener infailliblement. Et il l'a fait pourtant, « parce que les camps de concentration où l'on encage des détenus politiques en U.R.S.S. aujourd'hui sont aussi terrifiants que les camps de Staline. Meilleurs à certains égards, pires à certains autres. Il faut que chacun le sache. Il faut que le sachent ceux qui veulent connaître la vérité et à qui l'en n'offre que les articles apaisants et mensongers des journaux qui endorment la conscience publique. I faut que sachent
EME INTERNATIONALE grès du prolétariat mondial, mais favorisa la pire des réactions sur le terrain de son œuvre même. Presque un demi-siècle nous sépare de cette disparition, et trente ans de celle de Trotsky : le « ralentissement » est tel que, parfois, il pourrait sembler que la rcue de l'histoire a tourné à l'envers et que les problèmes qu'ils ont résolus restent encore à élucider. Certes, l'histoire fraie ses voies avec ou sans grands hommes, mais les tâches du prolétariat exigent peut-être plus que celles de toute autre classe, et par cela même qu'il est une classe privée de culture, de ces dirigeants, chefs-d'oeuvre de la nature et de circonstances sociales, dont la vie est si fragile et dont l'œuvre même peut échapper de tant de façons à ceux à qui elle est destinée comme arme. Récupérer Lénine est aujourd'hui indispensable au prclétariat mondial, comme déjà le récupèrent les révolutionnaires russes contre les bureaucrates staliniens. Dans ce mouvement de réappropriation, nous avons la chance de pouvoir être guidés par ces deux livres de Trotsky qui rendent sa clarté à ce visage brouillé par les fumées d'encens des thuriféraires, plus encore que par les caricatures des adversaires.
M. Lequenne. s de Samizdat récents, fort dissemblables, sont parmi les livres les plus forts que nous ayons lus, et se rejoignent dans la lutte pour le communisme authentique. loignage de A. Martchenko (1) aussi ceux qui ne veulent pas savoir, ceux qui ferment les yeux et se bouchent les oreilles afin de pouvoir se justifier un jour et sortir, encore immaculés, de la boue : * Mon Dieu, et nous n'en savions même rien 1... »
Et s'il écrit cela surtout pour les bonnes consciences de son pays, cela vaut aussi pour les semblables de Michel Capdenac qui se rassure ainsi dans les Lettres françaises du 13 mai 1970, à propos du film l'Aveu : « Ce témoignage capital... dénonce et démontre dans ses moindres roua-
(1) A. Martchenko, Mon Témoignage (Ed. du Seuil).
ges l'engrenage meurtrier d'une procédure et de méthodes qui ont porté le plus grand tort à la cause du socialisme et dont le désaveu par le socialisme lui-même, depuis le XX* Congrès, est devenu l'une des conditions de son développement et de son rayonnement. »
Après Martchenko, il n'y a plus à se demander si les Capdenac sont tartuffes ou imbéciles ; il est clair qu'ils sont tartuffes et complices des bourreaux. Si l'on a dit
« A » comme Aveu, il faut aller jusqu'à dire « T » comme Témoignage : « L'idée germe peu à peu que rien de pareil n'existe plus aujourd'hui. Si l'on en parle dans les livres et les journaux, c'est que tout a radicalement changé, que tout va comme il faut. On a puni les coupables des crimes monstrueux commis hier, on a réhabilité les victimes... Rien n'est plus faux. Combien de victimes a-t-on réhabilitées après leur mort, combien de victimes oubliées croupissent aujourd'hui encore dans les camps, combien de nouvelles victimes s'y entassent, combien d'emprisonneurs, d'enquêteurs, de bourreaux occupent aujourd'hui encore leur poste ou vivent tranquillement de leur grasse retraite, sans plus porter la moindre responsabilité, même morale, de leurs actes. »
En quoi les camps où croupissent encore des milliers de déportés politiques en U.R.S.S. sont-ils « meilleurs » et « pires » que les camps du vivant de Staline ? « Meilleurs » en cela qu'il ne s'agit plus au sens strict du terme de camps d'extermination, d' « enfers » dont on ne pouvait espérer sortir vivant. Martchenko comme d'autres en sont sortis. Ils sont « meilleurs » en ce sens que le sadisme n'y est pas systématique, mais seulement le produit de la conjonction du système avec le maintien du personnel antérieur, bourreaux staliniens et kapos anciens fascistes. « Pires » en cela que les rations alimentaires de famine sont encore abaissées. Les vieux déportés de Kolyma et de Vorkouta expliquent : * Dans les conditions actuelles, aucun déporté n'aurait tenu une année à l'abattage des arbres, dans les mines, dans les placers ; il aurait crevé. Au moins le travail est-il aujourd'hui plus humain. » En bref, l'horreur est maintenant tempérée ; l'arbitraire y est aléatoire ; la même réaction de
Mémoires d'un b
Avec les Mémoires d'un bolchevik-léniniste (2), nous recevons le choc bouleversant du premier texte de samizdat authentiquement et ouvertement trotskyste. Par quel miracle l'auteur a-t-il pu échapper à l'extermination systématique des membres de
TIONALE 55 défense aux brimades peut entraîner des sanctions qui provoquent la mort ou seulement des injures.
Cela suffira certainement à rassurer les bonnes âmes mesurées qui se satisfont toujours de peu quand il s'agit du sang des autres. II reste que l'univers tragique peint par Martchenko dans son - écriture sans apprêt d'ouvrier qui témoigne est incompatible avec quelque notion de socialisme que ce soit.
La famine permanente, le travail épuisant, le refus de soigner les malades (on laissa Martchenko guérir comme il put d'une méningite), cette méthode de rééducation, quand elle ne tue ni ne brise, fait des hommes de fer. C'est maintenant le plus souvent le cas des « jeunes ». « Plus on serre la vis aux jeunes, plus ils deviennent méchants. Ils ne plient pas devant l'administration, ne se taisent pas; les protestations affluent de toutes parts. »
Là se forment les cadres de la révolution politique. Et d'autant plus que l'éducation politique obligatoire, si elle est distribuée par des illettrés ou des propagandistes ubuesques, ne peut sortir de cette contradiction qu'elle doit se référer à ce qui la nie. Ainsi Martchenko, ouvrier arrêté par accident, devenu bagnard pour six ans parce qu'il avait voulu fuir l'U.R.S.S., entré apolitique au camp, en sort ayant lu et assimilé les œuvres complètes de Lénine, prêt pour la lutte la plus lucide.
Martchenko sait que la période de déstalinisation n'a pas vidé les camps. Il sait que, sous le « libéral > Khrouchtchev, on a envoyé dans les camps ceux qui osaient n'être pas d'accord avec sa ligne, mais que son renversement ne s'est pas pour autant accompagné de la libération de ces « précurseurs » qui lui avaient avant l'heure fait les mêmes critiques que les Brejnev-Kossyguine. Martchenko est sans illusion, et c'est pourquoi, à nouveau, à l'heure où nous écrivons, il souffre du froid, de la faim (2.400 calories, à moins qu'il ne soit au cachot à 1.300 calories), du travail forcené et des brimades des tueurs staliniens. Du moins retrouvera-t-il peut-être Daniel et cette paradoxale liberté de parole qui n'existe en U.R.S.S. que derrière les barbelés. Quoi qu'il en soit, ils ne les briseront pas. De tels hommes feront naître leurs pareils : les bolcheviks qui vaincront demain. olchevik-léniniste l'Opposition de gauche ? Le texte ne le dit pas. Peut-être, comme Chalamov, dans l'incurie bureaucratique, un « type bien »
(2) Mémoires d'un bolchevik-léniniste (Ed. Maspero).
56 QUATRI a-t-il fait sauter la lettre « T > de son dossier. Quoi qu'il en soit, il s'agit d'un héros d'un autre âge qui se lève d'entre les morts et enseigne la vérité aux jeunes générations du peuple soviétique, aux communistes du monde entier, leur adresse le message de ceux que Staline crut avoir réduit au silence pour toujours.
Ce qui est, ici, publié comme une œuvre d'un seul tenant — mais non sans lacunes — a circulé en U.R.S.S. comme une série de lettres et de courts documents qui restituent, de mémoire — et, de ce fait, avec quelques erreurs de détail — le passé si longtemps occulté et maquillé, jetant un pont entre l'hier et l'aujourd'hui de la Révolution. Les textes forment trois groupes : la guerre civile, la lutte de l'Opposition, les déportations.
A première vue, il peut sembler étonnant que les risques de la clandestinité soient pris pour faire circuler des souvenirs de la guerre civile ; on s'apercevra bien vite cependant que cette première partie de l'ouvrage recèle les révélations les plus saisissantes, des faits que Trotsky, qui dirigeait cette guerre, ne connut pas, et qui mettent encore mieux en lumière le visage sinistre de Staline. L'auteur, cavalier rouge de la 2º armée à cheval qui écrasa Wrangel et en finit avec les bandes de Makhno, fut assez proche témoin de la mise en accusation de deux grands commandants rouges, organisateurs, tacticiens et héros : Doumenko et Mironov. Il montre que la chute successive de ces deux chefs, aussi capables que courageux — l'un fusillé comme traitre, l'autre liquidé sous des accusations obscures -, fut le produit de machinations acharnées et terriblement efficaces dans lesquelles on retrouve le même grcupe d'hommes - parmi lesquels Boudienny, rival des victimes, ses supérieurs dans la hiérarchie et en capacité, et dont il devait se parer des mérites — derrière lequel groupe se dresse toujours Staline, subordonnant toutes choses, et d'abord les intérêts les plus évidents de la révolution, au regroupement d'une clique de médiocres et d'aigris, liés à lui par le sang des communistes dont il n'attendit pas 1934 pour étre prodigue.
Nous touchons là à la source humaine de la bureaucratie. Et si l'on ne peut suivre l'auteur dans sa thèse d'un Staline contrerévolutionnaire conscient, en quelque sorte second Malinovsky, plus heureux que le premier, les faits dévoilés là obligent à penser que Trotsky lui-même - qui écrivit que si Staline, en 1924, avait pu voir où il en arriverait dix ans plus tard, il aurait reculé effrayé — jugea, dans sa bonne foi, avec beaucoup trop de bienveillance un tigre qui ne fut jamais un bolchevik, mais, à coup sûr, un aventurier sans conscience, complètement étranger au mouvement ouvrier, qui s'empara par ruse de la confiance de
EME INTERNATIONALE Lénine jusqu'au moment où il crut pcuvoir jeter le masque et révéla sa nature d' « argousin » (Lénine, Œuvres complètes, t. 36, p. 622).
La première idée qui viendra à la pensée du lecteur sera : mais peut-on ajouter foi à de telles assertions ? La preuve de leur tragique vérité a été fournie trente-six ans plus tard par la bureaucratie elletrompé, même : Doumenko (que Trotsky, crut traître) et Mironov ont été réhabilités.
Inversement, d'autres verront dans ces révélations terribles de nouveaux arguments pour engager le procès du Parti bolchevik au sein duquel put trouver place — et à la tête — d'une part une si sombre crapule, d'autre part ces conciliateurs demi-mencheviks qui laissèrent Lénine isolé, en avril 1917. Certes, il y a là des leçons à tirer quant à ce que doit être le régime intérieur du parti révolutionnaire, mais l'auteur des Mémoires donne lui-même la réplique aux conclusions hâtives qui pourraient être déduites de ses dénonciations. Derrière ces quelques dirigeants insuffisants et ces encore moins nombreux corps étrangers, il y avait les milliers de militants qui firent la Révolution, donnèrent leur vie, et sur le corps desquels il fallut que Staline passât pour achever son i Thermidor. L'illégalité dans laquelle se créa le Parti bolchevik ne fournit pas de conditions idéales à la sélection des cadres : d'un côté elle laissait trop d'exilés coupés des masses, d'autre part elle limitait le contrôle sur les activistes qui pouvaient se faire valoir uniquement sur le critère des actions hardies (voire de la capacité à les faire exécuter par d'autres), mais, inversement, la clandestinité forgeait en quantité des hommes et des femmes à toute épreuve, semblables à ceux dont le « vieux bolchevik » retrace la trop brève bicgraphie dans la partie de l'œuvre consacrée aux déportations.
Ecrivant alors que la défroque pseudoléniniste est tombée en U.R.S.S. des épaules des bureaucrates staliniens, il ne se sent pas tenu aux réserves tactiques que gardait Trotsky sur certaines questions et braque un projecteur de lumière crue sur les mérites comparés des dirigeants de la « vieille garde » bolchevique et des Internationalistes rassemblés autour du théoricien de la révolution permanente. Le simple tableau des postes que ces derniers occupaient dans le premier gouvernement soviétique, celui des années de sacrifice et de victoire, en dit plus long que le rappel du rôle — effacé de l'histoire en U.R.S.S. mais que l'on n'a pas le droit d'ignorer ici — qu'ils jouèrent dans la prise du pouvoir et la période de guerre civile. Pour la direction, l'épreuve décisive fut beaucoup moins les débats théoriques antérieurs à la Révolution que la Révolution elle-même. Et, au long de ces sept années, de l'insurrection aux derniers jours conscients de Lénine, une nouvelle sélection ne
5'7 cesse de s'opérer. En même temps. une sélection à rebours se faisait dans l'ombre.
Si ce sont les oiseaux de nuit qui l'emportèrent, cela ne fut possible que du fait de l'isolement de la Révolution en Russie. Seul son dévelcppement permanent, vers l'Europe d'abord, pouvait assurer la relève des forces usées, et seul pouvait donner sa base au socialisme. C'est pourquoi la réaction thermidorienne dut se cacher derrière la théorie du socialisme dans un seul pays, du « socialisme national » comme l'appelle par son nom le * vieux bolchevik », qui, à cette ligne, vouée à mieux révéler d'année en année son caractère contre-révolutionnaire, oppose la ligne léniniste de révolution mondiale.
La seconde partie du livre comporte, d'une part, le récit de faits que nous connaissons déjà par Trotsky, mais vu du côté des militants, d'autre part des éléments qui sortent pour la première fois de l'ombre, tels la reconstitution des confidences de Kamenev prisonnier à Verkhnié-Ouralsk. Tous se confirment, et si quelques notations de seconde main comportent des inexactitudes, ce que l'on soit par ailleurs ne permet pas de douter de ce que l'auteur rapporte de son expérience propre.
Retenons dans cette moisson d'informations les circonstances troublantes de la mort de Frounzé — le successeur de Trotsky à la tête de l'Armée rouge —, mort dont on notera la parenté avec celle de Léon Sedov : toutes deux survenues à l'hôpital à la suite d'une opération de l'appendicite, alors qu'ils étaient par ailleurs en excellent état physique. Cette mort de Frounzé, Boris Pilniak ne Craignit pas de la peindre comme un assassinat, ce qui. de l'avis du « vieux bolchevik », ne fut pas étranger à la propre liquidation de l'écrivain.
Retenons aussi le portrait impitoyable de Kouïbychev, type du raté aigri, haineux, récupéré, qui, en 1929, proposa «de ne pas envoyer Trotsky en Turquie, mais de le fusiller en Russie », proposition dont on a de bonnes raisons de croire qu'elle lui fut suggérée, mais qui, à cette époque, suscita une telle réaction d'horreur que même Staline ne put la voter.
LIVRES
Retenons surtout les paroles de Kasparova, déportée en Sibérie en même temps que Radek, et qui dit à l'auteur : « Il a la folie des grandeurs... Il versera beaucoup de sang et il... perdra la Révolution. »
On ne sait si la plus poignante des scènes peintes là est celle de l'enterrement de
Joffé — avec le discours de Trotsky recommandant de ne pas suivre l'exemple de la mort de son ami, mais celle de sa vie — ou celle de la visite à Kroupskaïa d'une délégation d'étudiants de l'Opposition, au cours de laquelle la veuve de Lénine répond à l'annonce de la probabilité de l'arrestation de Trotsky : « Non, il n'ira pas jusque là, le Parti ne le tolérera », puis : « Si on l'arrête, je serai la première à lui porter un paquet à la prison », et embrassant ces jeunes militants qui comprenaient, le cœur serré, que la compagne du chef avait déjà renoncé à mener avec eux cette bataille.
La dernière partie, consacrée aux souvenirs de déportation, ne nous apprend, hélas! pas grand chose de neuf : c'est encore une fois, après les années où l'incarcération restait relativement humaine, l'horreur de a seconde période, celle qui commence avec les grands procès, celle de l'extermination. Pas grand chose de neuf, mois pourtoni, une chose chicore jamois dite : les bains-chambre à gaz (l'auteur le rapporte par oui-dire, mais nous saurons si cela tui, inévitablement) seraient d'invention siclinienne.
Les beaux portraits de dépo, iés déjà cités, ainsi rendus à la mémoire du mouvement ouvrier révolutionnaire, sont cutant d'exemples des si nombreux milliers d'héroïques morts anonymes.
Ce nouveau livre parvenu jusqu'à nous dans un état imparfait est cependant le plus précieux qui soit à cette heure entre nos mains. Il nous confirme ce dont nous n'avions jamais douté pour notre compte — que le trotskysme est demeuré vivant, malgré tout, sur son sol natal, le pays d'Octobre. Dans son édition française, il est complété par les plus avancés des textes du samizdat, documents signés lakir, Grigorenko, lakhimovitch, etc., déjà publiés ailleurs et dont nous avons parlé. Ainsi ce volume est-il à la fois un document indispensable et une arme.
Michel LEQUENNE.