Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 44

Les élections britanniques

Quatrième Internationale, n° 44 · juillet 1970 · p. 5-7 · 2 229 mots

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La défaite du Labour Party aux élections générales britanniques a été un échec pour le mouvement ouvrier dans le sens qu'une nouvelle période de gouvernement socialdémocrate, imposant une législation antisyndicale, aurait créé des conditions plus favorables pour la destruction de l'emprise que possède le Labour Party sur la classe ouvrière organisée. Déjà au cours d'une dernière année de pouvoir du Labour, il y avait eu deux grèves d'un jour, contre le gouvernement, suivies par des centaines de milliers de travailleurs. Wilson avait été obligé de reculer devant cette résistance ; réélu, il aurait été obligé d'attaquer les syndicats en raison de la condition économique de l'impérialisme britannique.

Les résultats électoraux ont constitué une surprise pour la plupart des observateurs politiques qui, à la lumière des nombreux sondages de l'opinion publique et des résultats des élections municipales d'avril et de mai dernier, escomptaient une victoire du Party. A vrai dire, certains journaux bourgeois sérieux avaient exprimé leur inquiétude sur les implacables conséquences qu'une troisième victoire électorale du Labour aurait sur les structures traditionnelles des deux partis. Dans la semaine qui précéda les élections, The Economist appela les conservateurs à déployer tous leurs efforts pour empêcher un raz. de-marée travailliste. Ces penseurs bourgeois astucieux avaient compris qu'une défaite des tories, surtout une défaite massive, aurait entrainé une grave crise dans le parti tory et facilité l'apparition de courants situés à gauche du Labour Party.

La direction Wilson concentra tous ses efforts afin de prouver qu'elle seule avait été capable de résoudre les problèmes économiques de l'impérialisme britannique, citant l'amélioration spectaculaire de la balance des paiements au cours de l'année budgétaire qui finissait en avril 1970. Mais, au cours même de la semaine des élections, des nouvelles parvinrent qui montrèrent le caractère fallacieux de cette prétention : en premier lieu, les chiffres du commerce de mai révélèrent le trou le plus grand, dans ce domaine, pour un mois depuis avril 1969; ensuite, on apprit que le prix des marchandises britanniques exportées avait monté au cours des trois premiers mois de 1970 de telle sorte que la moitié des avantages assurés par la dévaluation avaient été perdue ; puis vint la nouvelle d'un déclin dramatique des rentrées invisibles de la Grande-Bretagne (le principal facteur qui contribue à équilibrer la balance des comptes britannique), au cours des même trois mois ; finalement, les chiffres de chômage, pour un mois d'avril, étaient les plus élevés depuis trente ans. La presse capitaliste joua énormément avec ces faits; et certains secteurs de la classe ouvrière se rappelant les sacrifices que le gouvernement du Labour leur avait infligés dans le passé quand il y avait une crise de la balance des paiements dirent qu'ils en avaient assez. Ainsi la stratégie de Wilson pour gagner les élections se retourna contre lui de façon désastreuse.

Mais ce n'était là qu'un petit facteur contribuant à la défaite du Labour. Tandis que de larges secteurs de la classe ouvrière organisée restaient extrêmement loyaux au Labour Party, plusieurs centaines de milliers de travailleurs s'abstenaient. Les comparaisons directes avec les résultats des dernières élections générales de 1966 sont extrêmement difficiles à faire en raison de l'abaissement de l'âge électoral à 18 ans, mais un fait est d'extrême importance : le pourcentage des votants a été le plus faible de celui des élections qui ont eu lieu, même avant la guerre. II semble probable que deux couches distinctes de grandes parties de la jeunesse et d'ouvriers inorganisés — se sont abstenues, qui normalement ne votent que lorsqu'il y a de l'enthousiasme et de l'élan dans le mouvement ouvrier.

De nombreux indices existent montrant que des couches larges d'ouvriers irlandais et immigrés ont voté massivement pour le L.P. Ceci s'explique par les attaques démagogiques de Wilson contre le powellisme et le paisleyisme.

Les abstentions massives reflètent un sentiment répandu dans la classe ouvrière qu'il n'y a pas de différence réelle entre gouvernement Labour et tory. Comment les gens pourraient-ils penser autrement quand c'est le gouvernement Labour qui a pris l'initiative d'attaquer les syndicats, d'introduire un blocage des salaires, de sabrer les dépenses gouvernementales pour les services sociaux ? Les ouvriers avancés et organisés savaient que c'était le gouvernement Wilson qui avait fait tout son possible pour faciliter la croissance des monopoles, entraînant des licenciements massifs. En ce qui concerne le racisme, si les ouvriers immigrés et les petits bourgeois libéraux votaient Labour par crainte de la politique tory et de l'aile Powell du parti tory, chacun savait que aussi c'était Wilson qui avait introduit la législation la plus raciste jamais votée en Grande-Bretagne.

En perdant 7 sièges sur 13, le Parti libéral reçut un coup énorme à sa prétention de former lune troisième force dans la politique britannique. Les élections ont été encore plus désastreuses pour le petit Parti communiste britannique. Contestant 58 sièges fallait se présenter à 50 sièges ou plus pour pouvoir figurer à la télévision), ses votes furent dans la plupart des cas moindres de la moitié ou même du tiers de ceux qu'il avait obtenus en 1966. Pour un parti si attaché à la voie parlementaire au socialisme, c'est extrêmement démoralisant. Il n'a pas la moindre perspective d'obtenir même un seul élu, sans parler du nombre nécessaire pour apparaître comme une force politique sérieuse en termes parlementaires. Le P.C. multiplia ses efforts pour mettre en garde les ouvriers contre le danger d'une victoire tory et il apparut à de larges secteurs que so ligne politique était identique à celle de l'aile gauche du L.P. Aussi, ceux qui n'étaient pas encore prêts à voter pour un parti « communiste » votèrent naturellement pour le Labour en raison des plus grandes perspectives de celui-ci; et les ouvriers plus avancés qui étaient influencés par ses arguments sur le danger d'un retour des tories au pouvoir, votèrent Labour comme le moyen le plus efficace pour combattre les conservateurs. résultats ne manqueront pas d'approfondir la crise dans les rangs du Parti communiste et de favoriser l'aile pro-Kremlin qui a déjà prétendu que le parti accordait trop d'attention du travail électoral en opposition au travail dans les entreprises.

Les résultats électoraux en Irlande du Nord indiquent la polarisation croissante dans cette région et l'effondrement du règne du Parti Unioniste traditionnel (parti de la bourgeoisie protestante alliée aux conservateurs), qui a duré 50 ans. Bernadette Devlin a été réélue avec le pourcentage le plus élevé des élections; lan Paisley, leader des protestants fanatiques, a également obterlu un siège ; le Republican Labour Party a conservé le sien. Un autre coup au Parti Unioniste fut donné avec la conquête d'un siège par le nouveau parti bourgeois modéré, le Unity Movement.

L'Ecosse qui a tendance à être politiquement plus avancée a beaucoup moins glissé vers les tories. Ceci est vrai également dans les zones de chômage élevé et de sous-développement économique, reflétant sans aucun doute la haine traditionnelle envers le torysme dans ces régions.

Des données contradictoires existent pour le moment sur l'impact que le racisme de Powell et l'aile droitière du torysme ont eu aur les élections. Dans des circonscriptions voisines, des glissements tout à fait différents ont été observés. Le Labour a obtenu un siège à Smethwick qui avait été perdu en 1964 par suite d'un regain raciste. D'dutre part la veuve d'Aneurin Bevan a perdu sa circonscription de Cannock, à la suite du plus grand recul observé à toutes les élections. Rugby, ville qui se trouve au sein des zones pro-Powell dans les Midlands a eu un glissement en direction du Labour contrairement au reste du pays. Une chose est extrêmement claire : il serait simpliste de parler d'un mouvement de certaines sections de la classe ouvrière en direction du powellisme. Certains indices montrent que là où les candidats du Labour ont fait des concessions au racisme, ils ont perdu des voix (par exemple Renee Short, dans une des circonscriptions de Wolverhampton) et que là où ils ont paru être des adversaires vigdureux du racisme, il y a eu une perte moindre de leur part (par exemple Andrew Faulds à Smethwick et Sid Bidwell à Southall).

Les élections ont été évidemment un très grand succès personnel pour Heath. Ce fait et la petite majorité conservatrice l'aideront à contrôler les membres dissidents, droitiers, anti-Marché commun de son parti. D'autre part, l'existence de cette petite majorité tory sera utilisée par l'opposition pour tenter d'arrêter toute révolte dans le Labour en invo. quant la perspective de pouvoir renverser assez aisément le gouvernement.

Le cabinet choisi par Heath indique qu'il tente de donner une image « libérale » de lui-même et qu'il ne veut pas provoquer immédiatement un conflit avec les syndicats. Mais Heath n'est pas le maître de son sort. Les problèmes économiques de l'impérialisme britannique l'obligeront à des épreuves de force avec des secteurs combatifs de la classe ouvrière. Tout indique que, lorsque Heath attaquera la classe ouvrière, les dirigeants du Labour Party et des syndicats (qu'ils soient de « gauche » ou de droite) feront tout ce qui est en Idur pouvoir pour freiner les luttes tout en faisant beaucoup de bruit.

Dans sa première intervention, où il se reconnaissait battu, Wilson a Labour dans l'opposition ne se conduirait pas irresponsablement envers l'économie et Sterling. Trois jours après les élections, Jack Jones, le leader « gauche » du puissant syndicat des transports, tint un discours dans lequel, tout en se montrant bruyant, il laissa entendre qu'il était désireux de parvenir à un accord avec le nouveau gouvernement, au point que le journal journal conservateur Sunday Telegraph exprima sa surprise d'une telle

L'International Marxist Group (section britannique de la Quatrième Internationale) a dirigé sa propagande pendant la campagne electorale pour avertir les ouvriers et la jeunesse radicalisée que les élections ne résoudraient pas lune seule des questions importantes auxquelles les militants ont à faire face en Grande-Bretagne. Il a refusé d'être par le sentiment semi-hystérique qui a dominé quelques groupes « révolutionnaires qui ont identifié une victoire électorale tory avec l'instauration d'un bonapartisme contrerévolutionnaire. Il a suligné Il a sduligné que des attaques seraient dirigées contre les syndicats, jeunesse radicalisée, les ouvriers immigrés, etc., quel que soit le gouvernement, en raison de la crise du capitalisme britannique. Dans cette éventualité, l'essentiel pour les ouvriers et les militants de Grande-Bretagne était de se préparer pour les luttes à venir.

Il est clair que l'apparition d'une droite militante autour de la personnalité de Powell est une nouvelle caractéristique, dangereuse, de la politique anglaise. Elle servira à déplacer toute la scène politique britannique vers la droite. Toute gauche dans le Labour Party sera accusée de faire le jeu du powellisme et Wilson cherchera ausi à justifier par lui un front commun avec les prétendus libéraux du parti tory. Il est donc très important pour les marxistes britanniques d'avoir une correcte estimation du powellisme et des moyens de le combattre. L'hystérie manifestée par certains groupes de gauche constitue un obstacle à l'élaboration d'une analyse claire. Il faut en particulier souligner l'importance de la création de groupes d'auto-défense parmi les ouvriers immigrés avec l'aide des travailleurs anglais.

Sur le front syndical les révolutionnaires devront chercher à faire revivre les comités de défense des syndicats qui surgirent dans tous le pays dans la période où il fallut lutter contre les projets de loi antisyndicaux de Wilson. De larges comités rassemblant toutes les tendances et tous les secteurs du mouvement syndical sur la base d'un programme de transition offensif sont d'une nécessité vitale pour répondre aux inévitables attaques des tories. Ces comités doivent être conscients du rôle probable des bureaucrates syndicaux et il faut combattre d'une façon appropriée toutes les tentatives que feront le PC et d'autres pour les construire exclusivement autour des « gauches » du mouvement syndical, comme Jones et Scanion. Il est probable que l'élément le plus dynamique dans la politique britannique sera constitué par la question irlandaise. Le Labour avait réussi à apaiser temporairement la lutte de la minorité catholique opprimée en Irlande du Nord. En raison de la haine traditionnelle en Irlande pour les Tories (le mot même « tory » est irlandais où il signifie voleur) et des liens des tories avec le Parti Unioniste, cette lutte ne manquera pas de reprendre à un niveau plus élevé (1). Elle sera combinée avec une situation beaucoup moins stable dans le sud du pays où le gouvernement du Fianna Fail est apparu dans l'affaire de la contrebande de fusils, comme un instrument des Britannigues. Les tories répliqueront par une féroce répression, comme ils l'ont toujours fait en Irlande. Une tâche très importante des militants en Grande-Bretagne sera d'organiser une solidarité de masse envers les Irlandais face à cette répression.

En somme, la victoire tory n'a pas apporté de changement décisif dans la politique britannique. Il y a lieu de regretter cette victoire qui rendra partiellement plus difficile la destruction de l'emprise des leaders du L.P. sur la classe ouvrière organisée. Mais toutes les tâches essentielles restent les mêmes, et la construction d'une avant-garde révolutionnaire ayant pour objectifs immédiat de diriger les mouvements contre une législation antisyndicale, contre le racisme et le powellisme, pour la solidarité avec les luttes irlandaises, etc., est la tâche principale des révolutionnaires en Grande-Bretagne. En ce sens on peut regretter le crétinisme parlementaire manifesté par certains secteurs de la soi-disant avant-garde pendant les élections de 1970.

(1) Moins de quinze jours après les élections, cette prédiction s'est vérifiée Immédiatement après provocation délibérée l'arrestation Bernadette Devlin (N.D.L.R.).

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