Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 44

La révolution indochinoise et la bureaucratie soviétique

Quatrième Internationale, n° 44 · juillet 1970 · p. 1-5 · 1 970 mots

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La nouvelle escalade de l'agression impérialiste dans le Sud-Est asiatique, avec l'invasion du Cambodge par les troupes américaines et leurs fantoches, a souligné une fois de plus la disproportion criante entre la concentration des forces contre-révolutionnaires internationales sur la péninsule indochinoise, et la dispersion des forces anti-impérialistes et anti-capitalistes, de par le monde. L'absence d'une riposte puissante et coordonnée a confirmé chez les maitres impérialistes de Washington l'idée qu'ils ne se trompent pas dans leurs calculs et que le Kremlin laissera faire. Cela reste incontestablement le principal facteur qui encourage l'agression impérialiste aujourd'hui dans le monde.

La conviction dans la passivité du Kremlin n'est pas le produit d'une pure spéculation de la part de l'impérialisme américain. A chaque pas que celui-ci a fait dans l'escalade de son agression - depuis l'envoi des premiers « conseillers militaires » au Sud-Vietnam et - l'incident » du golfe du Tonkin, jusqu'à l'invasion du Cambodge - les experts militaires et diplomatiques du Pentagone et du State Department ne se sont pas contentés de « supputer les risques » d'une intervention soviétique plus massive. Ils ont surtout observé ce qui se passe à Moscou et sur le terrain. Leurs conclusions ne sont pas déduites d'hypothèses mais de faits.

Ainsi, dès le lendemain des accords de Genève sur le Laos en 1962, préparés par la rencontre Kennedy-Khrouchtchev de Vienne, les impérialistes américains intensifièrent leur intervention militaire au Laos, sans que Moscou entreprenne quoi que ce soit pour les décourager. Un certain Sullivan, ancien ambassadeur des Etats-Unis au Laos, a pu s'en vanter devant un sous-comité de la commission sénatoriale des Affaires étrangères à Washington : « Je n'ai connaissance d'aucune démarche diplomatique directe de I'U.R.S.S. auprès du gouvernement royal laotien, et il est sûr qu'ils (les soviétiques) n'en ont jamais effectué auprès de nous » (Le Monde, 4 juin 1970). On peut difficilement mettre en doute que cette attitude de la bureaucratie soviétique a encouragé l'extension de l'agression impérialiste vers le Sud-Vietnam et le Nord-Vietnam.

Tout ce scénario s'est répété pour la troisième fois dans l'affaire du Cambodge. Après le coup d'Etat contre-révolutionnaire à PhnomPenh, alors que Norodom Sihanouk constitue son gouvernement en exil et qu'un front unique de combat est officiellement proclamé entre la résistance cambodgienne, le Pathet-Lao, le F.N.L. sud-vietnamien et le Nord-Vietnam, le Kremlin continue à maintenir une mission diplomatique auprès des fascistes de Lon Nol. Il prend pour monnaie courante la fiction du caractère « neutraliste » de ce gouvernement - qui a officiellement appelé les impérialistes américains et les mercenaires sud-vietnamiens et thai sur le territoire khmer ! — et « l'avertit > que s'il continue à commettre des actes de ce genre... la guerre civile pourrait éclater dans le pays.

Le fait que cette guerre civile y fait rage depuis des années, que le coup d'Etat de Lon Nol ne constitue qu'une péripétie au cours de cette guerre civile, que le « neutralisme » cambodgien s'est trouvé battu en brêche par des contradictions sociales explosives qui ont amené la quasi-totalité des Khmers à s'aligner soit dans le camp de la révolution, soit dans celui de la contre-révolution - tout cela, les maîtres du Kremlin feignent de ne pas s'en apercevoir. Admirables « disciples de Lénine » que voilà...

Répétant l'analyse ultra-opportuniste qu'elle avait déjà avancée lors de la victoire de la contre-révolution en Indonésie, la bureaucratie soviétique va même jusqu'à accuser les Chinois d'avoir « provoqué » le coup d'Etat contre-révolutionnaire de Lon Nol par son « aventurisme » et son • nationalisme de grande puissance » (dans l'hebdomadaire Temps Nouveau de Moscou du 5 juin).

Le « nationalisme » chinois n'est pour rien dans la guerre civile cambodgienne où aucune intervention chinoise directe ne s'est fait sentir. Quant à l'accusation • d'aventurisme », elle est triplement déplacée. D'abord, parce qu'elle relève d'une conception réformiste et social-démocrate de la lutte de classe, conception selon laquelle le fascisme serait la réponse à la menace communiste ou extrémiste ou gauchiste. Ensuite, parce qu'elle ne correspond nullement aux faits, répété au Cambodge l'erreur opportuniste qu'ils les Chinois ayant avaient déjà commise en Indonésie, en appuyant à 100 % le « bonapartisme de gauche » de Norodom Sihanouk, qui mit en place les généraux mêmes qui allaient l'éliminer. Enfin, parce qu'elle se dirige en réalité contre les révolutionnaires vietnamiens dont les liens avec les « Khmers rouges » sont bien connus; elle constitue donc un véritable acte de lâcheté à l'égard de ceux qui se trouvent, depuis des années, sur la première ligne de feu de l'impérialisme.

La peur panique que la bureaucratie soviétique ressent devant l'extension du processus révolutionnaire dans le Sud-Est asiatique, n'est pas la peur devant les risques d'extension de la guerre à l'échelle mondiale.

Pour réfuter les prétextes hypocrites que les avocats du Kremlin avancent souvent à ce propos, il suffit de rappeler l'intervention soviétique autrement résolue au Proche-Orient, pourtant beaucoup plus proche de zones vitales pour l'impérialisme, intervention qui multiplie de ce fait les risques d'un affrontement direct entre « conseillers » soviétiques et « conseillers » américains. Mais Nasser est pour le Kremlin un personnage digne de confiance, considéré capable de canaliser le processus révolutionnaire dans le monde arabe et de le garder dans des limites étroites, acceptables pour la bureaucratie soviétique. Tandis que les révolutionnaires vietnamiens et leurs alliés sont des hommes « têtus », des « irresponsables », auxquels répugnent les compromis mijotés entre Moscou et Washington, et qui sont capables de maintenir allumé un incendie révolutionnaire qui embrase peu à peu un nombre croissant de pays.

On comprend que, devant cette attitude cynique de la bureaucratie soviétique qui accorde volontiers au nationaliste petit bourgeois Nasser les avions et les pilotes qu'elle refuse à ses propres « camarades » indochinois, ceux-ci se soient à nouveau rapprochés des Chinois (1). La différence de traitement que Norodom Sihanouk a obtenu à Pékin et à Moscou n'a échappé à aucun observateur international, comme il ne leur a pas échappé que l'agression impérialiste contre le peuple khmer n'a même pas provoqué une seule manifestation de protestation dans les rues de la capitale soviétique. La collaboration plus étroite entre le front unique « résistance Khmer-Pathet-Lao-F.N.L. sud-vietnaniem et R.D. du Vietnam » et Pékin constitue, aux yeux des « idéologues » du Kremlin, une justification supplémentaire de la réticence que la bureaucratie soviétique manifeste à l'égard de la révolution indochinoise.

Pour tirer profit de ce cours droitier accentué du Kremlin, les dirigeants chinois ont quelque peu modéré les outrances dans leur dénonciation des « nouveaux tsars, complices et alliés de l'impérialisme américain ». On a remarqué que la déclaration de Mao du 20 mai sur le nouvel essor mondial de la lutte anti-impérialiste, concentre tout son feu sur Washington ; les diatribes contre les « nouveaux tsars » y font même complètement défaut. C'est sans doute à ce prix que Mao a obtenu une alliance nouvelle avec les Nord-Coréens, qui s'étaient éloignés de lui au moment où la « révolution culturelle » battait son plein, ainsi qu'une collaboration plus étroite avec les Vietnamiens. Après : des années d'échecs et d'isolement croissant, c'est un succès appréciable pour la diplomatie chinoise.

Certes, le Kremlin continue à aider la R.D. du Vietnam, et cette aide matérielle joue un rôle important dans la capacité de résistance de la révolution vietnamienne. Mais cette aide au compte-gouttes a précisément une fonction, et une fonction seulement. Elle suffit à permettre aux Vietnamiens de tenir, en attendant le • compromis » que le Kremlin

(1) Ce disant, nous ne faisons bien entendu aucune objection à l'aide soviétique à l'Egypte. A propos du Proche-Orient, il n'est pas inutile de signaler que les Soviétiques, à l'occasion des récents combats à Amman entre les troupes de Hussein et la résistance palestinienne, ont dénoncé aussi * l'irresponsabilité = des groupes politiquement les plus avancés.

cherche à négocier en coulisse ; elle est absolument insuffisante comme riposte à l'échelle des crimes que l'impérialisme commet à l'encontre des peuples d'Indochine et surtout pour assurer la victoire de ceux-ci.

Dans ces conditions, les dénonciations - d'ailleurs de moins en moins nombreuses - qui partent de Moscou et mettent en cause le prétendu • sabotage » de Pékin dans l'approvisionnement de la R.D. du Vietnam en armes, paraissent suspectes, pour ne pas dire plus. Nous sommes et restons partisans d'un front unique de toutes les forces anti-impérialistes, y compris de tous les Etats ouvriers bureaucratisés, pour la défense unique, pour vraiment aider la cause de cette révolution, doit comporter deux clauses précises.

Il doit sauvegarder l'indépendance politique complète de la révolution, c'est-à-dire être accompagné d'une ferme résistance à toute tentative du Kremlin d'obtenir, en échange de livraisons accrues d'armes, des concessions politiques qui menacent la survie de la révolution (Moscou manifeste à ce propos une tradition qui débuta avec la guerre civile espagnole, et qui se poursuivit à travers les guerres civiles yougoslave et grecque, la guerre civile chinoise, la première guerre en Indochine, etc.). Il faut en outre que ceux qui se trouvent sur les premières lignes de feu — et il faut classer les Chinois parmi ceux-ci - reçoivent une garantie claire contre l'éventualité d'une escalade de l'agression impérialiste, au cas d'une riposte anti-impérialiste intensifiée. Pareille garantie constitue d'ailleurs le meilleur moyen de décourager l'escalade qui se profile chaque fois à l'horizon lorsqu'une nouvelle phase de l'agression impérialiste dans le Sud-Est asiatique ne produit pas la « victoire › escomptée. Ces jours-ci, on a une fois de plus parlé d'une menace de guerre nucléaire, dans les milieux proches du Pentagone...

C'est le refus du Kremlin de satisfaire à ces deux conditions qui représente la cause principale de l'absence d'un front unique anti-impérialiste réel pour la défense de la révolution indochinoise. Le sectarisme et les outrances de langage de la bureaucratie maoïste n'en sont qu'une cause secondaire, d'actant plus que devant tout geste pratique du Kremlin, ce sectarisme ne pourrait pas être longtemps maintenu. La cause de la révolution vietnamienne est si chère aux masses du monde, et aux militants se réclamant du communisme, que tout fatras idéologique se dissipe devant tout acte précis qui appuie cette révolution. Si les Chinois envoient vraiment des volontaires au Cambodge, comme on l'a affirmé dans les milieux proches de Sihanouk, la passivité criminelle du Kremlin n'en prendrait que plus de relief.

Déjà cette passivité est aujourd'hui ressentie comme étant à tel point insupportable par les forces mondiales anti-impérialistes, que même les partis communistes d'Europe capitaliste, pourtant ultra-opportunistes et droitiers eux aussi, se sont vus obligés de publier une proclamation commune, au lendemain de l'agression contre le Cambodge, qui se place nettement à la gauche des protestations verbales du Kremlin. Le P.C. italien et le P.C. français ont même organisé des rassemblements antiimpérialistes, qui ont réuni des dizaines de milliers de personnes. Mais on reste frappé par le fait que ces rassemblements étaient beaucoup moins combatifs que les manifestations spontanées aux Etats-Unis, en Allemagne et dans des villes italiennes comme Milan, qu'ils n'étaient pas coordonnés à l'échelle internationale, et qu'ils évitaient soigneusement tout débordement de la lutte anti-impérialiste vers l'action ouvrière, alors que le P.C.F. et le P.C.I. contrôlent la principale centrale syndicale de leur pays respectif.

La nouvelle avant-garde révolutionnaire qui monte à l'échelle internationale se trouve naturellement aux premiers rangs de la lutte anti-impérialiste. Elle concentre ses efforts en vue d'amplifier et de radicaliser cette lutte, d'assurer une meilleure coordination internationale et une extension vers l'action ouvrière qui peut paralyser le bras criminel des agresseurs impérialistes.

Rien ne peut mieux confirmer la nécessité et l'urgence de la construction d'une Internationale révolutionnaire, la nécessité et l'urgence de la construction de la IVe Internationale, que cette discordance criante entre l'indignation des masses du monde devant l'agression impérialiste, et la dispersion de leurs efforts pour l'arrêter et lui infliger une défaite cinglante.

8 juin 1970

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