Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 42

Les luttes ouvrières en Espagne

Alonso · Quatrième Internationale, n° 42 · mars 1970 · p. 16-17 · 1 829 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

Depuis octobre dernier, on assiste en Espagne à des mobilisations ouvrières qui, bien que non reliées entre elles, montrent un grand niveau de combativité de la part d'une classe qui cherche à nouveau le chemin de la victoire en se donnant de nouvelles formes d'organisation et de lutte capables de renforcer son unité face au patronat.

Durant ces derniers mois, des luttes très importantes se sont développées et continuent à se développer dans le pays basque

La bourgeoisie espagnole, surtout sa fraction dominante représentée par le capital financier, cherche toujours une mutation du régime, c'est-à-dire un franquisme sans Franco qui aurait à garantir « l'ordre » dans le pays mais aussi à consolider les positions des technocrates dans l'appareil d'Etat. C'est dans ce sens que s'est opéré le dernier remaniement ministériel, visant à écarter les phalangistes et les catholiques conservateurs ainsi qu'à freiner et contrôler le pouvoir de la bureaucrătie militaire.

Ce rajustement dans l'organisation étatique de la bourgeoisie se produit dans une. conjoncture autant que possible favorable au capital financier, déterminée par l'état d'exception décrété précédemment et qui contribuera à éliminer les noyaux d'avantgarde des mouvements ouvrier et étudiant, ainsi qu'à imposer la « politique des revenus » (à travers les conventions sociales) et à maîtriser les chocs au sein de la bourgeoisie en en éloignant quelques-uns et en désignant Juan Carlos comme « successeur ». C'est dans ces conditions que le capital financier se sent capable de relancer l'économie et, partant, de trouver une marge de manœuvre ayant pour but la résorption des luttes ouvrières par l'entremise d'une loi syndicale plus « démocratique » que celle contenue dans le projet Solis. Voilà la question principale pour la bourgeoisie : étant donné le manque d'appareils adéquats pour intégrer la masse travailleuse, les formes désorganisées et même anarchisantes des actuelles, luttes, l'absence de « représentants » ouvriers avec lesquels elle pourrait négocier l'étranglement des luttes et le meilleur dévelcppement économique, la bourgeoisie essaie de donner à la classe ouvrière un semblant de syndicat de classe, une autonomie relative.

la Erandio et Orbegozo), dans les Asturies, à Madrid, à Barcelone et, pour ce qui concerne les ouvriers agricoles, à Sanlucar de Barrameda, en Andalousie.

Quelles sont les caractéristiques de ces luttes ? Dans quelle conjoncture politique et économique surgissent-elles ? Quelles sont leurs perspectives, quelles sont leurs forces politiques? Telles sont les questions auxquelles nous, qui sommes intéressés à construire une organisation politique capable de prendre la direction de ces luttes, devons répondre. C'est pourquoi la contestation ouvrière envers le projet de loi syndicale trouve des échos aussi bien dans la bourgeoisie « libérale » qu'au Parti communiste, lequel s'évertue à dévier les justes revendications des travailleurs vers les voies parlementaires en demandant au Parlement de rejeter le projet Solis.

Evidemment, la politique de répression persistante, l'absence des droits de réunion, d'association, de grève, etc., ne favorisent pas les désirs du grand capital. Celui-ci pourrait à la rigueur accorder plus de liberté en matière de pressc, mais il serait incapable de manipuler un mouvement revendicatif de plus en plus radicalisé. D'autre part, le projet de débloquer progressivement les salaires à partir du ler janvier se verra rapidement contrecarré par une nouvelle augmentation des prix; de ce fait l'inflation ne fera que s'aggraver. Enfin, la crise monétaire internationale n'assure plus au capital étranger le rôle de « sauveur » qu'il jouait en Espagne ensemble avec le tourisme. Le « dynamique » Lopez Bravo, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, hier ministre de Industrie, a inauguré une nouvelle politique qui cherche l'aide des pays de l'Est, du Japon, ainsi que la reprise des relations diplomatiques avec les gouvernements qui continuent à parler du « fascisme » espagnol et se refusent à collaborer avec lui.

C'est dans ce cadre général qu'on doit situer les luttes actuelles. Signalons en tout premier licu les manifestations de la population d'Erandio (petite-bourgeoise dans sa majorité) contre la pollution dont souffre la région. La réponse de la police à ces manifestations fit deux morts et plusieurs blessés parmi les manifestants. Ceci

LA CONJONCTURE POLITIQUE ET ECONOMIQUE

LA CONJONCTURE POLITIQUE ET ECONOMIQUE déclencha une action de solidarité des travailleurs de plusieurs usines, qui vint s'ajouter aux protestations contre la condamnation à mort infligée par les magistrats à un militant de l'E.T.A. Quant aux autorités, elles se contentèrent d'cuvrir une enquête et d'imposer quelques amendes à tel ou tel patron... Ces mobilisations sont significatives, premièrement parce qu'elles se produisent au moment où le nouveau gouvernement est mis en place avec déjà deux morts sur les bras; deuxièmement parce que d'importantes couches de la petite bourgeoisie ont bravé la répression; troisièmement par la combativité des manifestants qui, après une période d'expériences « pacifiques », dressèrent spontanément des barricades (certes détruites rapidement par les policiers) ; quatrièmement par l'élan de solidarité manifesté par des arrêts de travail dans plusieurs entreprises d'Euzkadi.

Une autre lutte exemplaire a été celle des ouvriers de la sidérurgie à Orbegozo. L'usine de cette ville emploie plus de la moitié de la population des deux agglomérations voisines (Villarreal et Zumarraga). C'est une entreprise qui bénéficie d'une aide substantielle de l'Etat du fait qu'elle est sous le régime dit « d'action concertée » établi pour l'industrie sidérurgique. La lutte menée par la presque totalité des ouvriers (3.000 environ) revendiquait de meilleures conditions de travail (dans les dix dernières années, 40 accidents mortels ont été comptés) et la libération des salaires bloqués depuis cinq ans par la direction.

Le mouvement à Orbegozo avait commencé le 20 octobre pour devenir total le 17 novembre. Le 19, la direction décida le lock-out ; une vingtaine d'ouvriers furent licenciés. Le 1er décembre le lock-out fut levé, mais la majorité des ouvriers ne reprit pas le travail ; les licenciements se poursuivirent. Quarante-cinq en tout. La direction consentit à négocier, mais se refusa toujours à annuler les licenciements décidés. A partir de ce moment, les grévistes firent de cette annulation leur revendication de base. Le 17 décembre, l'usine fut à nouveau fermée, tandis que les pourparlers continuaient avec le même résultat négatif. A ce jour, la lutte continue.

Dans ces développements on observe, d'une part, le durcissement des travailleurs qui s'opposent aux licenciements et exigent la réadmission des licenciés; d'autre part, une solidarité et même un soutien économique venant de la population, y compris la bureaucratie ecclésiastique — fait exploité par le P.C. Nous pouvons dire qu'à Obergozo se manifeste le plus clairement la résistance active des travailleurs.

Mater l'avant-garde pour pouvoir intégrer ensuite le mouvement ouvrier, tel est le but immédiat du patronat. Afin de pouvoir y parvenir, il emploie simultanément ou alternativement les licenciements, les lock-outs et quelques concessions mineures. Telle a été la tactique du patronat « libéral » de Catalogne dans le cas de la grève chez la « Maquiniste Terrestre » : apres avoir, dans un premier temps, chassé de l'entreprise huit cents ouvriers, la dircction a réadmis ceux qui acceptaient ses nouvelles conditions.

Dans les Asturies, région de grandes luttes ouvrières traditionnelles, le foyer révolutionnaire se rallume à nouveau. Aux conséquences de la crise mondiale du charbon se sont ajoutées ici celles d'une crise particulière due au fait que depuis 1959 le charbon — qui, pendant la période d'autarcie, avait tant aidé l'économie du pays — a été remplacé par d'autres matières ou sources énergétiques. Ainsi, dans la lutte des mineurs asturiens interviennent deux facteurs : la tradition combative qui pousse loin les luttes même si les motivations de départ sont petites, et la reconversion industrielle qui frappe directement ce secteur déjà en régression. Ici, l'Etat est intervenu pour « socialiser les pertes », c'est-à-dire il a apporté une aide au capital privé, mais ce dernier reste le possesseur incontesté des zones minières encore rentables.

La grève qui se développe ces joursci dans les Asturies embrasse quelque 35.000 mineurs. A leur demande d'une augmentation des salaires, se greffe la revendication de meilleures conditions de travail, l'opposition aux licenciements massifs ainsi qu'au projet de loi syndicale.

De nouvelles formes d'organisation sont apparues pendant la grève, notamment les « Comités de solidarité ouvrière » regroupant des militants politiques et syndicaux de tous horizons. A ce jour, nous ignorons la portée et l'influence de ces comités, mais la portee et innuence de ces comtes, mais il n'est pas impossible qu'ils aient réussi une certaine implantation. Il faut rappeler que c'est aussi dans les Asturies qu'en 1962 surgirent les premières « Commissions ouvrières », aujourd'hui pratiquement disparues dans les usines en raison de la structure bureaucratique dans lesquelles elles furent enfermées. La classe ouvrière espagnole est inlassablement à la recherche d'organismes adéquats pour ses luttes. En février 1969, des « Comités d'usine » virent le jour en Euzkadi, mais ils ont périclité dans leur grande majorité avec le reflux et aussi faute de perspectives et d'un travail continu à la base.

A Sanlucar de Barrameda (Andalousie) quelque dix mille ouvriers agricoles à mitemps se sont mis en grève depuis trois semaines pour protester contre le blocage des salaires, contre la situation des chômeurs, pour un salaire minimum de 300 pesetas (le salaire officiel est de 102 pesetas), pour la journée de sept heures et pour le transport à la charge des employeurs. Ce mouvement est très important dans la mesure où il révèle que la combativité des ouvriers des campagnes rejoint celle des ouvriers des villes.

Quelles sont les forces politiques impliquées dans toutes ces luttes ? C'est là une question très difficile à préciser vu les écarts dans les mobilisations d'une région à l'autre du pays. En général, on peut dire que les courants politiques les plus importants dans le secteur avancé de la classe ouvrière sont représentés l'un par le P.C. « officiel », l'autre par les sociaux-chrétiens (U.S.O., A.S.T., etc.). Cependant, en Catalogne ainsi que dans le pays basque et les Asturies, existent des noyaux ouvriers importants en marge de ces deux courants ; mais ils souffrent de la crise que traverse actuellement l'extrême gauche et de l'incapacité de celle-ci à donner des directives nécessaires aux luttes en cours.

Perspectives du mouvement ouvrier

Dans la conjoncture présente, il se pourrait que le mouvement ouvrier se laisse gagner par l'illusion de pouvoir lutter à l'intérieur du régime, comme le voudraient P.C. et bourgeois libéraux. Le fractionnement des luttes, leur cloisonnement, le fait que le foyer principal se trouve dans une branche industrielle déclinante (les mines asturiennes) donnent une marge de manœuvre à la bourgeoisie. Mais les revendications des travailleurs (syndicat de classe, augmentation de salaires, droits de réunion, de grève, etc.) sont inacceptables pour la bourgeoisie espagnole, à moins qu'elle ne voie la stabilité de son pouvoir mise en question. C'est pourquoi les revendications démocratiques auront à jouer un rôle de premier ordre, à condition que l'avant-garde les fasse siennes et les relie à l'élaboration d'un programme de transition capable d'orienter correctement les luttes actuelles et d'arracher le masque à la bourgeoisie « libérale » et à la politique réformiste du P.C.

13 janvier 1970.

Une erreur sur cette page ?