Le P.C.F. a-t-il changé? C'est la question qu'ont posée de nombreux commentateurs à la suite du 19° Congrès de cette organisation. Cette question fut soulevée parce que, pour la première fois depuis plus de 35 ans, un membre du Bureau Politique sortant, Garaudy, qui était en désaccord avec les thèses présentées par la direction, n'avait pas été exclu préalablement au Congrès et avait pu y exposer ses positions pendant un quart d'heure avant d'être renvoyé à la base. Il n'avait pas été exclu alors qu'il avait exprimé publiquement ses positions au cours des mois passés hors du parti, dans des livres, à la radio, etc., en dépit de condamnations de la part du Bureau politique.
Le 19° Congrès a donc marqué une « innovation » sensationnelle pour le P.C.F. et elle est d'une grande importance politique, quelque jugement qu'on puisse porter sur les positions prises par Garaudy. Néanmoins, on peut affirmer que, malgré ce changement important, le P.C.F. est resté fondamentalement ce qu'il était depuis que le stalinisme l'a totalement conquis, à savoir un parti s'alignant sur la politique de « coexistence pacifique » du Kremlin, un parti à politique réformiste et au régime bureaucratique d'où est exclue la démocratie cuvrière. Si Garaudy a eu un article publié dans la « tribune de discussion » de l'Humanité, s'il a pu intervenir au Congrès, ce n'est nullement du fait de l'exercice d'un droit normal accordé à une minorité là où existe un régime de centralisme démocratique, c'est par une faveur octroyée d'en haut. Car, sauf lui, tous les participants du Congrès avaient été filtrés à travers les barrages savamment érigés depuis les conférences de section (quand ce n'était pas les délégations des cellules à ces conférences) et les conférences départementales pour barrer la route à quiconque, sauf Garaudy, avait des désaccords sérieux avec les thèses présentées pour le Congrès. Ajoutons que, bien que formellement égal aux autres membres du Bureau politique sortant, Garaudy n'eut pas le droit de siéger au Presidium aux côtés de ceux-ci et il se trouva comme un pestiféré dans la salle, isolé de tous les délégués.
L'exception, l'innovation faite pour Garaudy, ne signifiait pas que le Congrès allait élaborer la politique du parti. Le 19°
Congrès, comme ceux qui l'avaient précédé, était une cérémonie rituelle destinée à porter aux nues la « ligne » du parti et à introniser à nouveau sa direction. Mais, alors, à quoi rimait la faveur octroyée à Garaudy ? Les dirigeants du P.C.F. se considèrent comme des gens « responsables » et ne font pas d'opérations gratuites. Ils auraient certainement préféré ne pas introduire une telle innovation qui, malgré son caractère calculé, peut entraîner à plus longue échéance, des conséquences qui ne sont pas sans danger pour eux. Voir pour la première fois dans ce parti stalinisé à outrance un membre du B.P. maintenu au sein de celui-ci pendant des mois, après qu'il eut fait connaître publiquement ses désaccords, et exprimant ceux-ci à la tribune du Congrès, c'est un précédent qui pourrait être invoqué par d'autres. fond, qui sait si cela ne sera pas un jour le fait d'un des dirigeants qui ont aujourd'hui condamné Garaudy !
Pourquoi la direction a-t-elle procédé à une opération apparemment démocratique ? Elle l'a fait d'abord et surtout parce que les circonstances ne lui permettent plus de faire tout simplement passer le rouleau compresseur comme par le passé. Dans tout le parti — à la base, dans les cadres, dans l'appareil — le malaise est grand depuis mai 1968 et surtout à la suite de l'invasion de la Tchécoslovaquie. Si l'on n'avait pas donné au parti une apparence de démocratie, si l'on avait exclu Garaudy préalablement au Congrès (1), on aurait aggravé le malaise au lieu de le réduire temporairement, ce que pouvait faire le Congrès. La direction du P.C.F. se trouvait placée entre deux maux, et elle a choisi le moindre. Elle pouvait le faire d'autant mieux que Garaudy, en dépit de ses divergences profondes, était de façon générale, une cible commode : il affirmait être d'accord avec la ligne politique du parti (coexistence pacifique, voies pacifiques et parlementaires) et il l'était effectivement, il n'avait ainsi aucune politique de rechange et se battait sur des thèmes qui ne pouvaient susciter d'adhésion que de
(1) Garaudy désormais « démocratiquement » renvoyé à la base, pourra non moins • démocratiquement » être exclu au premier article ou au premier livre qu'il publiera sur ses positions hors des instances et des publications du P.C.F couches très limitées du parti. Ceci dit, il n'en reste pas moins que la direction du P.C.F. n'a pas pu suivre la routine des décennies passées, elle a dû manœuvrer, payer un tribut apparent à la démocratie, et, aussi, permettre à son corps défendant à Garaudy de mettre le doigt sur le point le plus sensible pour le parti.
En effet, il ne fait aucun doute que la question qui a le plus ébranlé l'ensemble du P.C.F. est l'invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes « alliées » du pacte de Varsovie. Elle l'a beaucoup plus ébranlé que le mouvement de Mai 68, d'abord parce qu'un grand nombre de membres du P.C.F. n'ont pas de perspectives révolutionnaires et ne jugent pas Mai 68 de ce point de vue, et ensuite parce que les membres du P.C.F. ont été éduqués de longue date dans une confiance illimitée en l'Union soviétique et sa politique. Certes, le XX* Congrès avait déjà apporté pour la première fois un grand choc, mais celui-ci avait été atténué avec l'argument que l'Union soviétique était capable de corriger ses erreurs. Cette foisci la situation se présentait tout autrement : les développements du « Printemps de Prague » soulevaient la sympathie des membres du P.C.F. et de la classe ouvrière. Et c'est alors que le gouvernement soviétique intervient, envoie un demi-million d'hommes de troupe qui se heurtent, comme la télévision le montra, à la résistance de tout le peuple, y compris à la très grande masse du parti tchécoslovaque. Pour la première fois le doute était porté sur l'Etat-guide et le parti frère. La crise atteignait le P.C.F. ou plus profond. La direction, avant tout pour des raisons opportunistes, désavouait l'intervention soviétique (2).
Depuis lors, la direction du P.C.F., consciente de la vulnérabilité du parti sur cette question, a déployé tous ses efforts pour la minimiser. Or, sur cette question, Garaudy n'a nullement été complaisant. !| avait dit que Brejnev et autres n'avaient rien de mieux à faire que de disparaître. Loin de faiblir, c'est sur la politique internationale des Etats ouvriers que porta la partie la plus vigoureuse de son intervention au Congrès. Pendant la plus grande partie de celle-ci, il fut écouté en silence, vraisemblablement sur consigne aux • délégués venue d'en haut. Mais, quand il mentionna l'antisémitisme, les arrestations d'écrivains, et surtout le charbon (polonais) livré à l'Espagne alors que les mineurs des Asturies étaient en grève, les centrales thermiques construites (par les Soviétiques) pour les colonels grecs par ceuxmême qui avaient divisé le Parti communiste grec, de cet auditoire jusque-là plutôt éberlué que révolté, de cet auditoire composé en écrasante majorité de perma-
IONALE 9 nents, s'éleva alors une huée bien significative : ce n'étaient pas les faits scandaleux qu'elle condamnait, mais. l'orateur qui les mentionnait, précisément pour oser les mentionner. Soulignons qu'il se permettait de le faire en présence même des hauts représentants venus tout exprès de Moscou pour recevoir l'hommage qu'un seigneur rend à son suzerain. C'est aussi pour cela que le compte rendu de l'Humanité ne répète pas les propos sacrilèges et insiste bien davantage sur « l'antisoviétisme » que sur le « révisionnisme » de Garaudy.
autres accusations portées par la di action contre Garaudy témoinent ( préoccupations également significatives sur l'état du P.C.F. Garaudy critiquait le régime du parti — il emploie de préférence le terme « méthodes » — et demandait qu'un point de vue minoritaire comme le sien soit porté à la connaissance des membres du parti, comme Lénine le faisait à la direction du Parti bolchevik. Garaudy ne posait pas explicitement la question du droit de tendance, mais il fut accusé d'antiléninisme comme partisan de tendances et de fractions. La direction du P.C.F. sait bien que c'est une question à laquelle songent bien des membres du parti, car il n'y a pas de démocratie dans une organisation là où ne peuvent exister des tendances, toute minorité étant en fait ligotée et seule la fraction dirigeante ayant droit d'expression (3).
En liaison avec cette question, un autre point relatif au régime du parti a soulevé la colère et l'indignation de la direction et de l'appareil. Garaudy et certains membres du P.C.F. ont mentionné le rôle rempli par les permanents dans le parti, notamment pour bloquer les discussions politiques et transmettre les volontés de la direction. Sur ce point aussi le coup a porté, il s'agissait d'intérêts matériels plus que d'idéologie, car pour la bureaucratie, ce sont surtout des intérêts matériels auxquels on adapte l'idéologie qui comptent.
Ainsi, même si la ligne générale du
P.C.F. n'a pas été mise spécifiquement en cause, même si le cours propre de Garaudy est orienté vers la droite, les critiques ploya fes termes de leroisation et de : sap- (2) En coût 1968 la direction du P.C.F emprobation › au sujet de l'invasion de la Tchécoslovaquie. Dans les thèses du 19t Congrès, il n'est plus question que d'un • désaccord › sur I'ntervention militaire. Nuances...
(3) Nous traiterons de la partie théorique du livre de Garaudy, Le grand tournant du socialisme, dans un article de E. Mandel. Le P.C.F.,
Garaudy et le « capitalisme monopoliste d'Etat », qui paraîtra dans le prochain numéro.
QUATRI qu'il a portées contre la politique soviétique et contre le régime du parti du haut de la tribune du Congrès ont fait de son intervention une manifestation politique considérable. Elle a porté atteinte à toute une série de tabous du P.C.F. et au monolithisme qui sévissait si fortement dans ce parti.
Hors cette intervention, le XIX® Congrès ressembla aux précédents : mêmes interventions rituelles pour les artisans, les paysans, les petits commerçants, etc. Une seule note plus fortement marquée que dans les congrès précédents, celle qui s'adressait aux techniciens, aux chercheurs, pour lesquels la direction du P.C.F. vient d'éditer une publication nouvelle.
Dans la discussion préparatoire deux ou trois articles avaient tenté d'obtenir quelques précisions sur ce que serait la « démocratie avancée » destinée à assurer le passage du capitalisme au socialisme par des voies pacifiques et parlementaires : comment un régime bourgeois pourrait-il donner naissance à une société construisant le socialisme en recourant à de tels moyens? Il n'y eut à ce Congrès pas plus de précisions que dans le passé. Les thèses du Congrès déclarent, sur ce point, que le P.C.F. ne peut à lui seul réaliser cette « démocratie avancée », qu'il ne pourra le faire qu'en collaboration avec d'autres formations, réformistes, démocratiques, etc. D'où la nécessité, dans cette optique, de trcuver des « alliés ». C'est la même rengaine depuis bien des années; mais depuis Mai 68 le caractère fallacieux, illusoire de cette politique est plus. manifeste que jamais, car les alliés dont la direction a tant besoin pour faire triompher cette politique, ces alliés sont bien difficiles pour ne pas dire impossibles à trouver.
En effet, il ne peut être question pour le P.C.F. de les rechercher sur sa gauche, il ne veut avoir rien à faire de ce côté-là et, de plus, les formations qui sont sur sa gauche ne croient pas aux méthodes réformistes. Il y a le P.S.U., mais celui-ci irrite au plus haut point la direction du P.C.F. du fait de l'équivoque de sa politique qui apparaît tantôt à droite et tantôt à gauche de celle du P.C.F. Depuis Mai 68, le parti radical a évolué vers la droite et n'est pas prêt à se commettre avec le P.C.F. Il y avait autrefois le Parti Socialiste de Guy Mollet, fort convenable comme allié parce qu'également bureaucratisé et lent à se mouvoir: mais ce parti même sous sa forme nouvelle est bien anémique, et il faut voir les efforts comiques du P.C.F. pour regonfler quelque peu le « nouveau » parti socialiste que dirige (!) Savary.
C'est entre le XVII|° et le XIX° Congrès que se produisit le mouvement de Mai 68. Il n'y eut au Congrès aucune analyse de ce mouvement. Cependant on ne peut pas dire que la direction du P.C.F. ne s'est pas occupée de cette question. Si on compare le projet de thèses soumis à l'ouverture de la discussion (publié dans l'Humanité du 15 novembre 1969) aux thèses adoptées par le Congrès, on remarque qu'un passage au point 13 des thèses, et qui n'était d'ailleurs que la reproduction de propos tenus par Waldeck-Rochet pendant l'automne ou l'été 1968, se trouve expurgé alors que, dans le point numé- Persuan. roté 14, on retrouve presque intégralement Voici les lignes qui ont ainsi disparu :
« En mai-juin 1968, les travailleurs et les démocrates ont exprimé leur volonté de mettre un terme au régime du grand capital et de lui substituer un pouvoir démocratique, capable de mettre en œuvre les transformations politiques, économiques et sociales qu'exigent notre époque et les besoins des masses populaires. »
Ce n'était pas là propos subversifs, mais c'était encore trop. Passe encore de les dire tout de suite après les événements, mais il faut bien faire tout pour cstom• per l'importance de ce qui s'est produit, et surtout, il ne faut pas dire que, dans ce mouvement, s'exprimait la volonté de changer le pouvoir... Cela risquerait d'être exploité par les « gauchistes ».
Alors que la jeunesse - ouvrière, étudiante, lycéenne — joue un rôle politique incomparablement plus grand qu'à toute autre époque de l'histoire, le Congrès et les thèses adoptées n'ont guère accordé à cette question beaucoup plus d'importance qu'autrefois. Le bla bla bla habituel était un peu plus étendu mais pas plus étoffé. Beaucoup plus révélatrices que bien des commentaires sont ces phrases prononcées au Congrès par le secrétaire général de l'Union des Etudiants communistes, un nommé Molina :
« Les idées majoritaires à l'Université sont encore, et pour une longue période, réactionnaires... La plus grande manifestation étudiante en 1968, ce fut la manifestation gaulliste ! » (Humanité, 7 février, page 6).
Ainsi, les barricades, les nuits d'émeute frayant la voie à la grève générale, les grandes manifestations de rue, l'occupation des entreprises, des établissements universitaires et des lycées, des semaines durant, tout cela n'est pas, selon le secrétaire de l'U.E.C. approuvé par le Congrès, comparable à la manifestation gaulliste du 30 mai qui, même quand le mouvement commença à refluer par suite de la trahison des dirigeants du P.C.F. et de la C.G.T., n'était que le rassemblement payé à grands frais, venu de toute la France, de la chienlit, la pègre, la lie de la société, au service du régime gaulliste. Ces phrases du responsable des étudiants communistes montrent combien les dirigeants du P.C.F. ont le dos tourné au renouveau des luttes révolutionnaires. Elles donnent aussi une idée de la quantité et de la qualité du recrutement que l'U.E.C. peut faire à présent : des garçons et des filles qui obéiront bien sagement à papa et à maman !
Il y eut à ce Congrès les manifestations de « l'internationalisme prolétarien » selon les hommes du « socialisme dans un seul pays ». Kirilenko, au nom du P.C.U.S., félicita le P.C.F. pour sa lutte contre « l'antisoviétisme ». Bilak, représentant du P.C. de Tchécoslovaquie, fut reçu avec tous les honneurs par Fajon, directeur de l'Humanité. Le Congrès applaudit aussi Siqueiros ; belle manifestation de continuité stalinienne. Le délégué du P.C. italien, avant de prendre la parole, fut prié, par la direction du P.C.F., de corriger son intervention. En même temps, on faisait savoir dans la coulisse que, pour tenir la balance égale et cela dût-il déplaire aux Soviétiques, on donnait la présidence du Congrès à Aragon pendant une après-midi. Une fois de plus, ce vieux pitre s'est montré fidèle à lui-même : il n'est venu que lorsque fut terminée l'opération contre Garaudy... dont il partageait les idées hors du Comité central et du P.C.F. On a remarqué l'absence d'une délégation cubaine, mais on ne sait quelle signification il faut attribuer à ce fait.
Mais le XIXe Congrès fut aussi l'occasion d'une opération scandaleuse encore que complètement silencieuse. Waldeck-Rochet n'assista pas au Congrès pour cause de maladie. Celui-ci le réélut à ce poste. Or il ne s'agit pas d'une maladie temporaire. La vérité à ce sujet est désormais bien connue en dehors du P.C.F. Le Canard Enchaîné, bien renseigné, s'exprime en termes discrets mais précis : « ... Le secrétaire général est dans un état intellectuel vraiment pas satisfaisant. On ne peut ni le produire en public, ni même enregistrer un petit laïus qu'il prononcerait lui-même. » Ainsi, bien que le P.C.F. soit, aux termes de Marchais, une « maison de verre », on a caché cette situation au parti et on a fait élire au Congrès un secrétaire général à tout jamais incapable physiquement et intellectuellement d'occuper une fonction responsable. Le problème n'est pas celui d'une maladie contre laquelle les médecins ne peuvent rien, mais d'une opération dans le dos du parti pour qu'il n'intervienne pas dans la bataille de clans qui divise le sommet sur la succession de Waldeck-Rochet. On a désigné un secrétaire général adjoint, Marchais, qui a l'appui des Soviétiques, mais qui se heurte à de très fortes oppositions au Bureau politique et dans l'appareil en raison de l'inexistence de son passé : il est entré au P.C.F. en 1947, à l'âge de 27 ans, n'ayant participé ni à la Résistance, ni à la Libération ; il a commencé comme garde du corps de Thorez qui l'a fait monter rapidement dans l'appareil. On se souvient encore en France de son article paru le 3 mai 1968 dans l'Humanité contre les « groupuscules » et dénonçant « l'anarchiste allemand » Cohn-Bendit.
Quoi qu'il en soit de l'avenir de Marchais, la réélection de Waldeck-Rochet à elle seule atteste le mépris de la direction envers le parti qu'elle dirige : les décisions restent prises, comme par le passé, par un aréopage très restreint, le parti n'est appelé qu'à les ratifier.
Mais cette même affaire montre aussi que cet aréopage n'est plus aussi soudé que jadis et que les fuites sont de plus en plus nombreuses. Ce n'est pas l'opération théâtrale bien montée du XIXe Congrès qui arrêtera le processus de décomposition politique que connaît le P.C.F., en dépit de ses succès électoraux.