L'effondrement du Biafra a permis de mettre à nu deux mystifications que des gouvernements et idéologues intéressés avaient largement répandues au cours des longs mois d'une guerre sanglante et absurde : le mythe du génocide auquel succomberait la tribu des Ibos à partir du jour où elle ne serait plus défendue par un Etat à elle ; le mythe du gouvernement • progressiste » de Lagos.
L'Etat du Biafra n'existe plus ; mais le génocide ne s'est pas produit. Bien au contraire, le gouvernement de Lagos a mis en place toute une infrastructure permettant aux Ibos d'être gouvernés par des Ibos. L'alignement avec Lagos contre le Biafra de quelques-uns des politiciens bourgeois les plus représentatifs, tel l'ancien président de la République nigériane, le docteur Azikiwe, ne pouvait d'ailleurs pas être interprété autrement, dès avant la fuite d'Ojukwu.
Celui-ci a d'ailleurs cyniquement révélé la nouvelle définition du « génocide » qui doit justifier après coup les mensonges au moyen desquels il avait entrainé une partie des Ibos derrière la folle aventure du Biafra, qui leur a coûté des centaines de milliers de morts : dans le message envoyé après son départ du territoire ex-biafrais, il affirme froidement que le génocide, c'est la « disparition des élites » ! Encore ne faudrait-il pas interpréter la « disparition > dans un sens trop littéral et physique : « disparition » veut dire tout simplement: « perte de privilèges ».
Ainsi se clarifie un des aspects socio-économiques majeurs de cette tragédie. La bourgeoisie ibo a habilement utilisé les structures mentales tribales survivant au Nigéria pour mobiliser la peur que des pogromes instigués par les seigneurs féodaux du nord du Nigéria inspirèrent à la masse Ibo, en vue de créer les bases d'un Etat séparatiste sur lequel elle vivrait comme classe possédante, sans devoir partager ses profits (à commencer par les grasses redevances pétrolières) avec personne. L' « élite • bourgeoise ibo sans doute plus nombreuse et plus cohérente que la bourgeoisie d'aucun autre d'Afrique noire, était prête à payer n'importe quel prix, y compris la mort par la famine de dizaines de milliers d'enfants ibos, pour réaliser cet « idéal - éminemment « humain » : exploiter toute seule la richesse du sous-sol et la main-d'œuvre dudit Biafra (dont une bonne partie n'était d'ailleurs pas ibo). Quand on sait que, jusqu'au bout, ces « élites » vécurent dans l'aisance, alors que la famine régnait partout, on comprend facilement pourquoi les masses ibos ne pouvaient plus être trompées, et pourquoi l'aventure devait échouer, même sans la supériorité militaire de l'armée nigériane.
L'autre aspect socio-économique majeur du conflit biafrais, était la concurrence entre trusts du pétrole. Il ne serait pas exagéré d'affirmer que la guerre du Biafra a été une guerre inter-impérialiste par procuration, avant tout une guerre entre l'impérialisme britannique d'une part, et l'impérialisme français d'autre part (appuyé par le Portugal, l'Afrique du Sud et, plus discrètement, par le Vatican). La bourgeoisie française, qui est en train de se transformer en grande exportatrice d'armes de toutes espèces aux bourgeoisies des pays semi-coloniaux, a, une fois de plus, révélé sa sordide vocation de marchande de canons. Henri Heine disait des capitalistes anglais du siècle passé qu'ils parlent de la
Bible mais qu'ils veulent dire le coton. On pourrait affirmer de même des capitalistes français d'aujourd'hui, qu'ils parlent d'œuvres humanitaires mais qu'ils veulent dire pétrole.
Mais si le mythe du génocide menaçant les Ibos s'est effondré, le mythe du régime
* progressiste » de Lagos, répandu surtout par la bureaucratie soviétique et ses n'a guère mieux résisté à l'épreuve des événements. Le jour même de l'effondrement du
Biafra, le gouvernement de Lagos a interdit les grèves, proclamé le blocage des salaires et supprimé le seul journal d'extrême-gauche du pays, le Nigerian Socialist, qui avait pourtant été farouchement anti-biafrais.
C'est que le régime du général Gowon est le produit d'un mouvement de revanche que les féodaux du nord avaient dirigé contre les auteurs du premier coup d'Etat militaire qui avait cherché à renverser leur domination sur le Nigéria. Il eût été criminellement naif de croire qu'un gouvernement ayant une telle origine serait capable de « progressisme » du seul fait qu'il s'oppose à une entreprise de balkanisation pro-impérialiste. De même que la lutte contre Tshombé, homme-lige de l'impérialisme belge au Katanga, n'a pas transformé en « progressiste » Mobutu, assassin de Lumumba, de même la lutte contre le Biafra ne transforma pas en - progressiste » le régime de Lagos, prisonnier des émirs du Nord.
Ceux-ci dominent d'ailleurs en grande partie l'armée hypertrophiée qu'il a fallu créer pour venir à bout de la sécession biafraise, et cela ne facilitera pas l'élimination du pouvoir des féodaux, tâche numéro 1 de la révolution nigériane.
Les masses laborieuses nigérianes qui s'étaient hissées, au cours des années 1960, jusqu'au seuil d'un parti et d'un syndicalisme de classe, et qui avaient été capables d'organiser la grève générale la plus importante de l'histoire de l'Afrique noire, ont été paralysées pendant que le conflit inter-tribal faisait rage. Mais déjà avant l'effondrement du Biafra, elle savaient repris la lutte pour leurs propres intérêts sur le territoire gouverné par le régime de Gowon. Maintenant que la sécession est éliminée, ces masses reprendront avec plus d'énergie encore le combat pour les objectifs majeurs de la révolution nigériane : la suppression de tout pouvoir des seigneurs féodaux, une révolution agraire radicale, l'unification véritable du pays, l'élimination des trusts étrangers et du grand capital « national », le dépassement du sous-développement en suivant la voie socialiste, l'organisation d'un parti et de syndicats du prolétariat nigérian capables de conduire la révolution à la victoire.