Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 42

Le foyer révolutionnaire du Proche-Orient

Quatrième Internationale, n° 42 · mars 1970 · p. 1-5 · 2 393 mots

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Un nouveau foyer révolutionnaire s'est allumé au Proche-Orient. La guerre des Six Jours de juin 1967 a fait sauter le dernier verrou qui retenait bloquées les forces combatives de la population arabe palestinienne; la confiance quasi mystique en la toute-puissance du verbe nassérien est tombée, elle a fait place à la prise en charge par les Palestiniens eux-mêmes de la lutte pour leurs droits imprescriptibles, pour un statut national de peuple libre que l'impérialisme au travers du sionisme lui a interdit par la force

Cette percée sur la scène politique internationale d'une nouvelle force révolutionnaire représente un danger aussi grave pour le système impérialiste mondial que la révolution vietnamienne. L'immense portée internationale et internationaliste de la révolution vietnamienne a favorisé les explosions révolutionnaires des dernières années, et cela est une si ce n'est la plus grande de ses conséquences; au Proche-Orient, la portée internationaliste et internationale de la lutte en Palestine profite et se nourrit de la lancée vietnamienne, mais, plus encore, elle menace directement dans cette région le maintien des intérêts stratégiques parmi les plus importants de l'impérialisme mondial : le pétrole. Ce ne sont pas les intérêts économiques de l'impérialisme au Vietnam, qui sont dérisoires, que les Etats-Unis y défendent; c'est directement une lutte politique au stade armé le plus élevé entre l'impérialisme et la révolution qui s'y déroule. Cela fait du Vietnam, encore pour une longue période, la clef de voûte de la situation mondiale, du rapport de forces entre révolution et contre-révolution. Bien avant d'être parvenue à un pareil degré de lutte et d'affrontement avec l'impérialisme, la révolution arabe en Palestine, d'abord orientée contre l'Etat sioniste, a immédiatement affronté l'organisation générale, politique et économique néo-colonia- liste de l'impérialisme au Proche-Orient. De ce fait, inévitablement l'éclatement de la lutte révolutionnaire en Palestine a pris une dynamique internationaliste, non inscrite consciemment au départ par les organisations palestiniennes dans leurs programmes ou leurs manifestes, qui confère nécessairement à cette lutte dans la chaîne impérialiste mondiale qu'elle tente de briser en Palestine, représentée par l'Etat sioniste, un rôle objectivement internationaliste qui fournit une justification et une vérification de plus au mot d'ordre d'Ernesto Che Guevara : « Créer deux, trois, plusieurs Vietnams ! *

Ainsi, à peine née, à peine assise et établie, la lutte révolutionnaire en Palestine a conquis, du fait de la nature internationale de l'ennemi impérialiste dont dépend et profite l'Etat sioniste, une nature politique qui le situe sur une même ligne que la révolution vietnamienne, mais dans des conditions historiques, sociales, économiques, militaires différentes. De ces particularités propres à la lutte en Palestine découlent des difficultés et des obstacles spécifiques, qui déterminent le cours actuel de la lutte en Palestine et, simultanément, de la révolution arabe plus généralement.

Paradoxalement, l'un des peuples les plus déshérités de la Terre, de surcroît éclaté dans son unité géographique, se trouve avoir la responsablité révolutionnaire gigantesque de trouver une solution locale au problème juif que ni les démocraties bourgeoises, ni les bureaucraties des Etats ouvriers n'ont été capables de donner. « Oublié » et sans défense vingt années durant, sans existence nationale reconnue, le peuple palestinien a surgi sous la forme d'une avant-garde armée ; mais le prix de son existence nationale est démesurément élevé par rapport à sa force; il doit combattre le sionisme pour détruire ce qu'il a construit : un Etat capitaliste très modernisé, raciste, aujourd'hui ouvert à une • fascisation », et parallèlement définir le statut de la population juive dans un avenir encore lointain, étant bien entendu que les conditions de réalisation de cet avenir sont dès aujourd'hui en préparation.

Comme la défense des intérêts impérialistes dans la région qui ont pour nom le pétrole, passe par le maintien de l'Etat capitaliste israélien, définir une solution démocratique pour la minorité juive dans l'ensemble du Proche-Orient implique la liquidation de la nature capitaliste du régime sous lequel elle vit, et en même temps la transcroissance de la lutte actuelle en révolution socialiste. Ainsi la lutte nationale actuelle de l'avant-garde palestinienne est-elle dès à présent conditionnée par la nature de ses tâches historiques, mais aussi par les rapports contradictoires qu'elle entretient depuis ses débuts avec son environnement immédiat constitué par les Etats arabes libanais, syrien, jordanien et égyptien.

L'extrême complexité de la situation dans laquelle évolue la résistance palestinienne est encore accentuée par un passé empoisonné dont elle est tributaire, héritage désastreux de la politique des chefs religieux réactionnaires qui avaient fait alliance avec Hitler selon le principe « les ennemis de mes ennemis sont mes amis », passé empreint du racisme anti-arabe, force opposée de l'antisémitisme latent et permanent dans l'idéologie nationaliste rétrograde des bourgeoisies et petites bourgeoisies occidentales. La proximité géographique de la lutte révolutionnaire en Palestine avec l'Europe, mère patrie du colonialisme, théâtre du renouveau des combats anti-capitalistes est un élément de panique pour les bureaucraties d'Europe de l'Est, comme pour les bour- geoisies d'Europe occidentale qui voient à leurs portes une révolution s'amorcer. L'utilisation par les forces et agents contre-révolutionnaires de moyens nouveaux, notamment des Etats fantoches libanais et jordanien pro-impérialistes, pour faire avorter ou écraser les développements révolutionnaires au Proche-Orient est un danger permanent prouvé maintes reprises de la façon la plus éclatante pendant la crise palestinojordanienne de février dernier.

Telles sont les lignes de force de la situation au Proche-Orient, tels sont les écueils qui sont à tout moment prêts à faire sombrer la lutte palestinienne. On objectera peut-être que le plus grand danger potentiel dans cette partie du monde est celui d'une future guerre mondiale. Il est bien vrai qu'il y existe un foyer de guerre où se joue, en matière d'armements, une dangereuse partie de poker entre les « deux Grands ». Il est vrai également que le gouvernement d'Israël est entre les mains de boutefeux qui, déçus par les résultats de chaque guerre qu'ils ont engagée, n'hésitent cependant pas à s'enfoncer davantage dans la guerre au risque de déclencher un conflit mondial. Mais, sans nier le danger possible de guerre mondiale, il est d'autre part tout à fait clair que Moscou ne pratique un jeu de grande puissance que pour obtenir des termes plus favorables dans le Proche-Orient à une coexistence pacifique avec les Etats-Unis qui sont eux aussi désireux d'un compromis. Par conséquent le plus grand danger dans cette partie du monde n'est pas maintenant la guerre mondiale mais les tentatives d'étranglement du mouvement révolutionnaire par un accord des « deux Grands » que mettraient en application les gouvernements arabes, bourgeois, petits bourgeois ou semi-féodaux.

L'affrontement qui s'est tout récemment produit entre l'ensemble des organisations palestiniennes et l'Etat jordanien pro-impérialiste n'est qu'un moment plus grave que les précédents, et moins que les futurs dans la série de heurts de plus en plus durs que l'avant-garde palestinienne va connaître avec la réaction arabe dont la Jordanie est le maillon le plus menacé, et aussi le plus faible.

Il est particulièrement instructif de rappeler dans quelle situation cet affrontement, le troisième du genre après ceux de novembre 1967 et de novembre 1969 eut lieu. La raison profonde de cette crise provient de ce qu'une partie de la résistance est entrée dans un période nouvelle où elle dépasse le cadre purement nationaliste de la lutte initiale pour faire la jonction avec des luttes sociales, des luttes de classes authentiques en Jordanie. Si les dirigeants pro-impérialistes de Jordanie avaient déjà hautement conscience de la précarité de leur position, leurs intérêts économiques sont aujourd'hui ouvertement menacés, mis en question par les grèves qui se sont produites en décembre et en janvier dernier, défendues par la gauche de la résistance et la plupart des organisations syndicales jordaniennes. Touchés aux racines de leur existence sociale, les dirigeants jordaniens ont décidé de riposter. Ils le firent dans un discours de Hussein le 8 janvier dernier où furent nommément attaquées les organisations palestiniennes qui avaient pris la défense armée de la grève. Plus récemment, dans une interview accordée au Times de Londres, Hussein a déclaré que la crise était due avant tout à l'activité de « certains groupuscules palestiniens ». Aujourd'hui la défense de ses intérêts et de ceux qui l'appuient commandent à ces agents pro-impérialistes de liquider l'ensemble de la résistance palestinienne.

est par ailleurs significatif de constater que cette entreprise ratée de Hussein s'est produite immédiatement après la conférence des Etats arabes du Champ de Bataille, pendant les raids criminels israéliens sur l'Egypte, au moment de la visite de la délégation palestinienne conduite par Arafat, à Moscou, au cours de la visite du secrétaire d'Etat américain W.P. Rogers au Maroc, en Tunisie (où il fut très mal reçu par une manifestation de milliers d'étudiants) et en Afrique, ainsi qu'au début de la visite, dans cette région, d'un de ses collègues, membre de l'entou- e pore consideral de mene qui plant de d rage immédiat de Nixon, Franklin B. Lincoln. La coïncidence de ces faits de la résistance palestinienne.

Seule la rapidité de la riposte de la résistance et la fermeté du soutien qu'elle a acquis auprès des masses arabes lui ont permis de faire face à une situation aussi grave.

Mais derrière Amman se trouve l'impérialisme américain, ultime recours en cas d'affrontement direct, ou plutôt les représentants au Proche-Orient des Américains qui œuvrent ouvertement pour la liquidation de la révolution arabe en Palestine. Craignant à juste titre ses conséquences dans leurs propres pays, les gouvernements du Pakistan, d'Arabie Saoudite ont accepté les offres jordaniennes et celles des contre-révolutionnaires du Yémen et du Sud-Yémen, d'envoyer des détachements armés pour aider à mater les mouvements de libération nationale. Dans ce concert, la politique de l'Iran est en accord, bien que le gouvernement n'ait pas jugé bon à ce stade de participer directement à ces entreprises sinistres.

Prise dans l'étau de sa politique d'équilibre bonapartiste, oscillant entre les mesures anti-impérialistes limitées et les recherches ouvertes de compromis avec l'impérialisme dont le couronnement est la possibilité d'une reconnaissance publique de l'Etat sioniste mentionnée par Nasser dans son interview au Monde. Nasser a perdu la partie, marquant par là même l'épuisement du courant nationaliste dont il reste le porteparole; l'incapacité de ce courant à affronter conséquemment le sionisme s'est manifestée en juin 1967, mais elle le produit de la nature sociale des régimes nationalistes petits bourgeois de type nassérien ou apparenté, comme ceux de Syrie ou d'Irak. La lutte contre Israël ne pouvant être qu'une lutte pleinement révolutionnaire, mobilisant des énergies considérables sur un programme social radical, l'exacerbation des contradictions entre les intérêts de la résistance palestinienne et ceux des Etats arabes dits progressistes, augmente et s'ajoute en dernière analyse à celle qui oppose déjà les pions pro-impérialistes aux Palestiniens. Les régimes syrien et irakien ont édicté un règlement intérieur très sévère interdisant aux organisations palestiniennes d'agir sur leurs territoires. En retour ils ont créé leurs propres organisations de résistance en Jordanie, agissant militairement contre le sionisme, mais dont la nature politique reste définie par la défense des intérêts des régimes baathistes petits bourgeois de ces deux pays.

Seule la force armée peut empêcher la résistance palestinienne de développer sa dynamique internationaliste. Les masses arabes de tous les pays du Proche-Orient et, maintenant, du Maghreb, perçoivent et reconnaissent les principales organisations palestiniennes comme leur avant-garde. Ainsi l'écho que suscite la résistance au sein des camps de réfugiés, s'est-il transformé en un véritable appel à la lutte d'abord auprès de la jeune génération palestinienne des camps, ensuite il a atteint les grandes masses arabes déshéritées, leur insufflant un moral de combat que les générations antérieures avaient à peine connues dans les quelques luttes passées contre l'impérialisme. Ceci s'est notoirement traduit par de récentes mesures de libéralisation en Irak où le régime s'est illustré traditionnellement par des brutalités policières.

L'affrontement avec l'Etat sioniste requiert l'extension des bases économiques, militaires de la résistance, afin de renforcer un front de lutte dont le côté israélien est fait d'une armée ultra-moderne, hautement éduquée, au service d'une cause réactionnaire dont à la fois l'indépendance idéologique et la dépendance militaire vis-à-vis de l'impérialisme font la force. En retour, la force principale de la résistance palestinienne reste la puissance de l'écho politique qu'elle a suscité dans les pays arabes, le coup de fouet qu'elle a donné aux luttes sociales au Liban et en Jordanie, au Sud-Yémen comme au Dhofar, dans le sud de la péninsule arabique.

Ce n'est pas à partir de luttes sociales au sein des régimes capitalistes « progressistes indépendants » que la révolution arabe a pris son essor, mais à la suite du soulèvement d'un peuple totalement spolié, sans droits, ignoré, y compris par les régimes « progressistes » durant des années; la force de sa détermination a complètement bouleversé l'équilibre des forces dans cette région du monde, ouvrant une nouvelle brèche dans le mur de l'impérialisme, créant un foyer révolutionnaire aux abords immédiats d'une Europe capitaliste en proie à des secousses sociales pleines d'avenir.

La phase future va voir la résistance palestinienne agir sur deux fronts, l'un social contre la réaction arabe, l'autre national contre le sionisme. Dans une pareille épreuve, il est clair que sa trajectoire historique ne peut être que celle de la révolution socialiste. L'affirmation de sa nature comme révolution socialiste contre l'impérialisme et les régimes pro-impérialistes, contre les régimes illusoirement anti-impérialistes petits bourgeois, ne peut que renforcer le front de lutte contre l'Etat sioniste. La pression considérable que cela créera sur l'Etat sioniste, impliquant la fascisation, la militarisation de l'Etat sioniste, et une oppression au dernier degré des masses laborieuses car la politique de guerre est onéreuse, fera naître les conditions d'ouverture d'un front intérieur déterminé avant tout par la marche de la lutte palestinienne, avant-garde de la révolution arabe.

Le programme socialiste de la révolution arabe commence à trouver son expression parmi les combattants palestiniens d'une manière plus nette que pendant la lutte du peuple algérien, jusque dans la création d'organisations politiquement distinctes. D'autre part, depuis la guerre des Six Jours, une grande partie de la confusion qui sévissait à gauche par incompréhension du problème israélo-arabe a commencé à se dissiper, la politique réactionnaire, pied noir, du gouvernement israélien, contribuant à mettre en lumière le rôle de l'Etat sioniste dans le ProcheOrient. Il importe donc plus que jamais de dénoncer les manœuvres des « deux Grands » qui menacent la révolution palestinienne et arabe et d'aider les forces d'avant-garde dans cette révolution à adopter une ligne marxiste révolutionnaire, seule capable de la mener à la victoire.

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