• La révolution en Amérique latine ne sera pas paysanne, c'est-à-dire maoïste, mais ouvrière et intellectuelle, c'est-à-dire trotskyste », a déclaré récemment à la télévision française André Malraux, qui, dans ses caprices et élucubrations politiques et avec une terminologie bien à lui, arrive parfois à toucher juste. Ceux qui ont pu penser qu'avec la mort du Che d'une part, et les préoccupations des Cubains pour obtenir une récolte de canne élevée en vue de surmonter les difficultés économiques que leur cause
(1) Voir « Les rapports entre l'Union Soviétique et la Chine » (Quatrième Internationale, numéro 40, novembre 1969).
le blocus yankee, l'ordre régnerait sur le continent latino-américain pour une longue période, ceux-là se sont lourdement trompés. Dans l'année qui s'est écoulée, les mouvements de guerillas ont eu plutôt tendance à stagner ; par contre on a vu, notamment en Argentine, des mouvements de masse dans les grandes villes comme il n'en avait plus été question depuis près de vingt ans.
L'impérialisme américain pour qui l'Amérique latine est la zone de défense la plus décisive en dehors du territoire des Etats-Unis suit avec une méticuleuse attention les développements dans cette partie du monde. La politique de Kennedy dite d' « Alliance pour le progrès », formulée au lendemain de la victoire de Castro, ayant fait faillite, le président Nixon avait chargé le gouverneur Rockefeller — - un nom qui à lui seul exprime économiquement et politiquement l'impérialisme américain — d'aller faire une enquête sur place pour lui proposer une politique de rechange.
De mai à juillet 1969, Rockefeller, à la tête d'une mission de vingt-cinq personnes, visita non sans quelques incidents vingt pays d'Amérique latine. Il en a ramené rapport de 137 pages qui n'a pas encore été rendu totalement public (il n'est pas certain qu'il le sera), mais des journaux américains en ont publié des extraits fort éloquents.
Dans son rapport intitulé « la qualité de la vie dans les Amériques », Rockefeller déclare que l'Amérique latine a été amenée à un « carrefour » par suite de « l'allure et l'intensité des changements, imposés par l'inflation effrenée, la violence urbaine, la misère écrasante, l'injustice empoisonnante et le nationalisme que « les frustrations grandissantes dans l'hémisphère occidental relativement à la misère et à l'instabilité politique ont conduit un nombre croissant de personnes à prendre Etats-Unis comme bouc émissaire et à rechercher des solutions marxistes à leurs problèmes socio-économiques ».
Pour le gouverneur de l'Etat de New York, on a laissé les « rapports spéciaux (des ats-Unis) avec les autres nations de hemisphère occidental se détériorer lourd ent » et, ajoute-t-il, « la question de savoir si les svstèmes de liberté dans l'ordre : la justice survivront et prospéreront n'est plus seulement une question rhétorique, mais une question réelle. »
Et, pour mieux se faire comprendre, il dit aussi : « EN CE MOMENT, IL N'Y A QU'UN CASTRO PARMI LES VINGT-SIX NATIONS DE L'HEMISPHERE ; IL PEUT Y EN AVOIR PLUS DANS L'AVENIR. ET UN • CASTRO SUR LE TERRITOIRE CONTINENTAL, SOUTENU ECONOMIQUEMENT ET MILITAIREMENT PAR LE MONDE COMMUNISTE, PRESENTERAIT LA PLUS GRAVE ESPECE DE DANGER A LA SECURITE DE L'HEMISPHERE OCCIDENTAL ET POSERAIT UN PROBLEME EXTREMEMENT DIFFICILE POUR LES ETATS-UNIS. »
Quelle réponse aux propos des staliniens sur le soi-disant « romantisme » qui aurait poussé Che à se lancer dans une « aventure » !
On sait que, dans le cours de l'année, on a vu, une fois de plus sur le continent latino-américain, des interventions de l'armée dans le domaine politique. Mais si, dans un cas comme le Brésil, l'intervention militaire avait le caractère réactionnaire traditionnel du passé, dans d'autres cas, comme le Pérou, cette intervention acquérait des formes plus complexes (voir l'article de L. Maitan sur le « réformisme militaire » au Pérou, Quatrième Internationale, N° 41). Ces interventions prenaient certains « anti-impérialistes ». Dans son rapport, Rockefeller attire l'attention sur le « nouveau rôle » de l'armée en Amérique latine, soulignant que, par réaction à «. la corruption, l'inefficacité, et un ordre politique stagnant » ces régimes tendent à adapter tradition autoritaire à des « objectifs de progrès économique et social ». Il indique « les périls et dilemmes » que de tels régimes posent au capitalisme, car ils ont « une instabilité idéologique intrinsèque et une vulnérabilité à un nationalisme extrême. »
Cependant, comprenant que si de tels régimes constituent un gros risque, il n'existe pour l'impérialisme yankee presque aucune autre carte à jouer, Rockefeller préconise que les Etats-Unis maintiennent leurs relations de tels régimes dans toutes les conditions et il souligne, parmi de multiples propositions commerciales, douanières, etc., la nécessité de remplacer les missions militaires par des conseillers de sécurité police, et surtout la nécessité de ne plus donner la priorité aux intérêts particuliers des businessmen américains dans l'établissement d'une politique aux pays d'Amérique latine. On ne sait pas encore quelle mesure l'administration Nixon suivra les prescriptions du rapport Rockefeller : dans le cas du Pérou, on a vu que la dernière recommandation a été entendue du moins partiellement.
De toute façon, il n'existe aucune solution impérialiste effective aux problèmes de l'Amérique latine. La décennie qui s'ouvre sera sur ce continent une décennie de
QUATRIEME İNTERNATIONALE 13 luttes acharnées, d'explosions violentes, le capitalisme décadent cherchant des solutions risquées et désespérées pour prolonger son existence, et des campagnes inspirées par la révolution cubaine s'engageant avec vigueur dans des combats qui pourront les mener à l'édification d'une société socialiste.
Dans son dernier Congrès Mondial, en avril 1969, la IV° Internationale, ayant compris la place qu'allait prendre la révolution latino-américaine dans les années à venir, avait accordé une attention toute particulière à l'Amérique latine. Les trotskystes latino-américains sont à fond engagés dans le combat. Au cours des derniers mois, ils ont connu la répression dans plusieurs pays. Une des premières tâches à remplir est une tâche de solidarité envers eux et envers tous les révolutionnaires victimes de la 1222222 répression sur ce continent : il faut arracher des prisons ceux qui souffrent en Bolivie, au Pérou, en Argentine, au Mexique, etc. La vulnérabilité, l'instabilité des gouvernements, surtout de ceux qui s'affichent « anti-impérialistes » doivent être exploitées pour que les masses de ces pays retrouvent les militants dont elles ont besoin pour la direction de leurs combats.