Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 41

A propos de l'exclusion de Soljenitsyne

Quatrième Internationale, n° 41 · janvier 1970 · p. 9-11 · 1 735 mots

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L'expulsion de Soljenitsyne de l'Union des Ecrivains soviétiques dépasse, on le comprend aisément la question des rapports entre le pouvoir soviétique et les cercles littéraires ou l'intelligentsia en général ; elle est à elle seule, un témoignage de la situation en Union Soviétique. Associée aux récentes mesures d'internement dans un hôpital psychiatrique du général Grigorenko et du kolkhozien Yakhimovitch, elle montre l'incapacité des dirigeants soviétiques à trouver actuellement d'autres solutions que la répression aux problèmes de la société qu'ils dirigent.

Déjà la conduite de l'opération contre Soljenitsyne est révélatrice. Il n'avait pas eu accès à la tribune du Congrès de l'Union des Ecrivains en mai 1967 auquel il n'avait pu qu'envoyer une lettre dans laquelle, outre des griefs personnels qu'il évoquait, il demandait la suppression de la censure. Il fallut plus de pour préparer l'opération présente. chargée en premier lieu — on respecte les formes la section Riazan de l'Union des Ecrivains, soit cinq ou six personnes qui, à lire le compte rendu de la session, comprenaient la basse besogne qu'elles commettaient mais qui n'osaient résister. Quelques jours plus tard, la direction centrale de l'Union ratifia, en l'absence de Soljenitsyne, la décision d'exclusion. soviétique n'a évidemment pas publié une seule ligne des protestations de l'exclu, ni même fait savoir que quelques écrivains ont protesté contre cette mesure et demandé qu'elle soit revue. N'ont droit à la parole que les conformistes, pieds-plats et autres lèche-bottes, notamment l'ignoble Cholokhov qui s'acharne odieusement contre les victimes du Kremlin.

Les Breiner et compagnie sont, dans cette opération contre Soljenitsyne, dans la tradition de Staline mais aussi dans celle des tzars qui persécutèrent Dostoievsky, Gogol, etc. Cependant, à l'égard de Tolstoï, ce n'est pas à des « écrivains » mais à des prêtres orthodoxes qu'on recourut pour l'excommunier.

Les hommes du Kremlin ne commettent pas de « crime gratuit ». La littérature, l'art, la culture, n'ont pour eux d'autres objets que de servir le pouvoir. Ils craignent généralement tout ce que, domaines, ils ne comprennent pas, et cela fait beaucoup. Ils craignent surtout cette grande tradition de la littérature russe qui, plus que toute autre dans le monde, fut « engagée » longtemps avant que le terme fut employé dans ce domaine. On ne peut oublier la réflexion de Khrouchtchey relative au cercle Petoefi de Budapest. Et l'exemple des écrivains tchèques et slovaques avant et pendant le « printemps de Prague » a sans le moindre doute accru l'inquiétude des dirigeants soviétiques face à des œuvres comme celles de Soljenitsyne qui, tout en n'ayant aucune forme politique spécifique contiennent le plus impitoyable réquisitoire contre le régime bureaucratique et expriment les aspirations à la liberté. Le refus de Soljenitsyne de s'incliner devant les exigences des préposés de la bureaucratie aux œuvres littéraires devenait la plus accablante des accusations contre le pouvoir. Il est douteux que Soljenitsyne réponde à la suggestion officielle de quitter Union Soviétique : tout ce qu'il a pu dire dans ces dernières années le montre prêt à aller jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la mort si besoin est, sans jamais entrer dans le jeu de ses persécuteurs. Il se trouve désormais comme le personnage de son Premier Cercle qui, tout lui ayant été pris, déclare à ses geôliers qu'ils ne peuvent plus rien contre lui.

Mais, comme le dit l'éditorial de ce numéro, sans se livrer à des spéculations sur les rythmes et les délais, une chose devient plus nette : la crise du régime bureaucratique mûrit à un niveau plus élevé que dans la période qui suivit la mort de Staline. On ne possède pas d'indications directes quant à ce qui se passe dans les larges masses, pas d'indications quant à l'existence de mouvements de masse (si l'on fait exception toutefois des manifestations des Tartares exilés par Staline en Asie, réhabilités officiellement depuis lors mais pas autorisés à retourner en Crimée où ils vivaient avant la guerre) ; par contre, il existe à présent en Union Soviétique une opposition articulée, qui grandit en dépit de la répression, qui se manifeste en de multiples occasions, et dans laquelle on commence même à distinguer l'ébauche de courants politiques.

Un essai écrit par un Soviétique, André Amalrik, a été récemment publié en Occident : « L'U.R.S.S. survivra-t-elle jusqu'en 1984? » Il y a bien des réserves à faire à propos de l'auteur et de cet ouvrage. Le K.G.B. a-t-il ignoré cet ouvrage ou l'a-t-il laissé passer délibérément ? L'auteur, dont certains passages jettent des doutes sur son équilibre mental est-il au sesvice du K.G.B. ou est-il manipulé par celui-ci ? Indépendamment de la réponse à ces questions, cet essai contient des données qui ont une valeur intrinsèque au sujet du développement politique et social de l'Union Soviétique. Ainsi, il confirme par ses informations ce que nous avons longtemps dit sur les espoirs « réformistes » qui existaient dans de très larges couches sur les interventions temps de Khrouchtchev. Ensuite, il montre comment la politique pratiquée d'en haut et ses limitations ont abouti à la naissance d'une opposition qui s'appelle elle-même « Mouvement démocratique ». Ce titre à lui seul est symptomatique. Mais l'auteur va plus loin, il apporte une certaine analyse de ce « Mouvement démocratique », analyse qu'il faut se garder de prendre pour argent comptant, mais qui contient des éléments qu'on ne peut totalement rejeter. il souligne l'importance de la question des « minorités nationales » qui tendent à devenir la majorité de la population soviétique ; il souligne aussi que les couches inférieures de la société (ouvriers, kolkhoziens) ressentent de plus en plus péniblement les inégalités sociales et les contraintes bureaucratiques. Il distinaussi des tendances dans ce « Mouvement démocratique » : véritable marxismeléninisme (en opposition au marxisme-léninisme officiel), libéraux, nationalistes, chrétiens, slavophiles. Evidemment, à l'étape actuelle, cette classification ne peut avoir qu'une valeur indicative peu précise, même si on peut situer certains noms déjà connus hors d'Union Soviétique : par exemple, Grigorenko et Yakhimovitch se placent clairement sur des positions communistes, Pavel Litvinor met l'accent plutôt sur le manque de respect des lois et de la Constitution par les autorités soviétiques, Soljenitsyne laisse entrevoir des tendances slavophiles. Mais, ce qui est très important, c'est qu aucun de ces courants ne met en cause la propriété collective, produit de la Révolution d'Octobre, ce qui ne veut pas dire que certains ne sont pas attirés par certains aspects superficiels et trompeurs de la société capitaliste.

Un des passages les plus intéressants de cet essai est celui qui fournit des chiffres et des détails sociologiques « Mouvement démocratique ». l| n'existe aucun chiffre précis, dit-il, le nombre oscillant selon le degré de la répression à un moment donné. L'auteur l'estime à plusieurs dizaines d'éléments actifs et à plusieurs centaines de sympathisants prêts à les appuyer. Il a également compté le nombre de personnes qui ont signé diverses protestations individuelles ou collectives. Les incertitudes sont grandes; l'auteur pense qu'on pourrait trouver plus de mille personnes dans ce cas. Mais, prenant plus précisément les protestations élevées en faveur de Galanskov et de Ginzburg, il arrive au chiffre de 738 personnes ; il ignore les professions pour 50 d'entre elles, et le reste se divise comme suit :

— universitaires : 45 % - artistes : 22% - ingénieurs et techniciens : 13 % - employés d'édition, enseignants, médecins, avocats : 9%

- ouvriers : 6% — étudiants : 5%. L'ordre de grandeur de ces chiffres n'est pas du tout surprenant. On savait depuis des années que les noyaux les plus résistants dans des milieux que le pouvoir ne peut pas réprimer sans danger pour les positions de I'U.R.S.S. dans des domaines essentiels (savants atomistes, etc.). Il est également compréhensible que les protestations pour la liberté, la légalité,... se fassent entendre chez ceux qui, par leur professjon, manipulent avant tout des idées. D'autre part, l'inertie est plus grande dans les couches ouvrières, où les éléments les plus conscients doivent rechercher les moyens de mettre celles-ci en action. Quant au faible pourcentage d'étudiants, il ne signifie certainement pas que ceux-ci sont satisfaits, au contraire. Il est probable par contre qu'en Union Soviétique comme dans d'autres pays — que ce soit des Etats capitalistes ou des Etats ouvriers la renaissance d'un mouvement ouvrier indépendant.

Un autre aspect intéressant de cet essai est qu'il évoque la perspective de mouvements de masse renversant le régime; il le fait dans un contexte que nous pensons peu vraisemblable, celui d'une guerre entre l'U.R.S.S. et la Chine (1), mais une telle vision a ses origines dans le fait que les révolutions russes de 1905 et de 1917 se sont produites à l'occasion de guerres dans lequelles le régime tzariste était engagé. Il faut aussi y ajouter l'impact de la propagande antichinoise qui, récemment encore, avait des formes délirantes. Mais, ce qui est essentiel, c'est que l'idée de mouvements de masse, de mouvements révolutionnaires pour apporter des transformations en Union Soviétique, commence à surgir pour ainsi dire spontanément dans la société soviétique, qu'elle commence à être envisagée, formulée, comme une voie quasiment nécessaire pour donner une issue positive à la société bureaucratisée. Il peut certes s'écouler beaucoup de temps entre la formulation d'une idée et sa réalisation; mais n'oublions pas que cette formulation fut émise par Trotsky voici trente-cinq ans, et qu'aujourd'hui, ce ne sont pas les rares survivants des effroyables répressions qui l'expriment, c'est du sein de cette société qui fut dépolitisée au plus haut point que réapparaît l'idée de la révolution antibureaucratique.

Pour le moment, le pouvoir et l'opposition sont aux prises sur la place qu'il faut accorder à Staline dans l'histoire: le pouvoir voudrait revenir sur certaines accusations portées du temps de Khrouchtchev et même réhabiliter Staline, mais il n'avance dans cette voie qu'en termes prudents, tandis que l'opposition si faible qu'elle soit numériquement est intransigeante : pas de réhabilitation de Staline, jugez-le, disent entre autres enfants des victimes des procès de Moscou. Et sur la Place Rouge, vingt personnes manifestent le jour anniversaire de la naissance de Staline contre la réhabilitation de ce dernier. Vingt personnes, cela peut sembler un chiffre dérisoire, mais les dirigeants du Kremlin ont un sens exact de la signification et de la valeur d'une telle manifestation. Saluons les hommes et les femmes qui ont eu le courage de faire cette manifestation ; ils sont en frayer la voie aux grands mouvements de masse qui rétabliront la démocratie soviétique et la porteront au niveau le plus élevé.

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