Du ghetto à l'internationalisme
La veuve du regretté Isaac Deutscher a eu l'heureuse initiative de rassembler en un volume (1) les écrits épars de son mari sur la question juive. Cela nous vaut un recueil doublement précieux, tant par la valeur des essais, lesquels étaient fréquemment devenus introuvables, que par l'éclairage qu'ils projettent sur leur auteur.
C'est Tamara Deutscher elle-même qui a introduit l'ouvrage par une belle évocation de l'enfance de l'auteur, brossant un tableau émouvant de son milieu natal. le monde aujourd'hui disparu du judaïsme d'Europe orientale. Deux thèmes par courent en filigrane cette esquisse de l'enfance de Deutscher et tous deux se retrouvent aisément dans sa vie militante et ses écrits : d'une part, une fidélité touchante au prolétariat juif, exterminé par les nazis, au sein duquel il a vécu et combattu; de l'autre, une opposition irréductible à l'esprit étouffant du ghetto, marqué par un obscurantisme médiéval qui survit aujourd'hui dans les milieux juifs traditionnels et singulièrement en Israël, sous l'effet du mouvement sioniste. Cet arrière-plan permet de mieux comprendre l'itinéraire idéologique de Deutscher qui le mènera des masses juives au mouvement ouvrier mondial et de la révolte contre les contraintes talmudiques à la lutte contre la perversion stalinienne du marxisme.
A lire le récit de l'évolution de cet enfant prodige plongé dès l'âge de quatre ans dans l'ambiance suffocante du khéder (école religieuse juive) jusqu'au marxisme, on serait tenté de crier au miracle. Du moins si l'on ne savait, grâce aux récits d'Isaac Babel, par exemple, à quel point cet affranchissement intellectuel fut celle de toute une génération de jeunes Juifs au lendemain de la Révolution d'Octobre. Sans doute le père d'Isaac, admirateur de Spinoza, Heine et Lassalle, constituait-il une exception dans ce milieu figé dans un conservatisme rigide. Mais le dépassement du judaisme et louverture dépassement du judaïsme et l'ouverture de l'universalisme qui ont caractérisé ces figures de proue de l'histoire universelle, veloppement du mouvement révolutionnaire mondial.
Le premier essai du recueil est peutêtre l'un des plus pénétrants. Dans Le Juif non-croyant (2), Deutscher y dégage en effet les traits communs de ces titans de la pensée moderne que nous avons évoqués précédemment, démontrant que leur démarche internationaliste, critique et dialectique est le produit direct de leur insertion au confluent de plusieurs civilisations, de religions et de cultures nationales différentes, ce qui les a tout naturellement amenés à transcender les cloisons étriquées du judaïsme et des autres idéologies reçues, pour révolutionner la pensée et embrasser l'universel. La leçon est d'importance car l'analyse de l'auteur repose tout entière sur la signification profonde du dépassement du cadre borné de l'Etat-nation, démarche engendrant par sa logique même une approche radicalement critique de la société. Dans la tradition d'Abram Léon, il analyse la tragédie juive de notre temps à partir de la persistance de l' « image » ancienne du Juif en tant que symbole de l'économie de marché au sein d'une communauté fondée sur les valeurs d'usage, soulignant à quel point l'antisémitisme, tout comme les autres formes de racisme, est lié aux • oligarchies capitalistes nationales » et, plus généralement, au culte de l'Etat national.
Partant de ces prémisses, Deutscher souligne le paradoxe tragique du repli actuel des Juifs sur le nationalisme — idéologie historiquement dépassée et devenue irrémédiablement réactionnaire -à la suite du génocide perpétré par les nazis, évolution qui s'est matérialisée dans la fondation de l'Etat d'Israël. Nul n'était sans doute plus qualifié que l'auteur pour Jun? Isaac DEUTSCHER, Essais sur le problème problème
Présentation de Tamara Deutscher, Payot, Paris, 1969.
(2) II n'est pas d'usage dans les compte rendus de cette tions de style l'indigence de encore au'elle encore qu'elle talent littéraire admettre que evue de s'attarder aux considéra-
On ne peut toutefois déplorer la traduction française. Passe ne fasse nullement justice au de Deutscher. Mais comment non-lewish Jew soit rendu par
* Juif non-croyant • (alors que l'accent est mis dans l'original sur la judéité et non sur la foi)
et surtout que lewry au sens communauté et surtout que lewry au sens communauté juive soit devenu • juiverie • (1)
ainsi que Karl Marx, Rosa
Trotsky et Freud, fut aussi, plus générale, le chemin l'avant-garde du prolétariat
Luxemburg, de manière arcouru par uif d'Europe de l'Est qui a tellement contribué au dé-
UATRI retracer cette évolution dramatique. Dans son interview de 1966 • Qu'est-ce qu'un Juif ? », on trouve une évocation poignante des masses juives polonaises d'antan, de leur culture yiddish intimement liée au mouvement ouvrier et, en particulier, de cette arande figure révolutionnaire que fut son ami Hersch Mendel (3). II y démontre que la conscience juive se survit de nos jours sous la forme d'une « communauté négative », bref qu' * Auschwitz fut le terrible berceau de la nouvelle conscience juive et de la nouvelle nation juive »: || fallait être, comme Deutscher, à la fois un survivant de l'holocauste et un esprit exceptionnellement courageux pour reconnaitre que le nationalisme juif contemporain représente le triomphe posthume d'Hitler.
L'analyse marxiste forme aussi la base de son exposé sur la révolution russe et le problème juif (publié précédemment en annexe à la réédition de la Conception matérialiste de la question juive de Léon), où il met en relief le rôle funeste de la doctrine du * socialisme dans un seul pays » et les répercussions de cette régression du régime soviétique: abandon de l'internationalisme prolétarien, exaltation du chauvinisme grand-russe, renaissance des préjugés racistes et antisémitisme stalinien (ou, comme on peut le voir en Pologne, post-stalinien). || était dans l'ordre des choses que les thuriféraires de la dégénérescence bureaucratique vissent dans l'internationalisme des révolutionnaires d'origine juive un « cosmopolitisme › haïssable de « déracinés »
Toutefois, les pages les plus actuelles de recueil sont celles qui sont consacrées à l'Etat sioniste. On connaissait par les Temps Modernes l'interview que Deutscher avait accordée quelques jours avant sa mort à la New Left Review. La rigueur de l'analyse y tranche sur la confusion générale qui règnait à ce moment dans les milieux de la gauche intellectuelle et même, souvent, dans les rangs des milltants d'extrême-gauche. Qui encore, dehors du mouvement trotskyste, saisissait à l'époque à la fois le caractère historiquement progressiste du nationalisme arabe - fût-ce sous la direction d'une petite-bourgeoisie opprtuniste chauvine, et aventuriste - en tant que moment de la révolution permanente arabe et la nécessite de concevoir une stratégie d'ensem-
Ecrits soviétiques
Plus que nouveau, le système de diffusion sous le manteau d'une littérature dactylographiée est renouvelé, en U.R.S.S., des
EME INTERNATIONALE ble pour cette lutte, de l'insérer dans une optique internationaliste ?
La lucidité de Deutscher est d'autant plus remarquable que deux essais antérieurs sur Israël, rédigés respectivement en 1954 (Le climat spirituel d'Israël) et en 1958 (Le dixième anniversaire d'Israël) permettent de suivre son évolution sur cette question. Dans son étude perspicace de 1954 qui indiquait déjà la perspective politique d'une fédération du Moyen-Orient il se laissait emporter par sentiments, justifiant même par la tragédie de la deuxième guerre mondiale, a posteriori sinon le sionisme, du moins l'abandon d'un antisionisme de principe. Et il se comprend aisément que même l'envergure de Deutscher ait vacillé sous l'impact d'une semblable catastrophe. Cette position, il la maintenait encore dans son étude de 1958 mais le coup de Suez l'y amenait à souligner les dangers que faisaient peser sur les destinées de l'Etat hébreu et de sa population son opposition militante à la révolution coloniale. A telle enseigne qu'il reprenait littéralement l'avertissement de Trotsky mettant en garde les Juifs à la veille de la deuxième guerre mondiale contre l'éventualité de voir le hâvre des survivants du judaïsme d'Europe orientale se transformer finalement en piège mortel. L'interview de 1967 constitue l'aboutissement de cette prise de conscience graduelle de la trajectoire du sionisme. Deutscher s'aperçut avec inquiétude après l'offensive du 5 juin 1967 combien ses appréhensions étaient fondées : les Israéliens s'affirment comme * les Prussiens du Moyen-Orient ».
Ainsi, s'agissant pourtant d'un sujet le touchant au premier chef et l'engageant affectivement au plus haut point, Deutscher sut rester fidèle à l'image qu'il nous a laissée. Celle d'un savant d'une exceptionnelle intégrité et d'un partisan courageux de la révolution socialiste et de l'émancipation du genre humain.
Nathan WEINSTOCK.
(3) Cf. Quatrième Internationale, no 34, pp. 1718. Il est regrettable qu'on ait omis de joindre au recueil la remarquable préface que Isaac Deutscher avait contribuée aux Souvenirs d'un révolutionnaire juif (paru en yiddish à Tel-Aviv) de Hersch Mendel. antibureaucratiques traditions anciennes de diverses clandestinités : peu de pays ont connu avec autant de continuité l'interdiction de la pensée.
Cela ne l'a pas arrêtée mais lui a donné un aigu particulier qui est une des marques de son classicisme. On le retrouve dans la littérature parallè'e antibureaucratique de ces années soixante. A celle-ci appartient le plus grand romancier vivant : Alexandre Soljénitsyne ; à celle-ci, le héros le plus désintéressé, Piotr Grigorenko. La nouvelle opposition de gauche y essaie ses idées, y fait connaître ses expériences, son martyre. La ligne de démarcation de l'intelligentsia entre valets corrompus du régime et écrivains qui donnent à l'écriture sa valeur (cherchée si désespérément en pays capitaliste) est dessinée par l'engagement dans le circuit souterrain. cos berts editeurs.
Ceux de ces écrits qui « passent à l'Ouest » trouvent des éditeurs. On sait que, pour certaines œuvres, le canal de transmission a pu être l'organisation blanche N.T.S., mais on sait aussi que son fournisseur habituel paraît bien être la police politique stalinienne elle-même, le K.G.B En effet, le mythe est maintenu en U.R.S.S qu'être publié en Occident est le signe de l'infamie. Mais l'opération « compromission » se révèle en fin de compte à double tranchant : connus par leurs écrits, les écrivains révolutionnaires oppositionnels apparaissent pour ce qu'ils sont, trouvent leurs défenseurs naturels jusque dans les partis communistes officiels ou parmi leurs sympathisants intellectuels. Le N.T.S. a bien falsifié quelques écrits, mais son circuit n'étant pas unique, les bons textes chassent les mauvais et, du même coup, démasquent le N.T.S. Certains écrits peuvent même revenir en U.R.S.S., traduits de leur traduction. Jamais police n'a arrêté une pensée forte...
Ces écrits sont de nature et de valeur très différentes. Il semble que les textes purement littéraires, les poèmes surtout, aient ouvert la voie, mais les lettres ouvertes, les déclarations et débats de procès — tous à huis-clos de fait — n'ont pas tardé à suivre, et ces textes politiques sont riches de substance.
Nous ne les aborderons ici que sous deux aspecTs.
D'abord pour leur caractère de documents politiques d'une nouvelle période, sans précédent. Si certains établissent un lien avec les oppositions antérieures et avec le léninisme (Kostérine, Grigorenko), l'originalité de leur orientation n'est pas moins certaine. La plupart innovent une ligne que l'on peut résumer en disant qu'elle part du point le plus haut atteint par la « déstalinisation » et revendique sa prolongation logique : il s'agit en somme d'un « réformisme soviétique », mais dont les mots d'ordre ont un net caractère transitoire (ils recoupent d'ailleurs les premiers de ceux qu'avança Trotsky pour l'U.R.S.S. dans le Programme de transition de 1938) qui les
IONALE 59 rend inaptes à être satisfaits par la bureaucratie et les fait déboucher de ce fait, sur la voie de la révolution politique, quoique aucun (et cela se comprend parfaitement puisqu'il s'agit dans leur immense majorité de textes signés) n'ouvre explicitement une telle perspective. Ainsi, en est-il par exemple, de la lettre de six déportés — dont Daniel, Guinzbourg et Galanskov (1) — qui précise qu'elle n'est pas une plainte à l'administration des camps et prisons, qui dénonce les mauvais traitements dont ils sont l'objet et rappelle « que le Code de 1926 est en fait tombé en désuétude, qu'il a été remplacé par des instructions secrètes qui rappellent le mauvais souvenir des années trente, que ces instructions ne sont pas conformes aux règles.. » et « contredisent le but avoué de la loi : la peine n'a pas pour but de causer des souffrances physiques ni de porter atteinte à la dignité humaine ».
Ces écrits, toujours dignes et fermes, laissent donc souvent l'impression d'une prise de conscience encore limitée, qui mûrit d'ailleurs sous la répression (voir, par exemple, la déclaration de Daniel, du 9 avril 1966, rétractant l'expression de ses regrets d'avoir publié hors d'U.R.S.S., déclaration à lui arrachée au cours de son procès sur la foi d'informations truquées (2). Telles sont, entre autres, déclarations de Guinzbourg et de Galanskov, condamnés, en somme, pour avoir voulu assumer une information que garantit la constitution soviétique (nous avons dit ailleurs comment un des principaux intérêts du livre blanc rassemblé sur leur procès par J.-J. Marie et C. Head consistait en le démontage de la provocation N.T.S.-K.G.B. qui permit la condamnation (3).
Les textes les plus avancés de ce recueil sont ceux de certains des défenseurs extérieurs des accusés. La lettre d'Ilia Gabai, louli Kim et Piotr lakir précise, par exemple : « La chasse aux intellectuels n'est que l'aboutissement logique de l'atmosphère qui règne depuis plusieurs années dans notre pays. Nos espoirs naifs d'une purification de notre vie publique à la suite des décisions du XX° et du XXII° congrès ont avorté. La restauration du stalinisme s'effectue lentement mais sûrement. » Et plus loin : « L'on nous accable toujours sous les hauts faits de Staline lorsqu'il fut commissaire du peuple aux nationalités, et sous la longue liste des activités de sabotage organisées par celui qui était alors commissaire du peuple aux forces armées et président du Conseil militaire révolutionnaire, L.D. Trotsky. » Cela rejoint les mises en accusation
(1) Dans l'Affaire Guinzbourg-Galanskov, Le Seuil.
(2) L'Affaire Siniavski-Daniel, Ch. Bourgois, éd., 1967
(3) Notre critique de ce livre dans Rouge, n° 42.
UATRI les plus avancées, les plus révolutionnaires, qui ne respectent plus aucun tabou bureaucratique, les écrits fulgurants d'un Grigore qu il sexprime dais mystérieuse Maantistalinisme le plus acéré, tinée de Joseph Staline (5).
Ainsi, à l'exclusion de conclusions d'organisation politique, on peut dire que ces écrits ont atteint en un temps très court le plus haut niveau de lucidité sur les problèmes du pouvoir bureaucratique, ce qui ne peut étonner les trotskystes de la IV° Internationale, mais doit être souligné comme un indice d'avenir très important : c'est en U.R.S.S. que la renaissance communiste cormaîtra ses plus hauts jours.
Et cela nous mène à la seconde remarque que suggère ces écrits. Si plusieurs centaines de personnes ont actuellement signé des textes d'opposition, des plus « légalistes » aux plus révolutionnaires, malgré les risques terribles que représente un tel acte, cela n'est bien évidemment que la manifestation de surface d'un phénomène profond qui remue actuellement probablement des centaines de milliers d'individus. Il est difficile de délimiter socialement les couches remuées, mais l'inquiétude même des bureaucrates et leurs réactions répressives mesurent l'importance du
E M E INTERNATIONALE processus en cours. Même si l'organisation n'en est encore qu'à ses premiers pas, elle ne peut que se développer maintenant en fonction de la conscience grandissante de ce que la protection contre la résurgence du stalinisme est d'abord et avant tout entre les mains des citoyens soviétiques.
Etant donné que le sort de l'U.R.S.S. n'a pas fini d'être déterminant pour tous les travailleurs du monde, les révolutionnaires ont le plus grand intérêt à suivre et à étudier ces textes et ceux qui ne manqueront pas de venir s'y ajouter au long des mois et des ans prochains.
M. Lequenne. P.S. — Cet article était en composition quand nous avons reçu Samizdat l (la voix de l'opposition communiste en U.R.S.S.) publié par les éditions de « La Vérité ». Nous parlerons avec l'ampleur nécessaire de ce très important recueil, indispensable aux militants.
(4) P. Grigorenko, Staline et la Deuxième Guerre mondiale, éditions de l'Herne, et notre critique dans Rouge, n° 41.
(5- Anonimov, Une matinée de Joseph Staline, éditions de l'Herne.