Le Congrès national indien, parti traditionnel de la classe capitaliste indienne, qui conduisit le mouvement nationaliste contre l'impérialisme britannique et remplit le rôle de seul parti dirigeant au gouvernement central pendant les vingt-deux dernières années, s'est scindé en deux, entre un groupe dit « Syndicat » et les soutiens du Premier ministre Indira Gandhi. La scission est survenue en fait à la suite de manœuvres fractionnelles dé ployées entre deux groupes rivaux dans la direction. Indira Gandhi a eu le dessus. Par sa décision de limoger Morarji Desai du poste • de ministre des Finances et sa promulgation dramatique de la nationalisation de banques, elle prit l'initiative dans le conflit fractionnel qu'elle utilisa intelligemment pour isoler ses rivaux poli. tiques. I. Gandhi s'est maintenant assuré une majorité décisive dans le groupe parlementaire du Congrès. Le Syndicat a été rejeté dans l'opposition dans les deux chambres du Parlement. Dès le premier jour de la session d'hiver du Lok Sabha (1), le 17 novembre, le gouvernement se trouva en présence d'une motion de censure présentée par le Parti Swatantra. L'Assemblée la repoussa à une majorité relativement grande, bien que Mme Gandhi soit maintenant la tête d'un gouvernement de « minorité » au centre, car le parti dirigé par elle n'a pas une claire majorité à la chambre basse. Le gouvernement reçut l'appui des différents groupes d'opposition de « gauche », y compris des deux partis communistes, du D.M.K., des indépendants, ete. Parmi ceux qui soutinrent la motion de censure de façon assez surprenante sur la question de la participation de l'Inde à la conférence des pays « musulmans » à Rabat sur le conflit arabo-israélien, se trouvent l'aile pro-Syndicat du Congrès, le Swatantra, le Jan Sangh, des secteurs du P.S.P. et du S.S.P. (2). Ceci est une indication d'un nouveau réalignement de forces qui se poursuit sur l' « arène parlementaire » dans la politique indienne. La scission dans le Congrès est vraiment un reflet de la crise politique bien plus grande à laquelle la classe capitaliste dirigeante a à faire face. Mais elle a plongé tout le mouvement traditionnel de gautout che dans un désarroi qui pose un problème sérieux aux marxistes révolutionnaires dans le pays. Politiquement, il n'y a pas de di vergences fondamentales entre le groupe dirigé par Mme Gandhi et le « Syndicat » qui comprend la vieille garde. Tous deux jurent par le « socialisme démocratique », tous deux soutiennent le programme en dix points adopté par le Comité du Congrès Pan-Indien (A.I.C.C.) à Bangalore en juin dernier, visant à provoquer quelques réformes « radicales » dans le cadre capitaliste existant, y compris la nationalisation des quatorze banques principales. La rupture ouverte dans la direction du Congrès se produisit en fait après que plusieurs tentatives de réaliser l' « unité » échouerent. Les 22 et 23 novembre, une majorité des membres de I'A.I.C.C. se réunirent à New Delhi et formalisèrent la scission en proclamant leur soutien à la direction de I. Gandhi. Des membres dirigeants du Parti du Congrès dans différents états qui s'étaient tenus sur la réserve, lorsque la lutte éclata, ont commencé à monter dans le train maintenant qu'ils sont sûrs que Mme Gandhi est gagnante. Parmi les plus notables de ces aitentistes, il y avait le ministre de l'Intérieur de l'Union indienne, Y. B. Chavan, qui a le soutien du Parti dans le Maharashtra, et les chefs du gouvernement des Etats de Rajasthan et de Madhya Pradesh. Mais du point de vue du mouvement de la classe ouvrière, il n'y a rien à choisir entre le « Syndicat » et le soi-disant « Indicat ». Tous deux servent , en tant que deux tendances apparemment en conflit dans un parti capitaliste qui semble fortement divisé sur la tactique à suivre pour préserver le capitalisme dans une pe riode de crise sans precedent. Tandis que le « Syndicat », en commun avec les autres partis capitalistes de droite, le Jan Sangh et le Swatantra, voudrait continuer à suivre une politique de suppression brutale de la résistance des ouvriers et des paysans à l'Etat capitaliste, le « Indicat » propose de présenter une face « libérale » de la domination capitaliste, en offrant des concessions mineures aux masses pour tenter de contenir le mécontentement populaire grandissant. Autre chose est de savoir dans quelle mesure I. Gandhi réussira à endiguer le mécontentement des masses par ses propos vides sur le « socialisme ». Mais, pour le mo-
(1) La Chambre des députés
(2) Swatantra et Jan Sangh, partis de droite -P.S.P., S.S.P., formations réformistes.
ment, en tout cas, elle a réussi à soulever l'imagination populaire et, dans ce processus, à semer de la confusion dans les partis traditionnels de gauche et de la classe ouvrière, dont quelques-uns sont également soucieux de rejoindre la voiture « Indicat ». Le parti communiste indien proMoscou, dirigé par S. N. Dange, semble avoir pris l'initiative de mobiliser un soutien de masse pour I. Gandhi qui, selon la résolution adoptée à son dernier Conseil national, représente la bourgeoisie nationale progressiste de l'Inde avec laquelle le P.C. indien cherche à construire un front démocratique national » contre lesdits « monopolistes soutenus par l'impérialisme ».
Le Parti communiste (marxiste) (3) a étendu son soutien conditionnel au gouvernement de Mme Gandhi ostensiblement plus en tant qu'opposition au « Syndicat » que comme identification avec la politique de celle-ci. Mais la direction du P.C. (marxiste) semble aussi être divisée sur la question d'une coalition à long terme avec le gouvernement du Congrès au centre. Même un petit groupe comme le R.S.P. qui a seulement deux membres au Lok Sabha s'est trouvé pressé d'entrer dans une alliance opportuniste avec des « indépendants » comme l'Hindou Mahasabhata N. C. Chatterjee, pour former un soi-disant « groupe de progressistes indépendants » anticipant la perspective d'une grande coalition nationale. Les groupes socialistes, réformistes, comme, le S.S.P. et le P.S.P., sont également divisés sur l'attitude à adopter par rapport au gouvernement d'Indira.
C'est en vérité un nouveau processus de différenciation qui s'opère dans chacun des partis traditionnels de gauche du pays, les leaders de la plupart de ces partis, corrompus par leur pratique opportuniste de parlementarisme bourgeois, étant anxieux d'abandonner leur rôle de leaders de mouvements indépendants de la classe ouvrière et des masses paysannes contre l'Etat capitaliste dans son ensemble afin de poursuivre la chimère d'entraîner un « changement social » d'en haut, par l'intervention d'un Etat capitaliste.
L'accent est mis maintenant davantage sur les manœuvres politiques à New Delhi que sur des actions politiques indépendantes de masse. Gandhi a été suffisamment rusée pour désavouer toute démarche d'offre d'une coalition avec les parțis communistes afin d'apaiser ses critiques de droite, tout en disant qu'elle est prête à s'entendre avec « des groupes non communistes dans l'opposition ».
En fait une controverse majeure a surgi au sein du Congrès « Indicat » sur la nomination de trois « anciens membres du P.C. indien » au « Comité exécutif du Parti » par son président intérimaire Su-
IONALE 21 bramaniam. La session plénière du Congrès « Indicat » se tiendra à Bombay dans la troisième semaine de décembre pour élire un nouveau président. Cela n'a pas découragé Dange et Cie. En fait le P.C. indien de Dange est en train de préparer la scission de la seule organisation syndicale militante, l'A.I.T.U.C., pour se venger de son rival dans le mouvement de gauche, le P.C. (marxiste). Le P.C. indien a déjà patronné un gouvernement de « minifront » au Kerala dirigé par le membre du P.C. indien Achuta Menon après avoir chassé le ministère Namboodripad (du P.C. marxiste). Des rapports indiquent que la police du Kerala, dirigée par un ministre de la Ligue musulmane, est utilisée systématiquement pour terroriser la base du P.C. (marxiste), maintenant que celui-ci se trouve hors du gouvernement. Comme pour justifier la campagne terroriste, le ministre de l'Intérieur Koya a prétendu, le 29 novembre, que « des communistes marxistes rassemblent des armes en vue d'un soulèvement violent au Kerala, alléguant d'une prétendue terreur de la police non marxiste » (Times of India, 30 novembre). Deux partisans du P.C. (marxiste) ont été tués et plusieurs blessés le ler décembre au Kerala lorsque la police ouvrit le feu dans diverses villes sur des manifestants du P.C. (marxiste) qui protestaient contre la répression policière et demandaient une convocation urgente du Parlement de l'Etat pour vérifier la force du ministère de « minifront ».
Selon certaines indications, le ministère de Front unique du Bengale occidental subit un processus qui conduit à son renversement par le P.C. indien en collabo-
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Front Unique au Bengale par Ajoy i Makerjee, leader ui, avec 1.500 de ses pardans d'autres centres a de la faim de trois jours susciter des protestations soi-disant • illégalisme et Il insinue ainsi sur le fait 1 a la responsabilité de la et de la provocation d'une partis du front unique qui morts.
UATRI qu'on puisse obtenir des informations, le P.C. (marxiste) n'a pas le désir de rester à tout prix au gouvernement en raison des graves limitations qui pèsent sur les gouvernements d'Etat et particulièrement sur le gouvernement de Front unique en matière financière, industrielle et même dans les questions du travail. Une partie importante des membres du P.C. (marxiste) veut que le Parti se place hors du gouvernement et se crée ainsi une base politique de masse beaucoup plus puissante au Bengale occidental. »
En ce qui concerne la tactique poursuivie par le bloc P.C. indien-Bangla Congress pour écarter le P.C. (marxiste) du gouvernement avec le soutien du groupe parlementaire dans l'état du Congrès « Indicat » dirigé par Sidhartha Ray, l'Economic Times écrit : « Ces deux tactiques conduisent probablement à la sortie du P.C. (marxiste) et aussi à la sortie des plus petits satellites du Front Unique, comme le parti bolchevik et le Workers Party. Les dissidents S.S.P. dans les formations de l'état du P.S.P. et du R.S.P. paraissent maintenant se trouver du côté de la nouvelle combinaison plutôt que du P.C. (marxiste). »
L'objectif du P.C. indien, celui d'éliminer du gouvernement le P.C. (marxiste) à la demande de I. Gandhi, est clair. Pour sa part, le P.C. (marxiste) qui est maintenant habitué aux pratiques parlementaires opportunistes est dans l'embarras, devant choisir entre monter lui aussi dans le train ou éprouver le courroux du gouvernement central et être chassé « dans le désert » pour une période.
C'est vraiment une épreuve cruciale pour le P.C. (marxiste). Il doit décider s'il va succomber à la pression d'une fausse « euphorie socialiste » ou s'il va diriger le soulèvement de masse qui naît contre la domination capitaliste non seulement au Bengale occidental et au Kerala mais aussi dans le reste du pays. Malheureusement, le programme du P.C. (marxiste) basé sur une alliance de quatre classes avec la bourgeoi. sie nationale et son refus d'accepter la perspective d'une révolution socialiste agissent comme un facteur majeur l'empêchant de s'orienter vers une claire action de classe anticapitaliste, socialiste, contre l'Etat bourgeois dirigé par I. Gandhi.
En ce qui concerne les partis capitalistes d'extrême-droite (Swatantra, Jan Sangh et, maintenant, « Syndicat »), leur tactique semble être d'attendre avec patience le moment pour frapper le gouvernement de Mme Gandht lorsque l'enthousiasme des masses suscité par elle refroidira. Pour l'instant, la réaction de droite se consolide avec tous les moyens à sa disposition, le communalisme, le régionalisme, l'esprit de caste, etc. Elle dresse un épouvantail que Mme Gandhi est en train de succomber à « la pression communiste et aux machinations soviétiques ».
Il est évident que l'enthousiasme popú-
EME INTERNATIONALE laire créé dans le sillage de la nationalisation de quatorze banques commerciales ne peut être soutenu pendant longtemps s'il n'est pas pris des mesures effectives qui frappent aux racines des rapports de propriété capitalistes. Le gouvernement central a été long à prendre les actions complémentaires qui ont été promises après la nationalisation des banques. Les vieillesinstitutions administratives des banques n'ont pas été perturbées par crainte que les gros intérêts capitalistes ne se trouvent aliénés dans un tel processus. Même l'objectif limité de rendre le crédit bancaire disponible à de plus larges couches des classes possédantes — en pariculer aux paysans riches et moyens ainsi qu'aux eatrepreneurs relevant des classes moyennes — n'a pas encore été réalisé. Pendant ses récentes rencontres avec les industriels et les hommes d'affaires, le Premier Ministre s'est donné la peine de leur assurer que son gouvernement ne ferait rien qui puisse perturber l'équilibre de la classe capitaliste. En fait elle a conseillé aux capitalistes de se « moderniser » et d'être davantage soucieux des changements de lépoque, sinon ils seraient emportés par une révolution sanglante. Il n'y a donc rien de surprenant que de grands industriels comme Birla et Tata se soient mis en avant pour s'engager ouvertement à soutenir la direction de I. Gandhi. La classe capitaliste indienne ne parait pas avoir grand-chose à faire avec la vieille garde « démodée » du Congrès, telle qu'elle est représentée par Morarji Desai, S.K. Patel, Kamaraj, etc.
En ce qui concerne les mesures « socialistes » que le gouvernement d'indira Gandhi propose de lancer, il est évident des aujourd'hui qu'aucune « réforme » sérieuse affectant les rapports de propriété capitalistes ne peut être entreprise par le gouvernement dans le cadre constítutionnel capitaliste existant. Mais Mme Gandhi ne parle que de « propositions » mettant en application des « réformes agraires » et d'autres mesures déjà entreprises par les gouvernements d'Ecais et le gouvernement central, et non de toucher à la propriété capitaliste.
Quelques ministres du gouvernement central il est vrai parlent avec faconde de briser le contrôle monopoliste des capitalistes. Une nouvelle école d'économistes « progressistes » et « marxistes » (staliniens) officiellement approuvés est née, défendant des théories d'un « passage » graduel et pacifique au socialisme par intervention gouvernementale. C'est du pur non-sens. Pendant les 2 dernières décennies, la plupart des monopoles en Inde ont été édifiés avec les ressources financières qui furent mises à leur disposition par les institutions financières du gouvernement, telles que LIC, Industrial Finance Corporation, ainsi que par les banques qui doivent être maintenant nationalisées. On estime que LIC et les autres institutions de crédit possèdent maintenant 27 % des actions des compagnies relevant des monopoles. En outre, les quatorze banques nationalisées contrôlent 16 % du capital action de ces sociétés, portant ainsi le contrôle gouvernemental du capital-action de ces monopoles à 43 %. Tableau idéal d'un Etat soutenant une économie capitaliste !
On suggère que le gouvernement central pourrait prendre « sans aucune nouvelle législation » l'administration de ces sociétés et les placer sous contrôle ouvrier en suivant les dispositions de la loi existante sur les sociétés. Mais la grosse question est de savoir si le gouvernement de Mme Gandhi osera le faire. Elle ne l'osera pas ! La classe capitaliste ne lui permettrait pas de le faire sans déclencher une guerre civile dans le pays.
La scission dans le parti du Congrès a provoqué un désarroi temporaire dans les partis ouvriers traditionnels. Ces partis repoussent la nécessité historique de réaliser une révolution socialiste en Inde comme seule réponse au présent chaos causé par le capitalisme. Mais la crise actuelle peut se développer rapidement en une situation révolutionnaire dans le pays, à condition qu'un parti ouvrier puisse intervenir, avee un programme de liquidation des rapports de propriété existants. Sinon le danger existe que la réaction bourgeoise plonge le pays dans un bain de sang à l'indonésienne.