Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 41

Nouvelle aggravation de la crise du stalinisme

Quatrième Internationale, n° 41 · janvier 1970 · p. 1-9 · 3 841 mots

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La crise internationale du stalinisme est à la fois crise de la direction bureaucratique soviétique, crise intérieure des partis communistes, crise des directions des Etats ouvriers, crise des rapports entre partis communistes. C'est une crise chronique qui n'a cessé d'affecter tous ces éléments, avec des intensités variables, au cours des vingt dernières années. Les dirigeants des partis communistes, et plus particulièrement les hommes du Kremlin, s'efforcent constamment de remédier à cette crise, mais ils n'ont pu trouver que des palliatifs temporaires qui ont souvent servi de prélude à des rebondissements plus amples ou plus spectaculaires de la crise. C'est dans ce sens que la situation se développe à nouveau.

Lors de l'invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968, le Parti communiste de l'Union soviétique se trouva pendant plusieurs semaines isolé de presque tous les autres partis communistes. Même le Parti communiste français désavoua son action ! Le Kremlin déploya alors de nombreux efforts pour rétablir ses rapports avec la plus grande partie des partis communistes. Il parvint au prix de concessions diverses — et notamment de l'abandon de la règle d'unanimité — à obtenir Ila réunion de la Conférence internationale des partis communistes où fut adopté un texte qui faisait le silence aussi bien sur la Tché- coslovaquie que sur le différend sino-soviétique, c'est-à-dire sur les deux principales questions qui troublaient le mouvement communiste officiel. Quelques mois plus tard, le Kremlin fit aussi des concessions pour que puisse s'ouvrir à Pékin une conférence - souhaitée par de nombreux partis communistes - en vue de mettre un terme au moins à la dégradation dangereuse des rapports étatiques entre la Chine et l'Union soviétique. Ces concessions diverses devaient aider à faire avaler les mesures dites de « normalisation » en Tchécoslovaquie, à les faire accepter par les directions des partis communistes.

Or, toutes les tentatives des hommes du Kremlin pour stabiliser la situation du mouvement communiste « officiel » à un certain palier semblent, cette fois encore, ne devoir donner que des résultats médiocres et de fort courte durée. Les indices se multiplient d'une maturation nouvelle de la crise des partis communistes, plus particulièrement en Europe occidentale. Il ne s'agit pas d'oublier ou de sousestimer ce qui se passe dans d'autres régions du monde. En Australie, le Parti communiste qui s'est ouvertement opposé à la politique soviétique lors de la Conférence de Moscou est directement menacé de scission. Le Parti argentin a perdu toute son organisation de jeunesse. En Inde, il y a désormais trois partis communistes, l'un avec Moscou, l'autre se revendiquant de la pensée de Mao, et le Parti communiste (marxiste) à mi-chemin. Au Japon, la majorité qui était jadis Pekin, ne l'est plus, et les groupes qui suivaient alors Moscou lui sont désormais hostiles. Mais la crise du stalinisme paraît devoir s'aggraver plus particulièrement en Europe et cela est incontestablement lié au fait qu'à la suite de Mai 1968 en France, le mouvement ouvrier sur ce continent est sorti d'une période de stagnation politique qui avait duré près de vingt années. Rappelons aussi que nous trouvons là les plus vieux partis communistes, issus sous l'impulsion directe de la Révolution d'Octobre dans un mouvement ouvrier ancien et riche de traditions révolutionnaires. Le stalinisme a énormément corrodé ces traditions mais il ne les a pas détruites, et elles ont réapparu avec vigueur dans les jeunes générations, un peu comme chez ces enfants qui n'ont pas les traits de leurs parents mais ceux d'ancêtres plus lointains.

Donnons un bref tableau de la situation présente des partis communistes dans l'Europe capitaliste. On peut grosso modo les diviser en partis sans base de masse, partis réduits à la clandestinité dont il est difficile de mesurer avec précision l'impact, et partis disposant d'une base de masse.

Dans la première catégorie, commençons par le nouveau parti communiste allemand légal, le DKP. Au moment où, pour la première fois depuis la chute du nazisme on assiste en Allemagne à un renou= veau de la lutte de classe, où la jeunesse - étudiante, lycéenne, ouvrière - donne l'exemple de la lutte et où s'esquisse ainsi une véritable avant-garde, le DKP reçoit un chiffre de voix dérisoire aux élections législatives — 0,6 % environ. Il n'est pas menacé par la répres- sion et ne peut prétendre à aucune perspective. « La classe ouvrière allemande se relèvera, le Parti communiste allemand jamais », écrivait Trotsky en 1933 au lendemain de l'arrivée de Hitler au pouvoir. Maintenant, tandis que la classe ouvrière allemande est en train de se relever, il n'y a aucun avenir au stalinisme, qu'il s'agisse du KPD ou du DKP

Passons aux autres petits partis. Au Danemark, l'effondrement s'était produit il y a quelques années et, depuis lors, pas de remontée : ce qui reste du PC est réduit à une existence végétative. En GrandeBretagne; le récent congrès du P.C. a étalé ses divisions profondes, à propos de la Tchécoslovaquie d'une part, de l'attitude à suivre dans les luttes ouvrières d'autre part : pendant la dernière grève des mineurs, les militants de base, membres du P.C., furent en conflit avec les dirigeants syndicaux nationaux également membres du P.C. Tout présage une aggravation de la situation intérieure dans ce parti, peutêtre même une scission. Ce qui se passe dans le Parti communiste autrichien a été largement rapporté y compris dans la presse bourgeoise. Le Comité Central est profondément déchiré à la suite de l'exalusion du philosophe Ernst Fischer qui a, à propos de la Tchécoslovaquie, dénoncé le Panzerkommunismus (le « communisme des blindés ») des Soviétiques; là, une scission est dans le domaine des probabilités. En Suisse, ce qui fait office de parti communiste et qui n'avait de forces réelles que dans la Suisse romande a exclu de ses rangs une grande partie de ses forces vives dans cette partie du pays et connait aussi des ennuis sévères avec ses jeunes à Zurich et ailleurs. En Suède, la division du parti communiste trouve son expression dans le fait que ses publications, selon les hommes qui les dirigent, suivent qui une ligne pro-Kremlin, qui une ligne opposée Le P.C. hollandais échappe totalement au Kremlin, dont les partisans - numériquement faibles — ne savent guère comment s'organiser.

Dans la clandestinité se trouvent essentiellement les partis communistes de Grèce, d'Espagne et du Portugal. Dès le lendemain du coup des colonels, la direction du P.C. grec (qui avait une base de masse) a été scindée : la plupart des dirigeants passés dans l'émigration restent attachés à Moscou, tandis que la plupart de ceux qui sont dans le pays, dans la clandestinité ou en prison, les désavouent. Le P.C. espagnol est le plus important des groupes agissant dans la clandestinité, mais il n'échappe pas à la dispersion politique et organisationnelle qui frappe tous ces groupes ; la direction Carrillo, impressionnée par le mouvement de mai 1968 en France, s'est efforcée d'ajuster quelque peu sa politique pour avoir un contact avec la jeunesse. Le P.C. portugais est en train de se décomposer.

Parmi les partis communistes qui ont une base de masse, le Parti communiste finlandais ne s'est pas borné à préconiser la • démocratie avancée », il est entré pour la réaliser, dans un gouvernement bourgeois de coalition en mai 1966. Il n'a pas fait progresser la démocratie dans le pays, mais la politique qu'il a menée au gouvernement, tout particulièrement une « politique des revenus », l'a divisé de haut en bas. Les fractions adverses publient des journaux qui se combattent ouvertement. En dépit des efforts des Soviétiques qui voudraient d'autant plus éviter un tel spectacle qu'on est aux portes de Leningrad où ce qui se passe en Finlande est suivi de près, la scission semble devoir être consommée à échéance relativement brève.

Venons-en aux partis de masse. La situation du P.C.F. est éminemment complexe. Il gagne à présent sur sa droite, entre autres dans des couches situées entre la classe ouvrière et certaines catégories des nouvelles classes moyennes. Ces éléments, soit viennent pour la première fois à la vie politique, soit abandonnent la social-démocratie qui se trouve dans un état de désagrégation assez poussé. Ce phénomène trouve son expression la plus claire dans la progression du courant syndical animé par les staliniens au sein de la Fédération de l'Education Nationale, où il talonne de façon menaçante l'aile réformiste proprement dite. Mais, en même temps, et cela est également visible dans cette organisation syndicale, il se heurte sur sa gauche à l'existence et à l'action d'organisations d'avant-garde et il perd à leurs dépens. A une récente session du Comité Central, le membre du B.P. qui rapportait sur la question de la jeunesse constatait à la fois la radicalisation des jeunes et l'absence de recrutement de ceux-ci par le parti et par ses organisations de jeunesse. Apparemment, le P.C.F. reste le plus résistant des partis communistes aux divisions inténon sur la politique fondamentale du parti (coexistence pacifique, dérieures, mais chacun sait qu'à son sommet les divisions sévissent centrifuges qui s'exercent sur le parti. La direction parait être unie mocratie avancée, etc.) mais sur la façon de surmonter les forces pour éliminer de son sein et peut-être même du parti Garaudy qui est en désaccord avec la Conférence des partis communistes et avec beaucoup d'autres choses qu'il a défendues pendant de longues années. Mais la lutte se poursuit ardemment dans le Bureau Politique et autour de celui-ci pour la succession de Waldeck Rochet, gravement malade. Cette lutte a lieu entre Marchais, dont le raidissement est calqué sur celui de la direction soviétique, et d'autres (Leroy, etc.) qui pensent qu'une attitude plus souple donnerait de meilleurs résultats.

Le Parti communiste italien a été pendant longtemps une sorte de parti modèle pour de nombreux communistes oppositionnels : il savait garder ses distances avec Moscou, il osait aborder des problèmes tabous pour d'autres partis, il permettait une certaine discussion intérieure. Déjà la façon dont la direction s'était conduite après avoir réglé la tendance Ingrao avait montré tout ce qu'elle avait de commun avec les autres directions bureaucratiques, et la Conférence internationale de Moscou avait indiqué qu'elle pouvait prendre certaines distances avec le Kremlin à condition de ne pas aller à la rupture avec lui. La situation sociale et politique de plus en plus tendue en Italie a fait renaitre des courants divergents au sein du Parti communiste. Cette fois-ci, l'affaire n'a pas traîné, du moins en ce qui concerne les éditeurs de la revue il Manifesto. A vrai dire, le Comité Central de ce parti est traversé par plusieurs courants, celui du Manifesto pour avoir, reçu la plus grande publicité dans la presse bourgeoise n'étant nullement le seul ou peut-être même le plus dangereux pour le noyau central de la direction.

Il est tout à fait clair que l'accélération de la crise dans les partis communistes européens a été provoquée par la crise de la société capitaliste, la radicalisation des masses et la politique des directions traditionnelles (1). Aussi longtemps que la situation politique était stagnante, le caractère réformiste de la politique des partis communistes n'entrainait pas de perturbations sérieuses dans ces partis. Seuls des militants très conscients, très avertis politiquement pouvaient penser c paris, Male flon et roi litent rende er mase, aux conséquences d'une « social-démocratisation » grandissante de la se radicalisent. Même un recrutement d'adhérents venant du réformisme traditionnel ou sans passé politique n'est pas de tout repos.

Il y a maintenant une contradiction grandissante entre une politique droitière que veulent poursuivre les directions et le mouvement des masses vers la gauche. A cette donnée objective essentielle vient s'ajouter partout le fait que, pour la première fois depuis que le stalinisme s'est emparé des partis communistes, ceux-ci sont harcelés sur leur gauche non plus seulement par de très petites formations dont l'activité ne dépassait pas le stade de la propagande, mais par des organisations qui, tout en étant encore faibles, ont déjà une certaine capacité d'action autonome dans certains domaines, ce qui ainsi peut servir d'exemple à des masses beaucoup plus larges.

Nous ne reviendrons pas sur les conditions qui font que cette radicalisation des masses aura une durée assez prolongée, que les crises passeront d'un pays à l'autre, qu'elles réagiront les unes sur les autres. Il s'ensuit inévitablement que la crise des partis communistes ne pourra que s'amplifier.

De prime abord, le développement de cette crise s'accompagne du développement d'une confusion politique extrême, et parfois de phénomènes surprenants. Ainsi, dans le P.C. italien, à côté d'éléments qui s'affichent pro-Moscou par fidélité ancienne, et dans certains cas, pour certains intérêts matériels immédiats, on voit que la tendance la plus droitière, celle d'Amendola, manifeste également depuis quelque temps elle aussi des sentiments pro-Moscou en opposition au noyau central. Un courant comme celui du Manifesto pose des problèmes politiques d'une manière orientée sur la gauche de la politique officielle du parti. Dans quelques cas, l'opposition à l'opportunisme des directions de partis communistes a profité... à la direction soviétique. Par exemple, des militants ont associé l'attitude de leur direction envers mai 1968 à celle qu'elle avait prise sur la Tchécoslovaquie, toutes les deux ayant été, il est vrai, dictées par la recherche d'alliés bourgeois et non par des considérations de principe. De sorte que, si les grou-

(1) Voir les éditoriaux de Quatrième Internationale, N° 39 et 40.

pes extérieurs aux partis communistes ont condamné et l'attitude envers mai 1968 et l'invasion de la Tchécoslovaquie, des courants de gauche dans le sein des partis communistes qui ont condamné la mollesse de leurs directions face au mouvement des masses ont, par contre, approuvé l'action du Kremlin en Tchécoslovaquie.

Cette confusion entrave le développement de la crise et, pour le moment, en tirent le plus grand parti les dirigeants les plus rigides organisationnellement, indépendamment de leurs positions politiques précises. Mais cela risque non seulement d'être très temporaire mais aussi d'aboutir à des résultats tout à fait opposés à ceux que ces messieurs obtiennent dans l'immédiat.

Nous examinerons plus loin un autre élément essentiel de la crise internationale du stalinisme, à savoir les perspectives pour l'Union soviétique.

En un mot, à tous les niveaux et de partout, ce qui se passe dans les masses, dans les appareils et dans les directions, ce qui se passe dans et hors les partis communistes, tout pointe vers de nouveaux paroxysmes dans la crise de ces formations.

Il n'est pas encore possible de discerner les formes que prendra la prochaine phase de crise aiguë des partis communistes. Mais certains aspects commencent à s'esquisser dans l'analyse du tableau sommaire que nous avons donné plus haut.

Jusqu'alors la crise internationale du stalinisme avait abouti à une rupture du monolithisme instauré du temps de Staline. Mais il fallait qualifier cette rupture. D'une façon générale, cette rupture s'était faite surtout entre partis communistes nationaux, notamment à la faveur du différend sino-soviétique. Nous avons souvent signalé dans les années passées l'attitude indépendante par rapport au Kremlin que prenaient des partis communistes en nombre grandissant. Mais, de façon générale, le monolithisme s'était maintenu au sein de chacun des partis communistes. Bien sûr, nombre de partis communistes avaient des opposants, des oppositions parfois même, mais ils avaient pu sans trop de difficultés soit les exclure, soit les résorber. La tendance qui se développe maintenant, c'est celle de la rupture du monolithisme au sein de chaque parti. En liaison avec ce phénomène, on voit par exemple des opposants (Garaudy, les éditeurs du Manifesto) mettre en cause une « discipline » qu'ils déclarent basée sur un centralisme qui n'a rien de démocratique. Une conséquence intéressante du développement de cette tendance est le fait que les dirigeants soviétiques, qu'ils constatent les limites actuelles de leur intervention au parce sommet, n'hésitent pas dans plusieurs cas à soutenir - c'est-à-dire à subventionner — des fractions qui se trouvent en minorité dans leur parti respectif (Suède, Italie...)

La rupture du monolithisme à l'échelle internationale était en quelque sorte la revanche du « socialisme dans un seul pays » contre la bureaucratie qui avait porté cette « théorie » au pinacle. La rupture du monolithisme à l'échelle nationale est la suite logique de la rupture à l'échelle internationale : pourquoi un communiste d'un pays comme la France ou l'Italie serait-il Français ou Italien avant que d'être communiste? Pourquoi devrait-il s'aligner sur Waldeck Rochet ou Longo qui suivent plus ou moins bien Brejnev et non Mao Tse Tung ou Tito, sans parler d'hérétiques comme Che ou Trotsky ? Lorsque se produisit le conflit entre Tito et Staline, l'autorité de la direction soviétique était à son zenith. C'est seulement un an plus tard qu'allait se produire le triomphe de la révolution chinoise, triomphe gros de toute la crise qui, vingt ans plus tard, a ruiné de fond en comble le gigantesque édifice stalinien.

• Mais, en même temps que s'esquisse à présent cette détérioration du monolithisme stalinien jusqu'à l'intérieur de chaque parti national, apparaît un autre phénomène. Les partis communistes ont des difficultés incomparablement beaucoup plus grandes que les partis sociauxdémocrates à maintenir leur unité avec un libre jeu de tendances, même lorsque celles-ci, comme c'est jusqu'à présent le cas le plus fréquent, ne mettaient pas en cause explicitement la politique réformiste des partis communistes et faisaient porter leurs critiques plutôt sur les formes de cette politique, la rigidité de la pensée, les procédés des directions, etc. Faut-il attribuer ce phénomène à l'inexpérience en la matière des directions communistes bureaucratiques, à leur longue habitude du monolithisme et à leur incapacité de trouver rapidement des formes nouvelles d'organisation ? Une telle cause ne peut jouer que dans une mesure très limitée. L'exemple de la direction du Parti communiste italien dont la souplesse était proverbiale montre qu'interviennent des causes bien plus fondamentales. En réalité, nous retrouvons une question que nous avons mentionnée à plusieurs reprises dans les dernières années : le réformisme des partis communistes n'est pas identifiable au réformisme des partis sociaux-démocrates. On peut difficilement trouver des divergences théoriques essentielles entre ces partis et les partis sociaux-démocrates dans certains fondements de leur politique (passage au socialisme par développement graduel de la démocratie bourgeoise, voies parlementaires et pacifiques, etc.) et leurs pratiques politiques quotidiennes sont des plus voisines. l Mais ces deux réformismes diffèrent et se heurtent parce que leurs sources sociales sont différentes. Le réformisme des partis socialistes est lié à la démocratie parlementaire dans les Etats capitalistes, le réformisme des partis communistes est lié à la politique de « coexistence pacifique » du Kremlin avec le monde capitaliste. L'histoire a montré dans les Etats capitalistes économiquement développés une souplesse relativement grande, pas illimitée certes, de la démocratie parlementaire. Par contre, bien que la politique du Kremlin depuis Staline ait eu pour constante la « coexistence pacifique », la réalisation de cette politique a toujours été pleine de soubresauts, de tournants brusques, de renversements abrupts de la part d'un pouvoir où les changements de ligne et de personnel se sont toujours opérés de façon brutale. Les liens des partis communistes avec Moscou ont consti- tué pendant longtemps pour ceux-ci une source de force intérieure. Au fur et à mesure que l'autorité et le prestige de Moscou comme pôle international se sont dégradés, ces liens engendrent une faiblesse grandissante des partis communistes. Et cependant ils ne peuvent les rompre définitivement sans encourir des risques et des dangers plus grands. Ils prospéraient à la faveur des contradictions capitalistes et des progrès de la société soviétique; ils souffrent à présent des contradictions résultant de la radicalisation des masses dans les pays capitalistes et des contradictions du régime bureaucratique en Union soviétique et dans les autres Etats ouvriers.

Un des éléments les plus essentiels de la crise du stalinisme, avons-nous mentionné plus haut, réside dans les perspectives de l'Union soviétique. Nous n'entendons nullement nous livrer à de vaines spéculations, surtout pas pronostiquer des rythmes de développement et des dates. Ce que nous voulons souligner, c'est que de multiples indices pointent en direction d'une crise montante en Union soviétique : la « déstalinisation », cette politique de réformes d'en haut a donné son maximum il y a environ une dizaine d'années, les espoirs « réformistes » qui existaient de façon répandue pendant toute une période en U.R.S.S. se dissipent, et la direction du Kremlin se montre . incapable de répondre aux forces qui travaillent le pays dans ses profondeurs autrement que par une répression aveugle, brutale, mais dépourvue de la vigueur qu'avait celle de Staline : et pour cause les temps ayant diamétralement changé. La répression continue à frapper lourdement, mais elle n'intimide guère une opposition qui est de plus en plus articulée (2). Il serait, répétons-le, vain de se livrer à des prédictions quant aux délais, mais une chose est certaine : l'idée qu'une telle situation n'a d'issue que dans une révolution politique antibureaucratique formulée il y a bien longtemps seulement par les trotskystes et qui a été reprise assez récemment à leur façon par les Chinois, cette idée - sous des formes plus ou moins précises - commence à se frayer son chemin dans des milieux de plus en plus larges. Il est symptomatique de la situation que cette idée ait été exprimée par exemple par un Garaudy, alors qu'il est encore membre du Bureau Politique, mais ce qu'il dit tout haut, d'autres, y compris des dirigeants communistes haut placés, au fond des collègues de Garaudy qui continuent à proner la défense du pouvoir soviétique, le pensent aussi. Car la « loyauté » bureaucratique de jadis a disparu et toutes sortes de propos sont répandus par de tels hommes dans la coulisse, exprimant la crainte de l'impasse à laquelle les dirigeants soviétiques conduisent le monde qu'ils dirigent. L'ébranlement de la confiance, l'absence même de confiance dans ce qui fut pendant si longtemps le « saint des saints » peut devenir à un moment donné le facteur décisif de la crise internationale du stalinisme.

(2) Nous reviendrons plus en détail sur la situation en U.R.S.S. dans la note éditoriale relative à l'exclusion de Soljenitsyne de l'Union des écrivains.

L'édifice bureaucratique est vermoulu aussi bien à ses extrémités qu'en son centre. Certes la confusion est encore la note dominante à l'étape actuelle de la crise, et il est probable qu'il en sera ainsi pendant une période encore. Mais ce ne peut être là qu'une étape à la condition que les forces marxistes révolutionnaires, les organisations de la IVe Internationale, se rendant compte des énormes possibilités de la crise internationale du stalinisme interviennent avec vigueur par leur programme et par leur action. Depuis mai 1968 le trotskysme a fait de sérieux progrès dans un grand nombre de pays, gagnant des forces jeunes, attirant à lui les éléments les plus clairvoyants qui veulent combiner l'activité révolutionnaire avec la théorie et le programme qui incarnent les enseignements des victoires et des défaites du mouvement ouvrier et des larges masses opprimées. Ces progrès témoignent eux aussi des potentialités considérables de la situation actuelle qui est révolutionnaire dans le plus large sens du terme. Une intervention de plus en plus résolue contribuera à dissiper la confusion et à donner à l'avant-garde marxisterévolutionnaire l'audience dont elle a besoin pour assurer une marche victorieuse de la révolution socialiste.

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