Depuis plusieurs semaines, la situation en France est caractérisée par un large désarroi dans les milieux dirigeants aussi bien économiques que politiques. Le chef du gouvernement a parlé de • malaise », un important personnage comme Edgar Faure de « désenchantement », des ministres se portent des coups qui ne sont pas toujours fourrés, le groupe parlementaire gaulliste est fortement craquelé, des • gaullistes de gauche › attaquent nommément Pompidou comme • l'anti-de Gaulle ». Ni la dévaluation du franc au mois d'août ni les grèves qui se produisent sans arrêt depuis le retour des vacances ne suffisent à expliquer cette situation. On a affaire à quelque chose de plus profond qui n'avait jamais été vu dans la société française contemporaine.
En 1958, le capitalisme avait utilisé la crise provoquée par la guerre d'Algérie pour instaurer un « régime fort », un régime de type bonapartiste autour de la personne de de Gaulle. Il ne s'agissait pas seulement de trouver une solution à la guerre d'Algérie. En écartant un régime parlementaire impuissant, il s'agissait d'accélérer d'importantes transformations de l'économie (concentrations industrielles, urbanisation rapide, etc.). L'opération commença par donner des résultats immédiats appréciables pour le grand capital et celui-ci, de ce fait, accepta de payer les faux frais de "certains caprices de de Gaulle. Mais en mai 1968 le capitalisme français s'aperçut du revers de la médaille. Bien que de Gaulle parvint à enrayer la crise à l'époque, il y perdit la confiance de la bourgeoisie. Elle craignait que, par certains de ses caprices ou obstinations comme son refus de dévaluer le franc, il finisse par tout faire sauter. Aussi saisit-elle la première occasion qui s'offrit pour prendre de Gaulle à son propre piège et l'amener à se retirer rer du pouvoir. Après quoi le gaulliste Pompidou fut élu Président de la République, un nouveau gouvernement s'installa dirigé par le gaulliste Chaban-Delmas qui, à cette occasion, élargit le gouvernement et la majorité parlementaire à d'autres fracsans Bonaparte tions de la bourgeoisie. Le tout s'était fait en respectant scrupuleusement les dispositions de la Constitution de 1958. La manière cassante de de Gaulle était abandonnée pour faire place à des rapports souples dans le monde politique.
Moins de trois mois après que l'élimination de de Gaulle fut faite avec un raffinement comme seuls de vieux politiciens roués pouvaient la faire, la machine politique ne tourne plus rond, elle n'embraye plus sur le pays. Que s'est-il donc passé ? Si complexes que soient les choses, l'explication en est bien simple.
La Constitution de 1958 avait été un costume taillé sur mesure pour de Gaulle. Cette Constitution de type bonapartiste. exige, aussi bien dans sa lettre que pour les besoins objectifs du capitalisme français, que le. Président de la République exerce une fonction politique bonapartiste, et non celle d'un personnage décoratif comme dans les deux précédentes Républiques. L'histoire de France a connu des Bonaparte et des constitutions bonapartistes, mais jamais un Bonaparte n'avait directement succédé à un Bonaparte, chaque régime bonapartiste ayant fini par une catastrophe (Waterloo, Sedan). En allait-il être autrement dans le cas de la V° République ? La bourgeoisie française a su écarter de Gaulle avec un talent exceptionnel, mais ce talent n'a pas pu remplacer de Gaulle par un autre * Bonaparte ». On ne fabrique pas artificiellement un Bonaparte et ne s'improvise pas Bonaparte qui veut ; un tel personnage doit personnellement correspondre à certaines conditions historiques et politiques données. De telle sorte qu'il ne fallut que quelques semaines pour s'apercevoir qu'aucun des personnages d'après de Gaulle, Pompidou, Chaban-Delmas, Giscard d'Estaing... — n'avait l'étoffe d'un Bonaparte et que toute l'équipe réunie ne faisait pas le poids. De Gaulle imposait le silence aussi bien aux siens qu'à l'opposition officielle. Ses successeurs se montrent des politiciens médiocres, des hommes sans envergure qui ne sont pas à la mesure
QUATRI des fonctions qu'ils occupent et des problèmes qu'ils ont à résoudre.
C'est là l'origine profonde du désarroi qui frappe la bourgeoisie française même si elle n'en a pas clairement conscience. Il y a des nostalgiques de de Gaulle qui se demandent chaque matin : * Qu'aurait fait de Gaulle dans cette situation? > et on assiste avec , amusement à une controverse publique entre gaullistes pour savoir s'il faut ou non se poser cette question. Un retour de de Gaulle au pouvoir est très
. probable, à moins que celui-ci ne veuille aussi avoir ses « cent jours •. Bien que la situation actuelle puisse, comme nous le verrons plus loin, se prolonger assez longtemps, chacun a de plus en plus conscience en France que la question du pouvoir viendra à l'ordre du jour. Pompidou lui-même, sans que personne ne lui pose la question, a dans une récente conférence de presse évoqué les événements de Mai 68 pour ajouter qu'en tout cas il ne s'en irait pas. Il ne pouvait évidemment rien dire d'autre, ce qui ne préjuge nullement ce qu'il ferait dans des circonstances un peu mouvementées.
Le fait que le pouvoir aujourd'hui en place ne fasse pas le poids n'est pas le seul aspect de la situation qui provoque le désarroi de la bourgeoisie, et ce n'est peutêtre pas l'aspect le plus grave pour elle. Le grand capital avait placé de Gaulle au pouvoir pour bousculer les structures archaiques qui gênaient son expansion. Parmi ces structures, il y avait celles liées au régime parlementaire, en premier lieu les partis politiques, même si la France n'avait pas une tradition de partis bourgeois structurés comme en Grande-Bretagne. Or, sur ce plan comme sur d'autres, de Gaulle a détruit sans mettre rien d'autre à la place. Le parti gaulliste - I'U.D.R. - n'a, on le voit maintenant de manière éclatante, pas la moindre cohésion doctrinaire, c'était un rassemblement de gens pleins d'appétits qui ont commencé à serrer les rangs tout de suite après le départ de de Gaulle pour tenter de différer une débandade inévitable qui leur sera fatale. Il ne reste pratiquement pas grand chose des vieux. partis traditionnels de la bourgeoisie : les Independants (la droite classique) sont en décomposition, les centristes sont fragmentés et ont eu grand peine à constituer un groupe parlementaire même en laissant à chacun la liberté de vote, les radicaux qul ont quitté la défunte F.G.D.S. errent comme des âmes en peine.
Pis encore, le régime gaulliste - Mai 68 aidant - a porté un coup terrible au Parti socialiste. Il n'est d'ailleurs pas facile de
EME INTERNATIONALE faire exactement le point actuel sur celuici et le mieux est de rappeler l'évolution des choses. Au lendemain de l'élection présidentielle de décembre 1965, où Mitterrand, candidat unique de la • gauche », • Parti communiste compris, avait mis de Gaulle en ballotage, il s'était constitué la Fédération de la Gauche Démocrate et Socialiste (F.G.D.S.) comprenant les radicaux, la S.F.I.O., des clubs et la Convention des Institutions Républicaines (une petite formation dirigée par Mitterrand). Cette fédération devait être, de l'avis de tous ses participants, une étape vers la formation d'un nouveau parti socialiste, d'un parti socialiste moderne, unissant toute la • gauche non communiste ». Un des objectifs était de devenir électoralement et parlementairement majoritaire par rapport au P.C.F. La F.G.D.S. progressa cahin-caha, sans pourtant atteindre ce dernier objectif. Des délais furent précisés, non sans peine, pour la tenue d'un congrès de constitution du nouveau parti socialiste. Mais arriva mai 68 et la dislocation commença. La débâcle électorale de juin 1968 exacerba les dissensions Les radicaux, les premiers, quittèrent la F.G.D.S. Celle-ci entra en sommeil, mais le congrès de fondation du nouveau parti socialiste fut quand même fixé pour le début de mai 1969. Comble de malheur, c'est le moment que choisit de Gaulle pour démissionner, provoquant ainsi une élection présidentielle. Ce fut alors l'explosion à propos du choix du candidat. Des historiens, soyons-en sûrs, auront du travail à élucider les incidents et manœuvres qui se produisirent à ce propos. Finalement, un nouveau parti socialiste fut constitué, mais Mitterrand et sa Convention ont refusé d'y entrer, des groupes se demandent encore s'ils doivent y adhérer ou non, et ce nouveau parti socialiste lui-même manque d'unité : Guy Mollet s'est retiré de la direction centrale, mais , il a contribué à mettre à sa place un outsider, Savary, qui n'est pas situé dans l'axe de la vieille S.F.I.O. et qui, par conséquent, doit commencer par tenter de donner quelque unité à ce nouveau parti socialiste (1). En raison de cette fragmentation, la • gauche non communiste • a perdu considérablement d'autorité, ce qu'on a pu constater lors de l'élection présidentielle, le candidat Defferre n'obtenant que 5 % des voix, alors que l'audience socialiste dans, le pays, tout en étant en régression, reste cependant supérieure à ce chiffre.
(1) Il faut ajouter aussi le P.S.U. dont les dirigeants ont oublié le • gauchisme › qu'ils affectèrent au lendemain de Mai 68 pour tenter de bien se placer dans les évolutions inévitables entre ces divers morceaux du • socialisme français ». C'est dans cette optique que le P.S.U. va utiliser la récente élection au Parlement de son secrétaire Rocard après une campagne électorale pour un • socialisme moderne › très technocratique. Une partie du monde politique bourgeois ly encourage.
Cette situation d'un parti socialiste en perte de vitesse, actuellement impotent, est toute nouvelle pour la bourgeoisie française.
Lorsqu'elle s'était trouvée mal en point dans le passé, en juin 1936 et au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le Parti socialiste constituait uhe force politique de première classe, avec des racines dans la classe ouvrière, puissantes en 1936, moindres mais bien appréciables encore en 1945-47.
Il en résulte que la bourgeoisie française, si disloquée, ne trouve en face d'elle comme seule force organisée de masse que le P.C.F. aveć la C.G.T. La bourgeoisie française dans la personne de ses hommes politiques • valables sait très bien que le P.C.F. n'a pas l'intention de renverser le régime capitaliste, elle sait très bien que c'est maintenant un parti réformiste; mais elle sait aussi que ce n'est pas son réformisme à elle. Elle sait que ce parti ne peut lui donner exactement les mêmes garanties que le Labour Party donne au capitalisme britannique, le SPD au capitalisme allemand. Elle sait se servir de ce parti, mais elle n'a pas confiance en lui et il faudrait qu'elle roule dans l'abime avant de songer à lui confier des postes ministériels. De Gaulle l'avait fait dans l'après-guerre, mais c'était de Gaulle devant qui même un Thorez se mettait au garde-à-vous.
Mai 68 a fourni la démonstration lumineuse que la direction du P.C.F. et de la C.G.T. ne voulait pas renverser le système capitaliste. Mais cette grande crise sociale a provoqué des difficultés pour cette direction également. Les masses travailleuses ont désormais un potentiel de combat considérable. Un courant révolutionnaire sur la gauche du P.C.F. se manifeste qui risquerait de le déborder. Aussi cette direction a-t-elle éprouvé le besoin de présenter sa ligne sous une forme qui doit lui permettre de mieux garder le contrôle des masses. Récemment, Séguy, secrétaire général de la C.G.T., a fait un discours que la bourgeoisie a tenté d'exploiter en criant à la subversion. Séguy disait en substance que le développement des luttes économiques de la classe ouvrière finirait par soulever des problèmes politiques, que Pompidou ne finirait pas à coup sûr son septennat et que la question de « l'alternative démocratique » se poserait. L'alternative démocratique, c'est la vieille ligne du P.C.F., à savoir • l'unité de la gauche > pour une • démocratie avancée ». Ce qu'il y a cependant de nouveau, c'est qu'en mai 1968 la direction du P.C.F. et de la C.G.T. avait nié l'existence d'un mouvement général qui posait la nécessité d'une solution politique, tandis que maintenant ces hommes agissent préventivement afin de populariser leur solution politique. Ils ne sont pas les seuls à tenir des propos
IONALE 23 de ce genre : le secrétaire de la C.F.D.T.
Descamps, a dit ces jours-ci que si le pouvoir se montrait incapable de satisfaire les revendications des travailleurs, il se poserait la question d'un changement de gouvernement et éventuellement de régime.
Les dirigeants du P.C.F. et de la C.G.T.
se permettent de parler d'autant plus librement de • l'alternative démocratique » qu'elle est, dans l'état où se trouve la * gauche non communiste », encore plus illusoire que par le passé et qu'ils ont ainsi un alibi pour rejeter sur les socialistes la responsabilité de l'absence d'issue politique.
En résumé, la bourgeoisie française ne dispose pas de forces politiques cohérentes ni de forces de combat capables de s'attaquer à présent à des masses en mouvement; elle se trouve obligée de vivre au jour le jour en profitant du fait que la direction du mouvement de masse ne cherche pas à aller au-delà de luttes revendicatives. Une telle situation peut donc se prolonger même assez longtemps sous sa forme générale actuelle, à moins que d'autres éléments - une récession grave, une crise internationale, etc - interviennent pour mettre le feu aux poudres. Cela ne veut pas dire qu'il ne se produira pas d'événements tant soit peu importants, mais cela veut dire qu'on n'est pas près d'arriver à un dénouement tant soit peu stable, parce qu'il y a crise de direction chez les deux classes fondamentales de la société et que ni l'une ni l'autre de ces crises ne peut être résolue rapidement.
Une nouvelle avant-garde s'est manifestée en mai 1968, mais elle aussi est encore assez fragmentée et, surtout, si son influence s'exerce largement dans la jeunesse, y compris dans la jeunesse ouvrière, elle est encore faiblement implantée dans le gros de la classe ouvrière. La situation actuelle ne présente pas, pour l'avant-garde, les avantages immédiats qui suivirent la crise de Mai 68; en effet, il y avait alors avant tout la possibilité de récolter les fruits de la grandiose expérience qui venait d'être faite. A présent, les forces de l'avant-garde en raison de leur faiblesse risquent de se disperser à courir après toutes les nombreuses luttes économiques. Elle doit chercher à utiliser rationnellement, efficacement ses forces, par une intervention sélectionnée, concentrée, avec pour but d'accroitre sa pénétration dans la classe ouvrière. Mais elle doit en même temps toucher de très larges masses par une propagande qui oppose, à l'illusoire et fallacieuse • alternative démocratique », l'issue socialiste, à savoir la création de comités dans les grandes luttes de l'avenir et un pouvoir reposant sur de tels comités.
Le 28 octobre 1969