Noircir utilement...
Les livres d'aujourd'hui ont toujours, au • revers de leur couverture, un petit avertissement destiné à allécher les. lecteurs.
Celui du livre de Léo Figuères « Le trotskysme, cet antiléninisme », n'est pas trompeur : le lecteur éventuel y apprend immédiatement que la théorie et la pratique du trotskysme vont être éclairées là, « sans les noircir inutilement ». On ne saurait jouer plus franc jeu. Le trotskysme doit être noirci c'est-à-dire calomnié, pour en écarter les militants ouvriers, mais il doit être noirci utilement. C'est dire que, pour Figuères, le trotskysme était, hier, noirci inutilement. S'il est vrai, à l'échelle historique, qu'avoir traité Trotsky de traitre-né, d'espion et d'agent de Hitler et du Mikado, et les trotskystes de saboteurs, de flics, de bande d'espions et d'assassins, s'est révéler à la fin inutile, Figuères fait montre cependant de peu de reconnaissance à l'égard de ses aînés et devanciers et aussi d'un certain oubli de lui-même en la matière : cette pratique n'était pas inutile puisqu'elle a permis de détruire toute l'avant-garde communiste de la génération d'Octobre et la suivante, y compris la quasi-totalité des compagnons de Lénine (1) et d'édifier le pouvoir de la bureaucratie stalinienne devant un mouvement ouvrier international paralysé et bâillonné.
Il faut donc entendre sa formule camme l'aveu que cette période est terminée, et qu'en particulier en France cette pratique n'est même plus possible devant les mili-. tants du P.C.F. Car c'est à eux, essentiellement, que s'adresse le livre. En effet même compte tenu d'une habileté mi-partie jésuitique, mi-partie roublarde qui distingue cette nouvelle somme antitrotskyste, elle n'échappe cependant pas à ce manque de mesure typique de la calomnie stalinienne qui mine ses plus belles trouvailles par l'énormité soudaine, révélatrice du pot. aux roses pour tout esprit simplement bien constitué. La calomnie est aussi un art, elle suppose un dosage du vrai et du faux très délicat. Figuères s'en révèle capable dans maintes parties de son texte, et avec d'autant plus de force convaincante que ses lecteurs partagent en général son manichéisme : Lénine - est infaillible, il est le Bien ; Trotsky est le Mal et l'erreur perpétuelle; le parti est le Saint-Esprit du dieu Lénine, etc.
Mais si la réécriture totale de l'históire suivant le schéma de Staline était simple, un intermédiaire entre ce schéma et la vérité est très difficile. Du vivant de Staline, aucune concession à la vérité n'était admise, et la défense du stalinisme au nom de la nécessité de ses crimes, telle que lo tenta Sartre, par exemple, ne recueillait qu'injures et dénonciations. Figuères n'échappe pas à cette difficulté de ne noircir que partiellement. Aujourd'hui, où des centaines de livres et de documents pe -mettent de connaître la vérité sur l'histoire du bolchevisme et de l'UR.S.S. et où la presse trotskyste n'est plus confidentielle, seuis les « imbéciles sans espoir », selon le mot de Lénine, qui croient les Figuères sur parole et respectent son « index » des livres tabous seront abusés par un tel ouvrage (2). Commencer à discuter et à citer, admettre qu'il n' y a peut-être pas là « crime » mais erreur, c'est, pour le calomniateur, battre en retraite. La critique est donc ici inutile : il faut ou répondre, ce qui exige un livre de même format moins, car il est toujours plus long de décortiquer une mythologie que de la débiter, ou se contenter de s'interroger sur la signification d'un tel livre, ce que nous nous proposons ici.
C'est à tort que l'on croirait voir en cet ouvrage un progrès relatif vers l'acceptation de la discussion. Tout au contraire, il constitue une tentative (désespérée) stopper la discussion qui s'impose de plus en plus aux militants des P.C. officiels sur le passé de leur mouvement, son histoire et sur ces « gauchistes » immortels, toujours méprisés, toujours à la veille de la pulvérisation, mais toujours ennemi principal et le plus dangereux. Cette discussion s'impose parce que partout, à l'usine, dans les ateliers, les bureaux, dans la rue, ces « gauchistes », surtout ces « trotskystes », semblent bien souvent avoir raison, être même les plus déterminés lutteurs et, en plus, faire aux directions traditionnelles les critiques que l'on porte soi-même au fond du crâne voix.
(1) Voir à ce Faut-il réhabiliter bre du P.C. de notre critiaue de sans oser les dire à haute sujet le livre, paru récemment,
Staline ? de l'historien mem-
I'U.R.S.S.,
P'U.R.S.S., Roy Medvedey: 35.
ce livre, dans Rouge no
Le livre est donc défensif; il dit en somme : « Voici ce que vous devez croire sur le trotskysme, et qu'on n'en parle plus. » Mais — hélas ! pour le bureaucrate — son misérable petit livre n'arrêtera pas l'histoire que n'ont pu arrêter les fosses communes de Staline où sont entassés les communistes par centaines de miliers!
Le désin de ne noircir les trotskystes qu'à dose utile est en soi un non-sens. Le succès de la calomnie n'est pas, comme le croyait Hitler, dans son énormité, mais dans ce que cette énormité est partie constituante de l'appareil de terreur qui la soustend. Sans défaite du mouvement ouvrier, pas de terreur idéologique, et sans celle-ci, pas de succès de la calomnie. Or, nous sommes dans une période marquée par des succès de la révolution qui portent les succès — encore modestes, il est vrai, mais prometteurs — du trotskysme, c'est-à-dire du bolchevisme, du léninisme, contre le stalinisme, ce néo-menchevisme. Dans ce contexte, le livre de Figuères est destiné au sort le plus éphémère et le plus honteux. Nous ne le prendrons donc que pour ce qu'il est : un signe intéressant du degré de la retraite stalinienne ; et nous nous en servirons, éventuellement, comme base de départ pour des mises au point historiques et théoriques.
M.L.
(2) Faut-il des exemples ? Dans son index des noms cités, Figuères fournit une liste des principaux trotskystes français : Pierre Frank, Daniel Guérin, Lambert, Molinier, Monatte, Naville, Marceau Pivert, Gérard Rosenthal, Rosmer, Jean Rous, David Rousset, Boris Souvarine, Yvan Craipeau, Gilles Martinet et J.-M. Vincent. C'est à peu près comme si, faisant une liste des principaux membres du P.C.F., nous citions Maurice Thorez, André Marty, J. Doriot, Barbé et Celor, Gitton, A. Lecœur, Pierre Hervé, Servin et Casanova, d'Astier de La Vigerie, Pierre Cot et Gilles Martinet. Encore serions-nous plus près de la vérité, puisque des hommes comme Marceau Pivert et Monatte n'ont jamais rien eu de commun avec le trotskysme. Notons la présence de J.-M. Vincent dans cette liste de trotskystes, qui le doit du crime de s'être présenté comme candidat du P.S.U. dans le secteur... de Léo Figuères. Tout ceci donne la mesure du sérieux du livre.