Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

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Quatrième Internationale, n° 40 · novembre 1969 · p. 54-56 · 2 164 mots

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« ... Le corridor de l'université, c'est maintenant la rue tout entière. Tous les amphithéâtres qui donnaient sur le corridor étaient pleins de monde ; on y tenait des meetings particuliers, par fractions. Le couloir lui-même était bondé, la foule allait et venait. Il y avait des gens sur les rebords des fenêtres, sur les bancs, sur les coffres. On fumait. On causait à mi-voix. On aurait cru assister. à un « raout. », mais l'assemblée était plus nombreuse et plus sérieuse que dans les réceptions habituelles. Et cependant, c'était là le peuple, le vrai peuple, le peuple aux mains rouges et toutes crevassées par le travail, au visage terreux comme l'ont les gens qui passent leur vie dans les locaux fermés et malsains. Et tous les yeux brillaient, enfoncés dans les orbites. pour tout le monde, l'université était un temple... Et toute parole que l'on prononçait ici avait les accents d'une prière... »

Vous avez reconnu la Sorbonne de Mai 1968. Pourtant, il s'agit de fin septembre 1905 et des premiers jours de la grande vague révolutiornaire. Alors, comme naguère chez nous :

« Les gaillards de la réaction qui prétendent qu'entre les partis extrêmistes et la masse il n'y a pas de solidarité... restèrent terrés dans leur tanière, attendant un répit pour calomnier le passé. Mais ils ne furent pas les seuls à s'abstenir : les politiciens et les orateurs du libéralisme ne se montrèrent pas davantage devant cet immense et mouvant auditoire. Les orateurs de la révolution régnaient ici sans partage... »

Si l'histoire innove sans cesse, elle n'en construit pas moins ses scénarios avec des éléments toujours semblables, et ses personnages sont toujours les mêmes, comme ceux de la comédie italienne, si, à la différence de ces derniers, ils changent de noms à chaque pièce. En 1905, E. Faure s'apDelait Witte : Mitterrand, Milioukov ; i y avait même des mencheviks prêts à se conduire comme notre P.C.F., mais, heureusement pour la Russie, ils ne dirigeaient pas le mouvement ouvrier et ne purent en-

(1) Editions de Minuit et Club Français du Livre.

DE L. TROTSKY (1) traver le flot de la révolution. Si nos staliniens osaient, d'ailleurs, nul doute qu'ils condamneraient cette révolution comme une aventure. Car, n'est-ce pas, elle échoua, et ce n'est pas eux qui déclareraient avec Marx (cité par Trotsky) :

«Dans tout conflit, inévitablement, ce* lui qui relève le gant risque d'être vaincu ; mais est-ce là une raison pour qu'on se déclare vaincu dès le début et qu'on se soumette sans avoir tiré le glaive? » Avec toutes les considérables différences de structures de classes, de rapports des forces, d'état du mouvement ouvrier organisé, la révolution de 1905 n'en est pas moins celle qui, peut être, est pour nous la plus chargée d'enseignement. Nous y retrouvons (plus de soixante ans après, hélas !) tous nos problèmes non résolus et quelques-unes de leurs solutions historiques : la limitation du temps de travail mise en application dans les usines par les ouvriers eux-mêmes ; la puissance de la grève générale et sa limitation devant les problèmes politiques qu'elle ouvre cependant elle-même, et surtout le soviet, cette expression directe, centrale, de tous les travailleurs en lutte, dépassant syndicats et partis à un moment où aucun d'entre eux n'a gagné l'hégémonie politique dans la classe ; enfin, le problème du contrôle de la force armée. Tout cela a été trop oublié, et pour cela l'étude de 1905 est essentielle après 1968 ; elle s'impose aux militants d'aujourd'hui avec la même force que, pour ceux d'alors, s'imposait celle de la révolution de 1848 et de la Commune. Et si l'on veut réfléchir, sur 1905, c'est d'abord et avant tout le livre de Trotsky qui s'impose comme référence.

Comme pour son histoire de la révolution de 1917, Trotsky écrit à la fois en historien et en acteur. Politiquement, s'il fut le plus important leader de cette révolution « spontanée », il ne le dut pas à un hasard, ni à un appareil de parti, mais au fait que sa théorie de la révolution permanente lui avait permis d'en prévoir les mécanismes avec une stupéfiante lucidité et qu'aucune étape ne l'en surprit (il est éclairant, à cet égard, de comparer 1905 aux écrits de Lénine sur cette période ;

Lénine, qui ne put participer à cette révolution, et eut fort à faire pour corriger un certain nombre d'erreurs des bolcheviks). Plus qu'en n'importe quel autre de ses ouvrages, Trotsky apparaît ici sûr de l'avenir ; il a la plus haute conscience que, pour les masses ouvrières comme pour les militants socialistes, cette révolution est la répétition générale et le schémo de la future révolution victorieuse, et c'est sa véritable conclusion du livre.

D'un point de vue purement littéraire, 1905 n'est sans doute pas l'œuvre la plus parfaite de Trotsky, quoique déjà y brillent *les qualités propres de celui qui reste le plus grand de tous les écrivains révolutionnaires, faites de lucidité et de passion, de la capacité à saisir le mouvement de l'histoire d'un même mouvement dans son dépouillement abstrait et dans sa complexité vivante, dans la vie de la foule, dans l'anecdote significative et dans sa propre aventure. 1905 n'atteint pas à la pure synthèse de l'Histoire de la révolution russe, les éléments d'analyse, de récit et de mémoires n'y sont pas encore complètement amalgamés, mais l'ensemble flambe et enflamme.

Le livre n'avait pas été réédité depuis sa publication de 1923 par la « librairie de l'Humanité » (eh ! oui, à cette date, théorie hérétique dans le P.C... a redila révolution permanente n'était pas une tion actuelle est enrichie d'un texte resté jusqu'à ce jour inédit en français : Bilan et perspectives. Paru en russe pour la première fois en 1906; il manifeste une assimilation parfaite des leçons de la lutte dont les cendres brûlaient encore, et l'exac-

ATIONALE 55 titude stupéfiante de la vision de la seconde révolution à venir :

« A notre avis, la révolution russe créera des conditions favorables au passage du pouvoir entre les mains des ouvriers -et, si la révolution l'emporte, c'est ce qui se réalisera en effet — avant que les politiciens du libéralisme bourgeois n'aient la chance de pouvoir faire pleinement la preuve de leur talent à gouverner. » (p. 420) et (p. 457) :

« L'émancipation politique de la Russie sous la direction de la classe ouvrière élèvera cette classe à des sommets historiques inconnus jusqu'à ce jour et en fera l'initiatrice de la liquidation du capitalisme mondial, 'dont l'histoire a réalisé toutes les conditions objectives. »

Il n'y manque même pas l'annonce du danger que « le conservatisme du socialisme propagandiste dans les partis prolétariens (puisse), à un moment donné, freiner le prolétariat dans la lutte directe pour le pouvoir » (p. 463).

A l'heure où Trotsky est l'objet de nouvelles attaques calomniatrices des stalino-mencheviks, et que tant d'inepties se débitent à nouveau contre son génial développement de la théorie de la révolution permanente de Marx, l'édition de ces écrits (qui connurent des éditions russes en 1919 et 1922, donc du vivant de Lénine) rétablit les faits, la vérité, avec une telle clarté que seuls des aveugles politiques incurables pourront continuer à bégayer leurs vieux mensonges plus ridicules qu'odieux.

Michel Lequenne

LE COMMUNISME EN FRANCE (")

L'existence en France d'un fort parti communiste, sa place dans la vie politique, ses méthodes, les perspectives de ce parti, tout cela constitue aussi bien en France qu'à l'étranger, un objet d'études pour de nombreux chercheurs. Les résultats de ces études sont riches sur le plan de la quantité, mais leur qualité est fort variable suivant le point de vue ou la méthode du chercheur.

Le livre « Le communisme en France » publié par la Fondation nationale de; sciences politiques contient une abondance de renseignements dont l'intérêt n'est pas à sous-estimer, mais en même temps ce livre montre la faiblesse insigne des conceptions qui orientent les écoles bourgeoises dans l'étude des phénomènes politiques et sociaux. En fait, le marxisme étant rejeté par avance, il n'y a plus rien d'autre qu'un pragmatisme complet, accumulant informations sur informations, sans pouvoir parvenir à une conclusion tant soit peu valide.

Ceci dit, il faut souligner que dans ce livre, l'article essentiel, celui de G. Lavau sur « le parti communiste dans le système politique français » se pose une question politique qui, traduisant les préoccupations d'une partie importante des cadres politiques, bourgeois et socialistes, à

(1) Cahiers de la fondation nationale des sciences politiques (Armand Colin, éditeur Paris).

QUATRI l'égard du P.C.F., donne lieu à de nombreuses remarques pertinentes et subtiles.

Lavau reconnaît que le P.C.F. est un « parti ex-révolutionnaire » à l'examen de l'évolution de la politique que celui-ci a suivie depuis sa fondation, mais se demande-t-il - et combien d'autres avec lui, notamment dans la « gauche non communiste » - est-il dans le système c'est-à-dire le 'système du capitalisme français? Il répond négativement à cette question car, dit-il, « même si le P.C.F. est engagé sur un chemin qui est à certains égards le même que celui suivi jadis par la social-démocratie, il se conduit différemment dans ce parcours, il s'est donné des règles, une organisation et des structures qui s'opposent aux processus qu'a connus l'autre type de parti » (p. 23). Il insiste à diverses reprises et de diverses manières sur ce point : « Même quand il tend à leur ressembler, le P.C.F. n'est pas la F.G.D.S., ni le S.P.D. allemand, ni le Labour Party. Il reste des différences. » (p. 49).

On trouve aussi scus la plume de Lavau des descriptions minutieuses de la politique du P.C.F., de la façon dont il utilisé les revendications ouvrières et les circonstances, pour garder son emprise sur la classe ouvrière sans jamais chercher à mettre en cause le régime capitaliste. Encore l'auteur a-t-il écrit son essai avant Mai 68 et n'a-t-il pu, de ce fait, ajouter une illustration encore, plus éclatante à sa démonstration (2).

Mais ces remarques, ces observations qui parlent en faveur de l'acuité politique de l'auteur. n'abordent pas le problème fondamental : pourquoi le P.C.F. a-t-il, à la différence du plus grand nombre des partis communistes dans le monde, pu prendre la place qu'il occupe dans la classe ouvrière et, partant, dans la société française ? D'autre part, si l'auteur voit que le P.C.F. doit nombre de ses caractéristiques au fait qu'il « est jusqu'ici resté étroitement lié au Parti communiste de l'Union soviétique » (p. 23), il place ce fait sur le même plan que d'autres, il ne traite à aucun moment du stalinisme et ainsi il se prive de l'élément essentiel pour comprendre l'évolution de la politique du P.C.F. et pour tirer des perspectives sur l'avenir de cette formation.

(2) L'auteur n'a pas modifié son texte prononcé en mars 1968, ce qui témoigne de ses scrupules scientifiques. Mais quelques mots de ce texte montrent à quel point la crise de Mai a surpris ceux dont le métier est pourtant de suivre l'évolution de la politique française : • La France stabilisée... de 1968... = (p. 62).

La grève générale de Robert Brécy (1)

Ce petit livre — une centaine de pages - retrace excellemment le développement de l'idée de grève générale en France des origines jusqu'à 1914. On y trouve donc celle-ci sous la forme abstraite qu'elle eut pendant toutes ces années, si l'on fait exception de quelques rares exemples (notamment celui de 1905 dans la Russie tzariste), c'est-à-dire sous la forme de ce que Sorel appela un « mythe ». On verra aussi dans ce livre comment les différents courants du mouvement ouvrier ont chacun interprété l'idée de la grève générale, l'acceptant ou la rejetant comme moyen d'abolition du système capitaliste. Si l'on tient compte de l'état du mouvement ouvrier avant 1914, il était pratiquement inévitable que ce mouvement fortement minoritaire dans sa propre classe et n'étant engagé que dans des luttes à objectifs limités, même lorsqu'elles prenaient un tour violent, ne pouvait que difficilement dégager la notion de grève générale des idées vagues, confuses, qui l'enveloppaient.

Dans la dernière page, l'auteur pose la question : « l'idée de grève générale a-t-elle fait son temps ? », et c'est là la seule page faible du livre. Inspiré par. le défunt syndicalisme révolutionnaire d'avant 1914, il ne trouve une réponse • que dans des propos de Monatte exprimant la nécessité de garder foi dans l'avenir, mais dépourvus de la moindre analyse des formes concrètes qu'a prises la « grève générale » depuis 1914, notamment en France. Cette faiblesse est d'autant plus regrettable que l'auteur mentionne, à d'autres pages de son livre, mais seulement en notes de bas de pages, les œuvres où les plus grandes têtes du marxisme depuis Marx, à savoir Lénine, Trotsky et Rosa Luxembourg, ont montré en s'appuyant sur de très grandes luttes, comment la grève générale cessait d'être une aspiration vague et tendait à devenir un élément de la stratégie de la conquête du pouvoir par le prolétariat.

(1) EDI, éditeur, Paris.

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