Des négociations ont commencé à Pékin le 20 octobre entre l'Union soviétique et la Chine, à la suite de la rencontre du 11 septembre entre Kossyguine et Tchou-En-Lai. On se souvient que la tension entre ces deux Etats ouvriers avait monté dangereusement au cours de l'été ; des rumeurs avaient même circulé sur une possible intervention mée préventive des Soviétiques destinée à anéantir les installations nucléaires chinoises dans le Sinkiang. Ces rumeurs avaient été lancées en fait par la C.I.A. qui n'en est pas à une provocation près, mais on apprit presque aussitôt que les rumeurs provenaient directement de Moscou, qu'elles avaient été répandues par les Soviétiques avec la certitude qu'elles parviendraient rapidement à Washington. Certains ont pensé, à à propos des négociations de Pékin, qu'il s'agissait d'une manœuvre de la part des Soviétiques destinée à montrer qu'ils ont tout fait pour maintenir la paix, et que la responsabilité d'une guerre retombait entièrement sur les Chinois. Nous ne pouvons nous livrer à des spéculations sur toutes sortes de rumeurs et d'hypothèses. La question vraiment sérieuse qui se pose est la suivante : y a-t-il un réel danger de guerre entre la Chine et Union soviétique ? C'est une question à laquelle il ne peut etre repondu su ase de considérations abstraites ; il faut partir des mobiles qui animent les dirigeant des deux pays, des calculs qu'ils peuvent faire, pour en déduire les politiques qu'ils pervenf suivre avec le plus de plausibilité.
Ce n'est pas le lieu ici de revenir longuement sur les raisons fondamentales qui ont, de plus en plus, opposé ouvertement les deux directions bureaucratiques Etats. La direction soviétique, à la tête d'une bureaucratie repue, vise essentiellement à établir un accord global avec l'impérialisme américain, une « coexistence pacifique » très durable avec celui-ci. La direction chinoise non seulement ne pense pas qu'un tel accord entre elle et les Etats-Unis soit du domaine des choses possibles, elle craint même qu'un accord éventuel entre l'Union soviétique et les Etats-Unis se fasse à ses dépens ; la seule « coexistence pacifique » qui lui paraisse réaliste est seulement celle avec quelques bourgeoisies directement placées dans sa zone d'influence en Extrême-Orient. Ainsi les politiques internationales des deux bureaucraties sont en contradiction non pour des raisons de principe mais en raison de leurs. estimations divergentes sur des questions importantes.
Si les divergences entre ces deux bureaucraties proviennent de différences d'intérêts spécifiques, la forme prise par le différend a varié à diverses époques et peut encore Varier à l'avenir. A un certain moment, il avait pris la forme d'un affrontement idéologique qui eut des répercussions sérieuses et positives dans le mouvement communiste international. Il a ensuite dégénéré en conflit direct et parfois armé entre les Etats. Il suffit de rappeler les incidents de frontières de cette année qui auraient fait de part et d'autre des centaines de victimes, tués ou blessés, pour quelques morceaux de terrain dépourvus de la moindre importance stratégique, économique ou autre. Ces deux directions sont tout aussi dépourvues l'une que l'autre de principes et de scrupules. S'ensuit-il qu'on soit sur la voie de la guerre entre les deux pays ?
Avant de répondre à cette question, il nous faut traiter préalablement un autre point. Si nous avons affaire à deux directions bureaucratiques foutes deux marquées de tares similaires, il n'en résulte pas de ce fait que leurs politiques sont équivalentes. Sur le plan international, la direction soviétique est, même quand elle fournit de l'aide au Vietnam, hostile partout au progrès des luttes révolutionnaires ; la politique chinoise est réactionnaire dans des cas comme celui du Pakistan, mais dans un certain nombre de pays elle est favorable à des mouvements révolutionnaires (ce qui n'implique pas que la politique suivie par elle soit correcte d'un point de vue marxiste révolutionnaire).
Mais on ne peut surtout pas mettre un signe d'égalité entre la politique soviétique et la politique chinoise dans le différend sino-soviétique lui-même. Dans ce domaine, toutes les initiatives agressives sont venues du Kremlin. C'est lui qui a commencé à exercer cur la Chine, comme il l'avait fait sur la Yougoslavie, des pressions de grande puissance pour obtenir un changement de politique de Pékin. Cela est allé jusqu'au retrait criminel des techniciens et de toute aide économique et technique soviétique à la Chine. Le Kremlin a accordé un soutien politique et matériel - y compris en fournitures militaires - à l'Inde lorsque se produisaient des incidents frontaliers sino-indiens. faut mentionner les initiativeś du Kremlin pour établir des relations avec Tchang-KaiChek par. l'intermédiaire d'un « journaliste » nommé Victor Louis. Il ne faut pas oublier les impudentes démarches des diplomates soviétiques accrédités chancelleries impérialistes pour leur mentionner les incidents frontaliers sino-soviétiques en mes qui rappelaient le « péril jaune » de jadis; un journaliste soviétique à Paris même envoyé une correspondance au « Monde » qui présentait l'Union soviétique l'avant-poste du monde civilisé contre un tel péril. Enfin le Kremlin a soumis aux gouvernements asiatiques une proposition de « pacte » dont la pointe est visiblement dirigée contre la Chine.
Le gouvernement chinois a ainsi de nombreuses raisons de se méfier des intentions du Kremlin à son égard, et de chercher à saper l'autorité de la direction soviétique.
La politique soviétique envers la Chine, si pleine de provocations, peut-elle jusqu'à la guerre ? Les Brejnev, Kossyguine, Gretchko, etc., ont montré en Tchécoslovaquie qu'ils ne s'embarrassent d'aucune considération de principe, que la « coexistence cifique » avec le monde capitaliste n'est pas pour eux incompatible avec une invasion militaire pour changer le Comité Central d'un « parti-frère » et le gouvernement d'un « Etat-frère » ! Mais on sait qu'ils savent aussi calculer méticuleusement au moins sur le seul plan militaire et logistique.
Il y a certainement à Moscou des « faucons » qui songent à une intervention préventive contre les installations nucléaires chinoises. Récemment encore, le 17 septembre, dans un organe londonien, « Evening News », un « journaliste » nommé Victor Louis - nous mettons des guillemets parce qu'il est plus connu par les missions qu'il a remplies pour les services soviétiques que pour ses talents de publiciste - écrivait ceci :
« Certains cercles en Eurcpe orientale se demandent pourquoi la doctrine selon laquelle la Russie avait raison d'intervenir dans les affaires de la Tchécoslovaquie l'an dernier ne devrait pas être étendue à la Chine. Les événements de l'an dernier ont confirmé que l'Union soviétique adhère à la doctrine que les pays socialistes ont le droit d'intervenir dans les affaires des autres pays socialistes soit dans leurs propres intérêts soit si les intérêts d'autres pays socialistes se trouvent menacés.
« Le fait que la Chine soit plusieurs fcis plus grande que la Tchécoslovaquie et puisse offrir une résistance active n'est pas, selon ces théoriciens marxistes, une raison pour ne pas appliquer la doctrine. Que l'Union soviétique ose ou non attaquer le centre nucléaire de Lop Nor est une question de stratégie, aussi le monde ne l'apprendrait qu'après coup. »
Il est douteux que les « théoriciens marxistes » chers à ce « journaliste » rencontrent au Kremlin une approbation enthousiaste. Pas parce que les des principes marxistes, mais parce que la direction chinoise a fait savoir qu'une attaque militaire du type préventif proposé par les « faucons » de Moscou donnerait lieu à une « guerre populaire ». assez probable qu'une opération préventive, par surprise, détruirait les installations nucléaires chinoises. Mais ce résultat atteint, on ne peut penser que les Chinois se tiendraient cois. Ils n'ont à présent aucune raison d'engager délibérément une l'Union soviétique. Mais au cas où viétiques se livreraient à ladite « action préventive », une situation nouvelle serait créée dans laquelle les Chinois, inévitablement et légitimement, seraient amenés à répliquer sur le plan des armes. La stratégie chinoise serait inévitablement une guerre de harcelere, trés pénible pour les Chinois, mais dans laquelle les Sovint dens les entées 1930 cèlement, une guerre guerre de harassement, une guerre durée, qui doute, très pénible pour les Chinois, mais dans laquelle les Soviétiques seraient condamnés à épuiser leurs forces, comme le firent les Japonais en Chine dans les années 1930 et 1940, comme le font à présent les Américains au Vietnam, Les bureaucrates du Kremlin ont rarement péché par aventurisme sur le plan international. Déjà lors des incidents sur l'Oussouri dans les premiers mois de cette année; Moscou avait tenté d'appeler téléphoniquement Pékin qui avait alors refusé de prendre l'écouteur.
Mais; dira-t-on, peut-on être sur que les « faucons » ne l'emporteront tout de même pas à Moscou ? Après tout, tant de guerres ont été engendrées par des « erreurs de calcul » ! C'est vrai, aussi nous garderons-nous de nous prononcer avec une titude absolue, mais avec seulement une très grande probabilité.
Dans ce cadre, comment se présentent les négociations actuelles ? Il nous paraît probable que survienne rapidement un accord. Le contentieux sino-soviétique considérable, les méfiances énormes, et les deux parties ont l'une et l'autre une longue expérience de négociations prolongées à loisir, y compris sur des questions secondaires en vue d'objectifs bien différents. Il faut plutôt s'attendre à une épreuve diplomatique prolongée, qui peut aussi être entrecoupée de quelques coups durs ici ou là sur la longue frontière qui sépare les deux pays, car, si nous ne pensons pas à la probabilité d'une guerre, nous n'excluons nullement de ces deux bureaucraties des opérations de force limitées.
Si on relève les informations en provenance de Moscou et de Pékin, il apparaît que Moscou aurait fait les propositions suivantes :
- les affaires de frontières seraient soumises à une commission située à un niveau ministériel (c'est ce qui a commencé à être mis en exécution) ;
- les deux pays rétabliraient immédiatement leurs ambassades respectives à Moscou et à Pékin ;
- les deux pays discuteraient d'une reprise générale du commerce et des relations économiques entre eux.
•De leur côté, les Chinois auraient accepté la négociation sur la question des frontières, proposant en outre le retrait des forces armées des lieux où se sont produits des combats, pour que ces forces armées ne soient plus en contact. Sur la question des frontières, les Chinois voudraient qu'il soit reconnu que celles-ci ont été établies jadis par des traités inégaux entre la Russie tzariste et la Chine, mais le gouvernement chinois ne demande nullement le retour de territoires. Il n'y a aucune déclaration chinoise relative aux deux autres propositions soviétiques.
Ces prises de position de part et d'autre paraissent assez raisonnables et, par suite, ne font que faire ressortir davantage l'aspect scandaleux qu'a pris le différend soviétique lorsque les deux bureaucraties l'ont fait dégénérer sur le plan des rapports entre Etats, notamment lorsqu'il a donné lieu de part et d'autre à un débordement de chauvinisme à propos de « territoires sacrés », à l'empoisonnement de cerveaux, à des sacrifices totalement inutiles de soldats soviétiques et chinois. Les deux bureaucraties se sont conduites à l'égal de gouvernements bourgeois, quand ce n'est pire, à propos de frontières mal délimitées. Quel modèle de « socialisme » ont pu voir les pêcheurs de l'Oussouri. Des armes ont servi à ce que des travailleurs et des soldats de deux Etats ouvriers s'entretuent, alors qu'elles auraient trouvé une meilleure place chez les Vietnamiens se défendant contre l'agression capitaliste américaine. A ce propos, aussi rappeler que la dégénérescence du différend sino-soviétique à laquelle assisté a fait un grand tort à la lutte du peuple vietnamien. Certes, Soviétiques et Chinois ont passé des accords techniques qui assurent le transit de l'aide soviétique par le territoire chinois. Mais c'est peu de choses par comparaison avec les espoirs qui ont nourri Washington du fait de l'absence d'un véritable front unique politique de ces deux pays pour le Vietnam. (1)
Il n'est pas sûr que les relations étatiques entre la Chine et l'Union soviétique se rétabliront normalement dans un avenir proche, mais on peut cependant raisonnablement espérer qu'on est entré dans une période de désescalade dans ce domaine. Les militants révolutionnaires ne pourront que s'en réjouir, parce que cela aidera, dans une certaine mesure, à remettre à l'avant-plan les divergences idéologiques qui sont liées, demment de la volonté des bureaucraties qui s'affrontent, au différend sino-soviétique. On peut comprendre que Ho-Chi-Minh ait déploré les conséquences que ce différend avait pour la lutte de son peuple, mais on ne peut nullement penser comme lui n'y a pas de causes à celui-ci. Au contraire, il serait particulièrement néfaste qu'une des rapports étatiques entraîne un étouffement ou une mise dine du différend sur le plan idéologique. On se souvient qu'au début des années 1960, ce différend avait soulevé les problèmes les plus essentiels pour le mouvement ouvrier (voies du socialisme, coexistence pocifique, etc.) et qu'il avait considérablement contritué à briser le monolithisme stalinien et à saper l'autorité et le prestige du Kremlin. Tout cela était éminemment positif, et il est nécessaire et utile pour le mouvement ouvrier que s'approfondisse la crise du stalinisme, dont le différend sinosoviétique un important élément. Les directions bureaucratiques sont amenées a battre en retraite sur la question des relations entre Etats, et on ne peut que s'en féliciter. Mais il ne faut pas leur faire la moindre confiance pour trouver une solution positive aux problèmes qui se posent au communisme international. Au contraire, c'est la poursuite et l'élargissement de leur différend sur le plan idéologique qui seuls peuvent être bénéfiques à ce sujet.
Le 21 octobre 1969. (1) Les Soviétiques avaient à un moment donné proposé un tel front unique aux Chinois. Dans cette proposition, les Chinois redoutaient certainement un piège car la diplomatie soviétique se gardait au même moment de réaffirmer un engagement ancien de défendre la Chine en cas d'agression impérialiste; or une extension de la guerre du Vietnam risquait de porter celle-ci sur le territoire chinois. Mais, au lieu de déjouer ce piège et d'accepter la proposition soviétique, les Chinois plongés dans une politique ultragauchiste lui donnèrent une réponse pratiquement négative.