• L'automne 1969 est caractérisé par une puissante vague de grèves qui déferle sur l'Europe capitaliste. Les principaux pays impérialistes de ce continent — la France, l'Italie, l'Allemagne occidentale, la GrandeBretagne — y sont tour à tour entraînés. Cette vague de grèves prolonge et amplifie la montée militante de la classe ouvrière qui avait trouvé une expression objectivement révolutionnaire en mai 1968 en France. La tension prérévolutionnaire subsiste en France. Une situation prérévolutionnaire s'est créée en Italie et peut s'étendre dans les mois qui viennent à divers autres pays capitalistes d'Europe. Il faut démonter les ressorts de ce processus, en expliquer les origines et la dynamique propre, en supputer les perspectives, afin de mieux armer les militants et organisations révolutionnaires à œuvrer dans son sein, en direction de la révolution socialiste internationale. 1. - Revendications ouvrières et conjoncture économique.
La simultanéité de ces explosions de lutte ouvrière ne doit pas faire oublier qu'elles sont, du moins partiellement, déterminées par des préoccupations immédiates des travailleurs, fonctions de situations socioéconomiques particulières à chaque pays, et qu'elles débouchent par conséquent, du moins en partie, sur des revendications matérielles diverses, qui reflètent ces préoccupations spécifiques.
Ainsi, en Allemagne occidentale et en Italie, les bourgeoisies avaient réussi, à partir de la récession de 1966-67 dans le premier pays, de la récession de 1964 dans le second, à freiner considérablement le taux de croissance des salaires. Ceci avait fortement augmenté la capacité compétitive du capitalisme de ces deux pays, et entraîné une hausse substantielle des bénéfices capitalistes. Les grèves sauvages de l'automne en Allemagne occidentale, la montée des grèves de plus en plus larges en Italie, reflètent ainsi le désir fondamental des travailleurs de « rétablir la balance » et de rattraper les retards existants quant aux • augmentations de salaires des années passées. A cela s'ajoute un désir moins conscient mais non moins réel de prendre une revanche éclatante des humiliations et des attaques brutales dont les travailleurs furent victimes de la part du patronat pendant toute une période.
En Italie, aux motifs purement conjoncturels de la vague de grèves, il faut joindre le désir de bloquer les effets les plus négatifs pour le prolétariat du « boom » actuel dans ce pays : hausse du coût de la vie, hausse des loyers, pénurie de logements, etc.
En Allemagne, le désir des travailleurs de supprimer les écarts de salaires par rapport à des régions ou des entreprises mieux rémunérées a joué un rôle dans le déclenchement des grèves sauvages.
Par contre, en France, le motif conjoncturel le plus immédiat qui incite les travailleurs à la lutte est la tentative du Capital d'éponger les avantages qu'il avait été forcé d'accorder aux travailleurs pour arrêter la grève générale de mai 1968, et ce au moyen de la hausse des prix, des tarifs des services publics et des impôts.
En Grande-Bretagne, ce sont plutôt les effets de la politique de « rationalisation » capitaliste et de déflation « travailliste », les menaces qui pèsent sur l'emploi alors qu'il y a déjà plus d'un demi-millión de chômeurs, qui expliquent quelques-unes des réactions ouvrières les plus dures, notamment celle des ouvriers sidérurgistes de Port Talbot, celles des dockers et des mineurs. La volonté des couches ouvrières les plus mal payées de rattraper une partie du retard de leurs salaires par rapport au salaire moyen explique l'éclatement de grèves comme celle des éboueurs de Londres.
Par delà ces différences de situation conjoncturelle propre à chacun des grands pays capitalistes d'Europe, il y a une cause économique immédiate plus générale, commune à la vague de grèves dans tous les pays: depuis 1966, le taux de croissance de l'économie capitaliste européenne s'est ralenti ; la concurrence interimpérialiste est devenue beaucoup plus acharnée. Dans ce climat économique, les considérations de défense du taux de profit prennent inévitablement le dessus chez le grand capital, sur la volonté de défendre la « paix sociale » à n'importe quel prix. Le patronat n'était plus prêt à lâcher beaucoup de lest par la voie de négociations. Il ne le fait désormais plus que contraint et forcé, sous la menace de subir des défaites beaucoup plus graves, comme lors des « accords de Grenelle » en mai-juin 1968 en France, que les ouvriers avaient rejetés parce qu'ils les considéraient inadéquats à la lutte qu'ils poursuivaient. Aussi dans ce cas, le capital s'empresse d'effacer ces concessions au plus tôt, même s'il crée de ce fait le maintien d'un climat d'agitation et d'effervescence sociale dans le pays.
Dans ce même changement de conjoncture, la « rationalisation » capitaliste a imposé une accélération constante des cadences, c'est-à-dire une surexploitation du travail, contre lesquelles les ouvriers s'insurgent un peu partout en Europe, ce qui donne aussi une importance particulière aux revendications de réduction du temps de travail. 2. — Poussée ouvrière et climat social prérévolutionnaire.
Cependant, pour importants qu'ils soient, afin de comprendre le mécanisme de déclenchement des grèves dans chaque pays particulier, ces motifs immédiats des luttes ouvrières ne suffisent pas à expliquer ni leur élan général, ni leur étonnante synchronisation dans une large partie de l'Europe capitaliste. D'autres facteurs, plus profonds et moins immédiatement visibles, entrent ici en ligne de compte.
Il n'y a pas de doute que le coup de tonnerre des luttes révolutionnaires de mai 1968 en France a modifié quelque chose d'essentiel dans les rapports de force entre les classes, dans toute l'Europe capitaliste. Même s'ils n'ont pas réagi immédiatement, ni pris pleinement conscience de la valeur exemplaire du combat révolutionnaire des travailleurs et des étudiants français, les travailleurs ont, un peu partout en Europe, saisi d'instinct que Mai 68 a révélé brusquement toute la faiblesse foncière d'un régime capitaliste qu'on avait pourtant proclamé « définitivement stabilisé » et capable de « résoudre toutes ses contradictions ». Mai 68 a rendu confiance au prolétariat européen, confiance dans ses propres forces et confiance pour un combat d'ensemble contre la société capitaliste. La vague de grève actuelle est essentiellement le fruit de cette révélation.
Le cas le plus net est celui de l'Italie. En Italie, il est difficile de présenter la succession presque ininterrompue de luttes ouvrières de plus en plus amples depuis un an, comme une simple succession de « conflits de travail » visant seulement à obtenir des améliorations de salaires. Les explosions insurrectionnelles dans l'Italie méridionale, à Avola, et à Battipaglia, malgré leur caractère quelquefois ambigu, étaient déjà un signe avant-coureur. La forme de déclenchement des grèves sauvages, les heurts de plus en plus larges entre piquets de grève et gardiens de l'ordre bourgeois, à Turin, à Milan, à Bergame, et ailleurs, l'amplification des luttes au-delà des limites des entreprises, entraînant la population laborieuse des grandes villes prolétariennes dans le combat, les puissantes manifestations ouvrières de Milan, de Turin et de Naples, tout cela dans un climat de politisation intense et de conscience anti-impérialiste et anticapitaliste partagée par de larges masses, tout cela concourt à préciser l'image d'une situation prérévolutionnaire qui s'accentue de plus en plus et qui ne peut se conc'ure positivement à moyen terme au'à travers la création d'organes de dualité de pouvoir et la lutte pour le pouvoir.
Nous n'en sommes évidemment pas encore là en Grande-Brétagne, pour ne pas parler de l'Allemagne occidentale. En France cependant, la situation sociale et politique dans son ensemble reste caractérisée par une très grande instabilité et une très grande incertitude du côté de la bourgeoisie, par une combativité qui reste intacte du côté de la classe ouvrière et qui s'exprime par une flambée de grèves limitées, dont certaines n'hésitent pas à adopter des formes radicales (voir la grève avec occupation d'usine et séquestration du directeur à Cholet, et l'occupation de quelques autres entreprises en province). La résistance croissante des travailleurs contre la routine bureaucratique des « grèves-pression » purement symboliques, reflète cette combativité intacte.
Quant à la Grande-Bretagne, s'il serait prématuré de parler de climat prérévolutionnaire dans ce pays, il est pourtant manifeste que les rouages et les amortisseurs grâce auxquels la bourgeoisie a réussi traditionnellement à y maintenir la lutte de classe dans des limites tolérables pour elle s'usent rapidement. Après la bureaucratie travailliste, c'est maintenant au tour de la bureaucratie syndicale d'être
, dore la go 0 100 mile on 00 grève politique de 150.000 ouvriers contre le projet de loi antigrève, il y eut bureaucratie « de gauche » du syndicat. La réduction de ces marges de manœuvres (qu'une récession américaine ne pourrait qu'accentuer puissamment) annonce de toute façon des tensions de plus en plus dures dans les rapports entre les classes, et des combats larges de la part des travailleurs.
Le fait qu'un brusque regain de confiance en soi de la part du prolétariat d'Europe occidentale est foncièrement à la base de la montée actuelle des grèves permet de comprendre les répercussions internationales extrêmement importantes de cette montée, où chaque nouvelle grève « sauvage » ou généralisée d'importance d'un pays accentue la combativité et le désir d'en découdre des éléments les plus radicalisés du prolétariat - avant tout de la jeunesse ouvrière — d'un pays voisin. Le transfert international de formes radicales de lutte (manifestations radicales, occupations d'usines, etc.) joue dans le même sens.
Ce changement des rapports de force entre les classes en Europe capitaliste se manifeste de même dans la crise prononcée de direction politique, dont souffre la bourgeoisie dans plusieurs pays-clés d'Europe. L'élimination de de Gaulle laisse subsister en France un régime bonapartiste sans Bonaparte. L'élimination du pouvoir des chrétiens-démocrates, pour la première fois depuis vingt ans: en Allemagne occidentale. la crise profonde que traverse la démocratie chrétienne en Italie, le manque évident d'enthousiasme de la bourgeoisie pour l'équipe tory de Heath en Grande-Bretagne, expriment le même phénomène fondamental. L'affaiblissement prononcé de la social-démocratie dans des pays comme la France et l'Italie, et les répercussions de la crise internationale du stalinisme, réduisent les possibilités de la bourgeoisie de canaliser la montée actuelle dans les avenues classiques du réformisme, bien que ces possibilités subsistent évidemment dans une mesure non négligeable. 3. - Des revendications qui contestent les rapports de production capitalistes eux-mêmes. C'est seulement si l'on aborde l'actuelle vague de grèves en Europe du point de vue de cette montée révolutionnaire qui a commencé en Mai 1968 et qui n'en est encore qu'à sa première phase, que l'on peut comprendre pourquoi et comment des revendications nouvelles, dépassant largement les revendications immédiates, ont pu apparaître au cours des luttes actuelles, un peu partout en Europe ; ces revendications nouvelles remplissent au fond une fonction de contestati d'ensemble des rapports de production capitalistes eux-mêmes.
C'est ainsi que les shop stewards des usines G.E.C. de Liverpool appuyés par le Trades Council de cette grande ville représentant des dizaines de milliers de travailleurs, avaient lancé un appel pour l'occupation de ces usines, l'ouverture des livres de compte patronaux et l'instauration du contrôle ouvrier, en réponse à la menace patronale de licencier 3.000 ouvriers. C'est ainsi que, dans le climat pourtant beaucoup moins politisé et beaucoup plus conformiste de la classe ouvrière ouest-allemande, le mot d'ordre de l'ouverture des livres de compte a pu surgir spontanément au moins dans deux entreprises en grève sauvage, les chantiers navals Howaldt à Kiel et une usine plus petite dans la Rhur. C'est ainsi qu'en Italie, des revendications visant à contester l'organisation du travail capitaliste, l'accélération des cadences le système de job evaluation, le travail aux pièces, ont surgi un peu partout au cours de l'actuelle vague de grèves.
L'apparition de ces revendications répond à la rencontre entre la propagande de l'avant-garde révolutionnaire dite « gauchiste » d'une part et l'expérience propre des travailleurs les plus conscients et les plus expérimentés, sur les lieux de travail eux-mêmes. Dans une phase de renouvellement technologique accéléré et de croissance économique rapide comme celle que le capitalisme a traversée entre 1950 et 1965, tout ce qui concerne l'organisation du travail prend forcément une importance grandissante pour des travailleurs habitués à un degré relatif de plein emploi. Tout le climat de « contestation antiautoritaire » créé par le mouvement révolutionnaire des étudiants fait apparaître l'autorité patronale comme d'autant plus odieuse que le niveau d'éducation de la classe ouvrière s'élève progressivement, notamment à la suite de l'introduction d'équipements de plus en plus compliqués, exigeant une main-d'œuvre de plus en plus qualifiée. Tout changement de conjoncture même modéré, toute réapparition du chômage, toute accentuation de l'arbitraire patronal, doivent, dans ces conditions, provoquer les ripostes des ouvriers les plus combatifs, ripostes qui visent la nature même des rapports capitalistes, à savoir le droit du Capital de commander aux hommes aussi bien qu'aux machines.
Sentant d'instinct qu'une épreuve de force plus large avec le Capital se prépare, les travailleurs ont partout cherché à ressouder la cohésion de leurs propres rangs en avançant des revendications qui augmentent l'unité des masses ouvrières. C'est pourquoi il faut attacher une importance considérable au mot d'ordre d'« augmentation des salaires égale pour tous » (augmentations non hiérarchisées), surgi spontanément dans les grèves sauvages en Allemagne occidentale, en Italie et en France. Cette revendication constitue une riposte entièrement justifiée de la part du prolétariat à quinze années de manœuvres de division et d'atomisation des travailleurs sur les lieux de travail, avec la multiplication des catégories salariales, des systèmes de prime et des techniques de rémunération par poste de travail. 4. - Combativité ouvrière et appareils bureaucratiques traditionnels.
Le caractère sauvage des grèves allemandes et britanniques, le début non moins sauvage des grèves d'automne en Italie, et certains aspects sauvages des grèves récentes en France, indiquent clairement que, dans la vague actuelle d'indignation ouvrière; une méfiance et une hostilité croissantes à l'encontre des appareils bureaucratiques des syndicats jouent un rôle incontestable sans que cela implique une rupture avec les syndicats en tant que tels. Ces sentiments s'expliquent avant tout par le fait que ces appareils se sont efforcés d'étouffer la combativité ouvrière notamment depuis un an, ou de la guider dans les pourparlers paritaires et des compromis pourris. En Grande-Bretagne, le nombre de grèves — pour la plupart sauvages - est passé d'une moyenne de 780 par semestre pour la période 1960-1967 à 1.000 par semestre en 1968 à 1.300 pour le premier semestre 1969 et atteindra sans doute 1.500 pendant le deuxième semestre de 1969.
Ces sentiments expriment cependant aussi quelque chose de plus profond : les travailleurs se sentent « aliénés » par rapport aux organisations ouvrières de masse (aux partis sociaux-démocrates et staliniens traditionnels encore davantage que par rapport aux syndicats), ils ont l'impression d'avoir perdu tout contrôle sur ces organisations et que celles-ci, d'instruments pour défendre les intérêts de la classe ouvrière, se sont transformées en instruments de défense exclusive des appareils bureaucratiques eux-mêmes.
Des expériences récentes n'ont pu que confirmer les travailleurs d'avant-garde dans cette conviction. Mentionnons simplement les plus éclatantes d'entre elles : la manière dont l'appareil de la CGT a étouffé la volonté de la classe ouvrière française de lutter, en Mai 1968, pour des objectifs allant plus loin que de simples augmentations temporaires de salaires ; la proposition, par le gouvernement travailliste britannique, d'une loi antigrève, projet qui ne fut retiré seulement qu'en échange d'une promesse de l'appareil syndical de faire lui-même la « police des grèves sauvages »; la négociation du nouveau contrat salarial de millions d'ouvriers métallurgistes ouést-allemands par une poignée de bureaucrates, en dehors de toute consultation ou de toute possibilité d'intervention de la base, etc.
Cependant, les appareils bureaucratiques des syndicats ne peuvent pas ne pas être totalement insensibles à cette évolution qui renferme de nombreux dangers pour eux. Les bureaucrates syndicaux ne sont pas des serviteurs du capitalisme par conviction ou par idéalisme; pour défendre leurs privilèges et les positions qu'ils occupent au sein de l'Etat bourgeois démocratique, ils doivent posséder une certaine capacité de chantage par rapport au Capital, qui est fonction de la puissance de leurs organisations et de leur pouvoir de canaliser la combativité d'importantes forces ouvrières. S'ils perdaient cette puissance et ce pouvoir, leur utilité disparaitrait aux yeux du Capital et, conjointement, leurs propres privilèges se trouveraient menacés.
Il était, par conséquent, inévitable que les appareils bureaucratiques eux-mêmes réagissent devant la flambée des grèves sauvages. Que le but ultime de cette réaction soit la récupération d'un mouvement qui risquait de leur échapper n'est pas douteux. Mais le fait que cette récupération passe nécessairement par une phase au cours de laquelle les appareils ne cherchent plus systématiquement à étouffer ou à fragmenter toutes les luttes, mais s'adaptent au contraire à la combativité ouvrière, ne souffre aussi plus de discussion après l'exemple italien. Dans ce pays, on a vu les appareils bureaucratiques aller jusqu'à reprendre les cahiers de revendications que les « groupes de base » formulaient indépendamment d'eux et même contre eux, pour en faire la plate-forme officielle des négociations pour le renouvellement de la convention des ouvriers métallurgistes.
Ainsi s'ouvre une nouvelle dialectique entre le mouvement de masse spontané ou autonome et les organisations de masse sous direction bureaucratique. Cette dialectique est plus favorable au déclenchement et à l'élargissement des luttes que celle de l'étouffoir bureaucratique pur et simple, qui régnait précédemment. Elle devrait surtout permettre aux militants ouvriers d'avant-garde d'ouvrir des brèches pour la démocratie syndicale dans le dispositif de la bureaucratie. Quant à l'aboutissement de cette dialectique nouvelle, il dépendra avant tout de l'apparition d'une direction ouvrière de rechange, de son -implantation dans les masses ét de sa capacité d'unifier des luttes de plus en plus amples, autour de revendications transitoires sapant de plus en plus les fondements mêmes du régime capitaliste. 5. - Organisation autonome des travailleurs et lutte pour les revendications transitoires. Un des signes les plus sûrs de la signification profondément révolutionnaire de l'actuelle vague de grève en Europe, c'est la réapparition, à la surface de la lutte de classe, de formes d'organisation collective des travailleurs en lutte qu'on n'avait plus connues aussi largement répandues en Europe occidentale depuis 1923, à l'exception de certaines expériences de la révolution espagnole. Certes, il ne s'agit encore que de germes, d'embryons. Mais l'apparition de ces germes — qui ont fait défaut si cruellement en Mai 1968 en France — indique que le mouvement de masse s'apprête à dépasser, à une prochaine étape, le niveau de maturité atteint lors de la grève générale de Mai 1968 en France.
Dans quelques-unes des grandes usines parties en grève sauvage en 'Allemagne occidentale (et, répétons-le, malgré un niveau de politisation et de radicalisation de ces grévistes incontestablement inférieur à celui qui existe dans les trois autres grands pays impérialistes d'Europe) des directions de grève ont été démocratiquement élues par les grévistes, réunis en assemblée. Dans l'aciérie Kloecker à Brême, • le conseil d'entreprise oppositionnel élu contre la bureaucratie syndicale en mai 1969, a joué un rôle analogue. L'élection des délégués d'atelier dans plusieurs grandes usines italiennes, à la suite de l'exemple de la Fiat, la tenue d'assemblées générales régulières disposant de pleins pouvoirs pour définir les revendications à opposer aux patrons comme à la Montedison de Porto Maghera, la constitution de comités intersyndicaux fonctionnant sous le contrôle de la masse des travailleurs dans plusieurs autres usines, la constitution du comité d'action des shop stewards de l'industrie de la construction électrique de Liverpool - tous ces faits, en eux-mêmes isolés, sont significatifs du tournant que le mouvement pourrait aborder dès sa prochaine étape vers l'autoorganisation du prolétariat en grève, à travers des assemblées générales démocratiques de grévistes, l'élection de comités de grève, et leur fédération par branche industrielle, localité, région et jusqu'à l'échelle nationale.
Cependant, la thèse défendue par un certain nombre de groupes ou de tendances révolutionnaires en Europe, surtout en Italie, selon laquelle l'autonomie du mouvement de masse est elle-même la meilleure, sinon la seule garantie contre sa récupération par la société bourgeoise, doit être rejetée par les marxistes révolutionnaires. Tout mouvement revendicatif, même le plus démocratique, le mieux articulé, le plus indépendant par rapport aux appareils traditionnels, qui se limiterait à réclamer « plus de salaires et des heures de travail plus courtes » finirait par être intégré ; car, comme Mai 1968 l'a démontré une fois de plus, lorsque son pouvoir même sur la société est immédiatement menacé, le Capital est prêt à donner satisfaction à n'importe quelle revendication immédiate, sachant pertinemment qu'il pourra par la suite, par le jeu même de son système, reprendre d'une main ce qu'il a accordé de l'autre, pour peu qu'il conserve le pouvoir d'Etat et son pouvoir économique. En outre, toutes les formes d'organisation autonomes sur les lieux de travail dépendent étroitement des hauts et des bas des mobilisations de masse et sont condamnées à devenir squelettiques et à disparaître dans les phases de recul conjoncturel. La seule garantie contre la réintégration de la vague actuelle de luttes dans la société bourgeoise est par conséquent représentée par des revendications transitoires qui, par nature, sont inassimilables par le régime capitaliste, parce qu'elles ne permettent plus. un fonctionnement « normal - de l'économie de profit, parce qu'elles remettent en question les rapports de production capitalistes. De ce point de vue, la revendication du contrôle ouvrier revêt plus que jamais une importance exceptionnelle. Elle est par excellence la revendication transitoire de la phase actuelle.
Une application pratique de la propagande pour le contrôle ouvrier résulte de la phase actuelle de la lutte gréviste en Europe. Les cas se multiplient où les patrons répondent par des lock-out de fait ou des mises à pied temporaires, à des grèves sauvages ou des « grèves de guérilla ». Cela s'est produit notamment chez Fiat et Pirelli, en Italie, Renault-Le Mans en France, Vauxhall en Grande-Bretagne, etc. La lutte pour imposer le veto ouvrier à tout licenciement et à toute fermeture d'usines. La riposte éclair des ouvriers de Renault-Le Mans, occupant contrôle ouvrier très rapidement opérationnel, combiné avec l'occupation d'usines. La riposte éclair des ouvriers de Renault-Le Mans, occupant leur usine en réponse au lock-out patronal et obligeant le patron à renoncer finalement à ce lock-out, est un pas dans cette direction.
La lutte pour le contrôle ouvrier a d'ailleurs comme résultat secondaire de constituer une excellente école d'auto-organisation du prolétariat. Ce qui n'est encore que sporadique dans des moments de grève, devient, grâce à cette lutte, un réflexe de plus en plus systématique de la part des travailleurs : leur organisation collective sur les lieux de travail mêmes. La lutte pour le contrôle ouvrier déboucherait ainsi sur la transformation des assemblées générales et des comités de grève en véritables organes de dualité de pouvoir, ouvrant une période révolutionnaire dans le pays. 6. — La construction de la nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat. L'apparition d'une nouvelle avant-garde jeune, aux dimensions numériques comme on n'en avait plus vu en Europe depuis 1923, a été la caractéristique principale de la montée révolutionnaire de Mai 1968 en France. Cette même caractéristique se répète aujourd'hui en Italie et, sur une échelle plus modeste, dans d'autres pays d'Europe capitaliste. Dans tous ces cas, des groupes de jeunes étudiants ou des groupes révolutionnaires ont réussi à rompre leur isolement d'avec la classe ouvrière, à établir des contacts avec les entreprises, à participer à la constitution de groupes ou de cellules révolutionnaires dans les usines, à influencer la vague de grèves sauvages de cet automne.
Dans ces conditions, le débat autour des théories de Marcuse sur l'«intégration inévitable » de la classe ouvrière dans le néocapitalisme, est définitivement dépassé. Mais le débat sur le spontanéisme, fortement en déclin en France après les événements de Mai 1968, a été de nouveau relancé.
Les marxistes révolutionnaires n'ont ni l'illusion ni le désir de « coiffer » les luttes ouvrières spontanées qui constituent tant une révolte instinctive contre la société bourgeoise qu'une tentative de se libérer de toute gangue bureaucratique limitant leur volonté d'émancipation. Ils participent à toutes les grèves et à toutes les manifestations de leur classe comme des militants dont la préoccupation principale est de mener ces combats à la victoire. Ils ne subordonnent jamais les intérêts généraux du mouvement à des intérêts mesquins de groupe ou de secte.
Mais les marxistes révolutionnaires sont en même temps convaincus que toute tendance à voułoir limiter l'explosion de la colère ouvrière à une simple « fête » d'auto-expression conduira la montée actuelle à une défaite certaine. Le mouvement des masses est confronté avec un ennemi de classe qui dispose d'un appareil d'Etat hautement centralisé, d'un trésor d'expériences historiques et de manœuvres. Aussi est-il totalement illusoire de croire que l'adversaire va s'effacer tout d'un coup - ou s'effacer graduellement, sans avoir été battu dans une bataille d'ensemble. Derrière la phraséologie pseudo-révolutionnaire de certains, on retrouve ainsi les vieilles illusions réformistes sur la conquête graduelle « des pouvoirs ».
Pareille bataille d'ensemble ne peut être conçue comme le seul aboutissement d'une coordination et d'une centralisation des grèves. Elle représente une bataille politique révolutionnaire qui doit réussir à ébranler l'adversaire , à dissiper ses réserves matérielles, morales et répressives, à mobiliser toutes les couches exploitées de la nation autour du prolétariat, à battre le Capital sur le plan idéologique et moral avant de l'abattre sur le plan économique et politique, à conquérir la conscience des masses populaires pour la lutte pour le socialisme, toutes préconditions pour que la lutte révolutionnaire aboutisse au renversement de l'Etat. bourgeois. Sans un plan stratégique de ce genre et sans sa mise en œuvre systématique, consciente et organisée, aucune victoire ne sera possible contre le capital dans un pays hautement industrialisé. Lorsque nous parlons de construire un parti révolutionnaire autour d'un programme révolutionnaire, c'est un tel plan stratégique que nous avons en vue.
Construction du parti révolutionnaire, autonomie et spontanéité du mouvement de masse, élargissement de la combativité ouvrière, élévation du niveau de conscience du. prolétariat, ce sont des combats qui s'enrichissent et s'enchainent les uns les autres, bien loin de se nuire mutuellement. En dehors de cet enchaînement, il n'y a que la foi dans ce qui est inconscient et improvisé, c'est-à-dire la foi dans des miracles. La IVe Internationale préfère œuvrer à la construction de partis révolutionnaires - dont ses sections actuelles ne sont encore que les noyaux — plutôt que de s'adonner à pareille foi irrationnelle et illusoire.