Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 40

Large reprise de la lutte de classe à Ceylan

M. S. · Quatrième Internationale, n° 40 · novembre 1969 · p. 38-41 · 2 270 mots

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Depuis que le principal parti ouvrier de Ceylan, le L.S.S.P., entra dans un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie en 1964, trahissant ainsi son programme, la classe ouvrière ceylanaise était profondément divisée et désorientée.

Un des prix les plus empoisonnés que le L.S.S.P. réformiste paya pour sa participation gouvernementale fut d'accepter une position chauvine à l'égard des ouvriers tamiles des plantations, le secteur principal du prolétariat de Ceylan. Le L.S.S.P. avait combattu le chauvinisme et le racisme anti-tamile et anti-indien pendant deux décennies. Pour des raisons électoralistes il changea de position et entérina même un accord gouvernemental indo-ceylanais, qui prévoyait le rapatriement d'abord volontaire, puis forcé, de centaines de milliers de familles tamiles vers l'Inde. Cette attitude détruisit toute possibilité immédiate d'unité d'action entre le prolétariat tamile et le prolétariat cinghalais, qui resta sous l'influence prépondérante du L.S.S.P. Cet subsidiairement du P.C. khrouchtchevien.

Lorsque le gouvernement de coalition de Mme Bandaranaike fut renversé, la divi-

Vagues de grèves dans

Depuis le mois de juin 1969, une importante vague de grèves a secoué le secteur public de l'économie ceylanaise (entreprises d'Etat, entreprises nationalisées et entreprises mixtes). Il y eut une grève dans la Société Métallurgique de l'Etat, dans la Compagnie Chimique de Paranthan, et dans la Compagnie des Sables minéraux de Pulmoddai. : Au mois d'août, il y eut des grèves dans la Société publique des Huiles et Graisses à Seeduwa et dans des entreprises privées du vêtement. Le personnel de contrôle et de vérification des ports de Colombo et de Trincomalee fut en grève pendant cinq sesion de la classe ouvrière ceylanaise s'approfondit encore ; la majorité sinhala (cinghalaise) rendit responsable de cette chute d'importantes fractions du prolétariat — surtout les ouvriers des plantations et les employés du secteur privé - qui avaient défendu avec acharnement leurs droits acquis et leur niveau de vie, contre les efforts de ce gouvernement de • rationaliser • l'économie à leurs dépens.

Mais l'arrivée au pouvoir du gouvernement réactionaire de I'U.N.P. (appuyé par le rénégat Philip Gunawardena, qui a perdu toute influence au sein du mouvement ouvrier) créa des conditions propices au rétablissement progressif de l'unité d'action des travailleurs, du moins dans le domaine syndical. Successivement, les conséquences de la dévaluation de la roupię ceylanaise en novembre 1967 (qui coïncida avec la. dévaluation de la livre sterling britannique), puis une grève des ouvriers des plantations; entin une grève générale des fonctionnaires des ministeres, tin 1968, facilitèrent un rapprochement entre travailleurs et emplovés qui s'étaient trouvés des différents côtés de la barricade lors des luttes politiques de 1964-1965. le secteur public maines, du 1er août au 8 septembre et n'obtint satisfaction qu'après que tous les dockers et tout le personnel des ports de Colombo, de Trincomalee et de Galle, affiliés au syndicat C.M.U. eurent organisé une grève générale de 24 heures le 8 septembre.

Le fait remarquable est que la grève des Huiles et Graisses et celle des Sables Minéraux, étaient des grèves conjointes de la C.M.U., le syndicat ceylanais le plus militant, dirigé par notre camarade Bala Tampoe, secrétaire du L.S.S.P. (R), section ceylanaise de la IV° Internationale, et de syndicats aux affiliations politiques les plus diverses. Les syndicats qui participèrent à la grève des Huiles et Graisses inclurent, outre la C.M.U., des syndicats sous direction du S.L.F.P. (le parti bourgeois libéral avec lequel le L.S.S.P. réformiste et le P.C. khrouchtchevien ont conclu une alliance, sous la direction d I'U.N.P. (le parti gouvernemental conservateur) et du P.C. maoïste. La grève des Sables Minéraux fut organisée conjointement par la C.M.U., le L.S.S.P. réformiste et le Parti Fédéral tamile.

Au début du mois de septembre, il y eut deux nouvelles grèves du personnel du secteur nationalisé : une dans la Société des Pêches, et une dans la Compagnie nationalisée des pneus. La première était organisée par la C.M.U., un syndicat dirigé par I'U.N.P., un syndicat dirigé par le S.L.F.P. et un syndicat à obédience maoiste.

Les blindés de l'armée firent leur apparition dans les rues de Colombo, mais les travailleurs du pétrole refusèrent de se laisser intimider. Le gouvernement retira l'ordre de réquisition. Une victoire importente sur le principe du droit de grève dans le secteur public — principe que ni les gouvernements U.N.P., ni les gouvernements Banaranaike n'avaient reconnu — était acquise.

La grève des ouvriers du pétrole se poursuivit ainsi pendant deux semaines sous la conduite d'un Comité Commun des syndicats (Joint Committee of TradeUnions), principalement la C.M.U., un syndicat dirigé par le L.S.S.P. réformiste, un syndicat dirigé par les maoistes, un syndicat dirigé par le S.L.F.P. et un syndicat dirigé par TU.N.P.. Pour la première fois dans l'histoire de Ceylan, depuis le mois d'août 1969 le personnel de cadre participa également aux grèves dans le secteur public. Cette unité d'action était d'autant plus remarquable que la direction politique de l'UNP, parti au pouvoir, avait appelé les membres du syndicat sous sa direction à abandonner la grève; mais ceux-ci la poursuivirent en défi de leurs dirigeants politiques..

Le 27 septembre, le gouvernement lança un ultimatum aux grévistes : s'ils ne reprenaient pas le travail le lendemain matin, le gouvernement annulerait toutes les concessions déjà offertes. Les grévistes rejetèrent à l'unanimité cet ultimatum, le gouvernement lança de nouveau un ordre de réquisition des grévistes le 28 septembre et employa sur, une grande échelle la troupe pour distribuer de l'essence et du mazout aux détaillants.

Toutes ces grèves, qui visaient essentiellement des augmentations des primes de vie chère, furent victorieuses. Aussi le 13 septembre cette vague de grèves s'étendit à deux secteurs vitaux : les ouvriers de l'électricité et ceux de l'industrie pétrolière se mirent en grève, menaçant d'arrêter tout l'approvisionnement de l'économie ceylanaise en énergie | Pendant la nuit du 13 au 14 septembre, le courant électrique fut coupé dans toute l'ile.

Le gouvernement répondit en proclamant l'état de siège mais céda vingt-quatre heures plus tard devant la puissance des ouvriers de l'électricité. Ne donnant pas satisfaction aux ouvriers du pétrole, ceux-ci poursuivirent leur lutte, lançant ainsi un défi à l'état de siège et à l'ordre de réquisition du gouvernement.

Le 29 septembre, à une réunion du Comité Commun des syndicats de l'industrie pétrolière, le camarade Bala Tampoe proposa une conférence de tous les syndicats ceylanais pour examiner les moyens d'appuyer la lutte des grévistes. Malgré une tentative désespérée de Batty Wirekoon, membre du Comité Central du L,S.S.P. (réformiste), d'empêcher la présence de la C.M.U. à cette conférence, le prestige du camarade Bala Tampoe et de la C.M.U., qui ont joué le rôle de force unificatrice des grèves, avait atteint un point tel que tous les syndicats présents, y compris celui . dirigé par le L.S.S.P. réformiste luimême, insistèrent pour que la conférence syndicale soit tenue sans exclusivité aucune.

La conférence eut lieu le soir du 30. Elle réunit le Joint Committee of Trade Union Organisations (comité commun des organisations syndicales dirigé par le L.S.S.P. réformiste, le P.C. khrouchtchevien et le S.L.F.P., la C.M.U. et deux svndicats qui sont álliés à la C.M.U., ainsi que la Ceylon Trade-Union Federation (fédération syndicale de Ceylan), dirigée par le P.C. maoïste. Cette dernière proposa une manifestation et un meeting commun de tous les syndicats ceylanais pour appuyer les grévistes. Le camarade Bala Tampoe approuva cette proposition mais y joignit celle d'une grève générale, au moins de durée limitée pour que l'appui soit plus efficace. La décision finale fut moins précise : * mobiliser la classe ouvrière, en vue d'une action syndicale commune à l'appui des grévistes du pétrole ».

Le lendemain, 1er octobre, eut lieu une assemblée générale des membres de la

Trois semaines d'unité d'action...

Trois semaines d'unité d'action...

Q UATR C.M.U., à laquelle 10.000 personnes participèrent, y compris des ouvriers d'autres syndicats. Des représentants d'autres syndicats en grève dans le secteur des pêcheries demandèrent à prendre la parole, et furent reçus avec enthousiasme par les membres de la C.M.U. Sous la pression unitaire de cette puissante manifestation,

Mais le 8 octobre, il apparut que les syndicats L.S.S.P. réformiste, U.N.P. et S.L.F.P., appuyés par les maoistes, avaient commencé à négocier avec le gouvernement dans le dos de la C.M.U., et du Comité Commun des Syndicats de l'Industrie Pétrolière. C'est en effet ce jour-là qu'ils révélèrent que le gouvernement avait fait des promesses vagues - identiques à celles contenues dans l'ultimatum du 27 septembre - et proposèrent de reprendre le travail dans les 48 heures. La C.M.U. protesta avec véhémence et distribua un tract aux grévistes dénonçant la trahison.

Celle-ci fut rendue d'autant plus grave que le L.S.S.P. réformiste, de connivence avec le gouvernement réactionnaire de TU.N.P., affirma que les travailleurs devraient signer une lettre individuelle approuvant la reprise du travail, et que tous ceux qui refuseraient de signer la lettre ne retrouveraient plus leur emploi. Rarement on a vu un dirigeant * révolutionnaire > (il s'agit d'un membre du C.C. du L.S.S.P.) tomber si bas en si peu de temps...

Quelle est la cause de cette trahison du L.S.S.P. réformiste et des P.C. ? Pour les maoistes, il s'est agi essentiellement de l'obsession de ne pas rester « isolés des masses ». Leurs forces dans l'industrie pétrolière sont faibles. Quant aux par-

En fait, la crise du L.S.S.P. réformiste s'approfondit; on assiste actuellement à une nouvelle phase de décomposition d'une équipe qui, après avoir cherché à donner une direction révolutionnaire au prolétariat ceylanais de 1945 à 1953 — année de la grande grève dirigée par le L.S.S.P. - sombra dans l'électoralisme avant d'achever sa capitulation opportuniste par l'entrée dans un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie. Alors que l'équipe N.M. Perera se prépare à renouveler cet exploit au cas où la coalition S.L.F.P.L.S.S.P. réformiste-P.C. khrouchtchevien gagnerait les prochaines élections parle-

IEME INTERNATIONALE les représentants de tous les svndicats, réunis le même soir, acceptèrent finalement - avec beaucoup de réticence de la part des syndicats réformistes à direction L.S.S.P. — la proposition du camarade Bala Tampoe d'une grève générale d'avertissement le 12 octobre, avec un meeting de masse et une manifestation de tous les grévistes dans la capitale. tisans de la coalition avec le S.L.F.P., la trahison s'explique par trois facteurs :

D'abord la peur de voir la grève générale du 12 octobre être un vrai succès, un pas important vers la consolidation de l'unité d'action des travailleurs, qui limiterait singulièrement leur capacité de manœuvre politique par la suite. Ensuite, leurs calculs électoralistes : ils craignent qu'une grève générale n'indispose l'électorat qui sera appelé bientôt à élire un nouveau Parlement. Qui sait si la bourgeoisie, * provoquée • par une grève générale, ne passerait pas à l'instauration d'une dictature militaire. Enfin et surtout, le L.S.S.P. réformiste et le P.C. craignent un dangereux précédent. En effet, s'ils appuyaient à fond une grève dans les services publics contre le gouvernement U.N.P., comment pourraient-ils justifier leurs tentatives de briser une grève dans le même secteur si elle devait se diriger demain contre leur propre gouvernement de coalition avec le S.L.F.P. ?

Ainsi, les réformistes du L.S.S.P., après avoir cherché à briser une grève de la C.M.U. contre le gouvernement U.N.P. en 1968, ont été amenés maintenant à briser une grève au déclenchement de laquelle leurs propres syndicats avaient pourtant pris une part prépondérante. La leçon ne restera pas sans suite pour les travailleurs qui suivent le L.S.S.P. réformiste. mentaires, deux dirigeants du L.S.S.P. sont allés encore plus loin sur cette voie : un des « vieux », Jack Kotelawala, vient d'accepter du gouvernement U.N.P. le poste d'ambassadeur de Ceylan à Moscou. Un des députés du L.S.S.P. vient d'adhérer à I'U.N.P. !

Cela confirme le pronostic avancé dans la " Lettre ouverte , adressée par le L.S.S.P. (R), section ceylanaise de la IVe Internationale, à la conférence annuelle du L.S.S.P. réunie en août dernier. Dans cette lettre, les trotskystes ceylanais appelèrent leurs anciens camarades à dresser un bilan réaliste des - gains • obtenus

...Suivies d'une honteuse trahison

La crise du L.S.S.P. réformiste s'approfondit

...Suivies d'une honteuse trahison

La crise du L.S.S.P. réformiste s'approfondit grâce au tournant de 1964 vers la coalition avec la bourgeoisie : décomposition de la base ouvrière du parti; perte de toute influence chez les travailleurs tamiles des plantations ; perte de la position dirigeante du L.S.S.P. chez les étudiants, au profit du P.C. khrouchtchevien (qui utilise largement les moyens connus de corruption : voyages dans les pays de l'Est, cures médicales gratuites, etc.) ; démoralisation des cadres dirigeants; réduction même des positions électorales, le S.L.F.P. ayant déjà décidé de mettre à la portion congrue les représentants du L.S.S.P. sur, les listes de candidats communes. Cette lettre a fait un effet incontestable sur la conférence, ainsi qu'en témoigna toute la presse ceylanaise. L'influence grandissante de la C.M.U. et du camarade Bala Tampoe dans la classe ouvrière ceylanaise reflète ce même retournement d'une situation, qui sembla déses-

ONALE 41 pérée à d'aucuns en 1965. Le trotskysme ceylanais remonte la pente !

Certes, jusqu'ici, la C.M.U. et l'équipe de Bala Tampoe n'ont réussi à forger une direction de rechange par rapport à celle, faillie, des réformistes et des staliniens, que sur le seul plan syndical. Sur le plan politique, pareille percée reste encore à réaliser. Elle est d'autant plus nécessaire que la crise du capitalisme ceylanais s'accentue, par suite d'une évolution défavorable des termes d"échange, et que de grands combats pourraient se produire avant longtemps, qui ne peuvent trouver une issue sur le plan purement syndical. Tirant les leçons de leurs victoires et de leurs défaites passées, les. trotskystes ceylanais sauront forger l'instrument indispensable pour mener leur classe à la victoire finale : un parti authentiquement révolutionnaire, appliquant à Ceylan le programme de la révolution permanente.

11 octobre 1969.

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