Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 39

Les démonstrations de Cordoba

Quatrième Internationale, n° 39 · septembre 1969 · p. 19-22 · 2 404 mots

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Je suis arrivé à la station de Cordoba le jeudi 29 mai à Il heures du matin. A ce moment, les 3.500 ouvriers de l'usine Kaiser, ainsi que les ouvriers d'autres usines d'automobiles, des fonderies, des centrales de lumière et d'énergie, des usines frigorifiques, arrêtaient le travail pour descendre en colonnes dans la ville.

Les ouvriers voulaient faire des manifestations et des rassemblements de solidarité pour les protestataires qui avaient été tués à Rosario et à Corrientes. Ils se dirigeaient vers les lieux de réunion fixés pour les manifestations par le Comité de coordination ouvriers-étudiants qui fonctionnait dans le cadre de la C.G.T. Des groupes d'étudiants des diverses facultés se rendaient également vers les lieux fixés par le Comité de coordination. La désignation des lieux de démonstration était tout ce qui avait été prévu pour la mobilisation populaire.

Je me mis à parcourir les rues de Cordoba. Dans diverses places distantes de 5 à 6 blocs de maisons du centre de la ville, des groupes d'étudiants commençaient à tenir leurs premiers rassemblements. Dans la préparation de ces manifestations, ils profitèrent de l'expérience des étudiants de Rosario. Ils savaient que, pour effectuer leur action, ils auraient à se défendre contre les assauts de la police. C'est pourquoi ils commencèrent à utiliser tout le matériel qui était à portée de la main pour construire les premières barricades. Il ne manquait pas de feux de joie, de cris, d'applaudissements et de discours pour attirer l'attention de la population du voisinage et augmenter la foule. La population montrait déjà les

QUATRI premiers signes de solidarité en aidant les étudiants.

Vers onze heures et demie, les ouvriers de l'usine Kaiser se rapprochaient du terminus des autobus où ils devaient tenir leur meeting. Là, la police tira sur eux avec des mitraillettes. Loin de se disperser lorsqu'ils virent tomber Mena mortellement blessé, les ouvriers répondirent à la police avec des cris et des pierres. L'assassinat de Mena, qui devait mourir à l'hôpital, et les blessures moins graves infligées à beaucoup d'autres n'étaient qu'un début de la journée. La fusillade, symbolisant la brutalité de la répression, exaspéra les mani. festants, et mit en mouvement une dynamique qui n'avait pas été prévue dans les plans du Comité de coordination et qui irait bien au-delà des manifestations et des rassemblements.

La haine libérée par la répression se Ir ontra dans l'attitude d'un ouvrier d'âge moyen qui marchait aux côtés de l'ouvrier Mena auand celui-ci fut mortellement blessé. Plein de rage, il montra sa poitrine nue à la police et la défia : « Assassins, vous avez tué mon camarade, tuez-moi. » Entrant en furie, il s'en prit à un étalage de journaux qu'il détruisit. Ce fut là peut-être le seul acte de destruction qui ne fut pas dirigé sur des obiectifs représentant le gouvernement, ses forces de répression, la grande bourgeoisie ou les grandes entreprises étrangères.

Je réalisais ce que cet homme aurait fait s'il avait eu une mitraillette ou un fusil dans les mains. Il n'était pas armé mais la rage qui explosa en lui fut comme la rupture d'une digue libérant un premier ruisseau qui, plus tard, se répandit et emporta les autres ouvriers de l'automobile, puis tous les autres secteurs de la population, dans un torrent de fureur.

Un second tour de la ville montra que les barricades qui jusqu'alors se trouvaient à cinq ou six blocs du centre de la ville s'étaient maintenant étendues aux districts éloignés, atteignant les faubourgs les plus lointains, - Clinicas, Alberdi, Sobremonte, Talleres, Nueva Cordoba...

Tandis que des groupes d'étudiants et d'ouvriers continuaient à construire des barricades, c'est le mécanisme suivant qui permit la très grande extension des barri. cades : face aux chocs et heurts avec la police, la population des environs - hommes, femmes, enfants — sortaient de leurs maisons et se rassemblaient aux coins des rues. Dès qu'un de ces groupes dépassait dix à quinze personnes, celles-ci imitaient aussitôt les groupes voisins, construisant leurs propres barricades. Sur celles-ci, on pouvait voir des hommes âgés versant du pétrole sur les planches, les arbres, les vieux meubles. Il n'y avait plus de spectateurs. Personne n'attendait « d'ordres ».

Du district de San Martin, je me diri. geais vers le centre de la ville. A un carre-

EME INTERNATIONALE four, j'ai été surpris de voir un écoulement régulier du trafic à la suite des indications données par un étudiant placé formellement sur la plate-forme des policiers de la circulation. Avec les gestes caractéristiques et des coups de sifflet, les autos étaient détournées des lieux où le feu rendait le passage dangereux. Je puis passer sans difficulté sur ma moto. Près de là, une auto portant des plaques gouvernementales était en flammes. Un grand nombre de nouvelles voitures Citroën avaient été retirées du stand de vente Acuna où elles étaient en montre. Elles furent utilisées pour faire des feux, et de nouvelles barricades furent construites avec les restes calcinés.

La même chose survint aux cars d'une société commerciale connue dans la ville pour ses rapports avec de hauts fonctionnaires gouvernementaux. Furent également brûlés la pâtisserie « La Oriental », lieu de réunion de l'aristocratie de Cordoba, la douane, la compagnie du gaz locale, la société Xerox, Burroughs, l'entreprise Forja, Fiat, diverses banques et le club des officiers de l'aviation. Lorsque des groupes d'ouvriers virent que ce club n'était gardé que par deux cadets, ils y mirent le feu après avoir ordonné à ceux-ci de retourner chez eux.

Sauf dans le cas d'un commissaire de police notoire, aucune demeure privée ne fut attaquée.

Il était impossible d'enregistrer tous les feux. Mais il était évident que les manifestants donnaient libre cours à leur condamnation et à leur indignation seulement sur des objectifs qui étaient effectivement liés au gouvernement, à ses forces de répression, ou aux monopoles. Presque toutes les fenêtres du centre de la ville furent démolies par des pierres ou par les balles de la police, mais on ne vit aucun pillage de marchandises par des manifestants.

A 15 heures, 400 blocs de maisons marqués de feux et de barricades formaient une zone libérée dans les mains de la population.

Dans le faubourg de Nueva Condoba, 150 ouvriers tentèrent de s'organiser en groupes de dix, élisant des dirigeants pour chaque groupe et établissant une direction centrale qui soit capable d'organiser le contrôle de plusieurs blocs. Un groupe prit en charge l'alimentation, distribuani la nourriture à partir d'un centre commun fourni par les habitants du voisinage. Un autre groupe établit un système de transport de messages entre les divers détache. nents. Cependant, ils ne réussirent aucune sorte de coordination avec d'autres secteurs de la ville. Cette organisation embryonnaire s'effondra chaque fois que la police entreprenait un assaut, bien que les ouvriers réussirent plusieurs fois à repousser les assauts.

Ce fut peut-être la plus grande tentative d'organisation. Les ouvriers étaient en assemblée permanente et discutaient la situation politique du moment et les solutions possibles. Tous étaient d'accord qu'aucune solution ne pourrait être trouvée dans un simple changement de gouvernement bourgeois. C'est pourquoi l'un des mots d'ordre qu'ils scandèrent était : « Lutte, lutte et n'arrête pas de lutter pour un gouvernement des ouvriers et du peuple. » Un autre mot d'ordre qu'ils crièrent était : « La police n'a que deux voies : rejoindre le peuple ou devenir des assassins !

Dans une des confrontations on vit deux policiers jeter leurs vestes et agiter leurs casqueites pour se joindre à un groupe de manifestants. Selon diverses versions, cet épisode se répéta dans d'autres lieux. Il souleva une vague d'enthousiasme.

Il était déjà 17 heures lorsque je parlais avec plusieurs manifestants, des employés qui s'étaient joints aux manifestants en quittant le travail. Plusieurs tracteurs d'une firme de pavement des rues brûlaient autour de nous et leurs flammes étaient attisées par des jeunes qui venaient d'arriver des environs. Les nouvelles qui parvenaient des combats qui se produisaient inciterent les gens à réquisitionner autos qui passaient pour se rendre au centre à partir des lieux les plus distants.

Chaque proupe qui arrivait compensait la fatigue de ceux qui s'y trouvaient déjà. Mais, surtout, les nouveaux venus dépassaient ceux qui les avaient précédés dans la compréhension de la situation et des méthodes de lutte. J'approchais d'un groupe qui continuait à alimenter les feux dans la rue pour les avertir que l'armée approchait. Voici la réponse que je reçus : « Ne te frappe pas, mon gars, ils ont massacré ceux de chez Kaiser mais ceux-ci n'avaient que des pierres pour se défendre. Lorsqu'on a appris cela, je me suis emparé du fusil de mon vieux et Skinny a apporté son 22 mm. »

En fait, les nouveaux manifestants possédaient quelques vieux fusils et surtout des armes de petit calibre, qui avaient été évidemment retirés à la hâte des placards. Pas tous n'étaient prêts à utiliser effectivement leurs armes, mais tous montraient une conscience de la situation plus élevée que celle qui existait au début de la lutte.

Une idée se propagea rapidement, à savoir retourner dans les faubourgs et s'y retrancher pour resister. Mais quelques-uns persistaient à ne pas céder un pouce de terrain et restaient aux points stratégiques pour harasser l'armée qui entrait dans la ville. La fusillade jusque-là sporadique devint alors générale. A 21 heures, au voisinage de la nouvelle station d'autobus en construction, j'entendis d'abord une fusillade rangée entre deux groupes directement opposés. Je pouvais distinguer clairement entre ceux qui employaient des 22 mm et ceux qui se servaient des FAL (fusil auto-

IONALE 21 matique Luciano) et des mitraillettes. Des incidents de ce genre se produisirent pendant toute la nuit dans les faubourgs de Clinicas, Nueva Cordoba, Talleres, Güemes, etc.

Le rapport des forces du point de vue militaire conduisit les manifestants les mieux armés et les plus audacieux à occuper des positions de tireurs sur les toits et aux fenêtres des faubourgs, où leur connaissance et leur maîtrise du lieu leur cffraient un terrain beaucoup plus favorable.

Le couvre-feu fut imposé à 21 heures. Mais la ville attendit en état d'alerte derrière chaque porte, à côté de chaque poste de radio ou de télévision, derrière chaque barrière. Les échos des fusils de différents calibres et les murmures remplissaient l'air de la cité obscurcie par un black-out.

Ce black-out apparut comme par magie partout où la lutte était la plus chaude. Certains attribuaient cela à la complicité des ouvriers de l'électricité avec les tireurs, d'autres à l'explosion des génératrices. Mais la population des faubourgs profita de cette nuit de ténèbres pour abriter les combattants et maintenir la résistance.

Un degré supérieur d'organisation émergea de la nécessité d'une résistance armée dans les divers faubourgs. Là, ouvriers, étudiants, employés, marchands, vieux. femmes, enfants, d'une façon ou d'une autre, tois remplirent un rôle. Quelques uns construisaient des barricades et recherchaient des armes, d'autres rassemblaient la nourriture et soignaient les blessés. Les courriers ne se reposèrent jamais. Dans le faubourg de Güemes je vis un homme qui concait s'effondrer à mes pieds. Je pensais qu'il était blessé et voulais l'aider. Il étai simplement épuisé :

« Je suis de Talleres et je cherche des hommes et des fusils. J'ai fait une partie du chemin par les toits, sautant de l'un à l'autre pour ne pas être vu des patrouilles. »

Les résistants, déjà mieux organisés et victorieux dans les faubourgs, commencèrent à préparer leurs premiers mouvements offensifs. Ils attaquèrent les postes de police, mettant le feu à certains d'entre eux, et cherchèrent à s'emparer d'autres. Quelques participants continuaient à suivre la stratégie des Radicaux de 1890. Mais la réa• lité surmonta rapidement les vieilles conceptions... La spontanéité était allée aussi loin qu'elle pouvait le faire. Ce qu'il fallait pour contrer une armée professionnelle bourgeoise était une autre armée. Que se serait-il passé s'il y avait eu même 300 hommes armés, disciplinés, éduqués militairement, luttant là comme l'avant-garde de l'armée révolutionnaire ?

Aux premières lueurs du jour le lendemain, les rues des faubourgs se remplirent de gens. C'était le vendredi 30 mai. En ce jour, la population de tout le pays fit une

UATRI démonstration gigantesque de solidarité avec la résistance à Cordoba, paralysant toute l'activité dans le pays comme cela ne s'était, jamais produit.

Le long de l'avenue Colon qui traverse le faubourg de Clinicas, des foules enthousiastes témoignèrent de la solidarité populaire envers la résistance, remplissant l'ave. nue d'un trottoir à l'autre sur plusieurs blocs. La peur était dissipée. Des patrouil. les militaires tirèrent à plusieurs reprises sur les groupes se rassemblant pour marcher vers le centre de la ville. Les gens se dispersaient mais n'abandonnaient pas le champ de bataille, ils s'éparpillaient seulement pour éviter les balles et se regrouper ensuite. Les habitants des faubourgs discutaient des épisodes de la nuit précédente, se cachant dans les portes pour se protéger des balles. Mais ils ne rentrèrent pas chez eux, ils restaient dans la rue. A midi, une grande manifestation partit de Clinicas en direction du centre de la ville. L'armée ne parvint à la rompre qu'après un effort majeur. -

Dans l'après-midi, des colonnes de camions militaires portant des armes de toutes sortes chargèrent dans le voisinage de Clinicas, balayant les barricades et d'autres obstacles. Un de ces obstacles témoigna des sentiments de la population et ils durent s'arrêter devant lui. Un vieil homme

EME INTERNATIONALE agitant ses mains en l'air bloqua leur chemin et exigea qu'ils reculent.

L'armée qui avait été impuissante pendant la nuit et jusqu'à ce moment-là, réussit seulement alors à entrer dans Clinicas. Mais déjà les tireurs les plus audacieux et les plus héroïques, comprenant qu'il était impossible de résister dans ces conditions, sans organisation, sans direction, sans entraînement militaire, avaient battu en re, traite... Il n'y eut pas de défaite. C'était une trêve.

Une idée déterminée flottait dans l'air : les braves combattants de Clinicas, avec leur accumulation d'expérience, de nouvelles formes plus élevées d'organisation pour la lutte, reviendraient pour faire de Clinicas le Cholon de Cordoba.

Ces nouvelles formes furent mises en avant dans l'après-midi et dans la nuit du 30 mai lorsque l'armée commençait déjà à avoir le contrôle de la situation. Des détachements, organisés à la hâte, accouru. rent de diverses directions vers le faubourg de Talleres pour tenter de le recon quérir à l'armée qui l'occupait. Ceci s'avéra impossible malgré une bataille qui dura toute la nuit. Mais, par leurs derniers efforts, ces combattants héroïques ont établi le plus haut niveau d'organisation dans les journées de Mai.

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