Le jeudi 3 juillet, Turin a connu une grande journée de lutte. La grève générale appelée par toutes les centrales syndicales pour manifester contre la situation intolérable dûe à l'augmentation des loyers et de toutes les marchandises de première nécessité, a parfaitement réussi, avec la participation à un très haut pourcentage de toutes les usines de la ville, et la paralysie totale des services de transports publics. Au centre de cette manifestation générale de protestation : la Fiat, dont les 150 000 ouvriers ont contribué de façon décisive à la réussite complète de la grève, bien conscients qu'ils étaient, que, dans la politique menée par le monopole italien de l'automobile — plusieurs dizaines de milliers de nouveaux emplois créés tous ensemble dans un délai très bref, entraînant une forte reprise de l'immigration dans la ville sans que rien ne soit préparé pour accueillir tous ces nouveaux citadins — se trouve la racine même du fait que, en particulier à Turin, les prix grimpent de façon vertigineuse. Mais parmi les ouvriers de la Fiat qui, depuis environ deux mois, mènent une agitation contre la situation insupportable dans laquelle se trouvent beaucoup d'entre eux, à l'intérieur et en dehors de l'usine — surtout les nouveaux embauchés - a mûri la conviction qu'une grève de 24 heures était bien peu face à la nécessité de lutter pour changer radicalement leur condition ; et parmi certains d'entre eux, spécialement les plus jeunes qui sont en général les nouveaux immigrants, l'idée s'était faite d'ajouter à la grève générale un grand cortège qui ferait sortir la protestation de l'usine dans la ville, pour faire sentir concrètement le degré de combativité ouvrière, réchauffant les tièdes, entraînant les indécis, fondant la volonté des individus à un niveau de conscience politique anticapitaliste plus élevé. Et le regroupement « ouvriers-étudiants » qui constitue un premier phénomène de fusion - bien qu'informel — entre ce qui reste en vie du Mouvement étudiant de Turin et les jeunes militants ouvriers qui émergent dans les établissements Fiat de la ville et de la banlieue, appela et prépara le cortège pendant les quelques jours précédant la grève générale.
Les syndicats, naturellement, sont restes complètement étrangers à l'idée de la manifestation. Avec leur recherche angoissée d'un accord avec le patron - recherche dans laquelle ils se sont distingués plusieurs fois à la Fiat ces derniers temps - les dirigeants syndicaux se sont désormais coupés de toute possibilité de contrôle des nouvelles montées du mouvement cuvrier; au contraire, ils les craignent et les injurient en bloc de l'épithète d' « extrémistes » que nous connaissons bien. Ainsi les bureaucrates syndicaux — qui avaient été forcés de proclamer la grève sous la pression de la mobilisation en cours parmi les jeunes ouvriers — se sont contentés d'annoncer quelques réunions de quartier. La manifestation fut appelée pour l'après-midi à 15 heures, partant de la porte 2 de la Fiat Mirafiori sur le cours Tazzoli, par le groupe « ouvriers-étu. diants », avec également l'appui de quel. ques groupes d'intervention minoritaire, comme celui de « Iniziativa operaia » (Initiative ouvrière), constitué récemment.
Le, 3 au matin, de gros contingents de policiers et de carabiniers stationnaient devant les grilles de la Fiat Mirafiori, essayant de dissoudre les piquets de grève et de faire entrer les jaunes: action plutôt stérile vu le manque de jaunes. Mais le devoir des « forces de l'ordre» était tout autre, et il se révéla au début de l'aprèsmidi, alors que le cortège se formait devant la porte 2. Le vice-commissaire Voria lança les premières charges violentes contre les manifestants, ses hommes au pas de course se servant de leurs fusils en guise de matraques, accompagnés de jeeps et de rafales de bombes lacrymogenes.
Les manifestants se séparèrent et se regroupèrent, répondant à coups de pavés, et ils repoussèrent plusieurs fois les carabiniers et les policiers, jusqu'à ce que tout le cours Tazzoli soit recouvert d'un nuage irrespirable. Premiers blessés des deux côtés et premières arrestations. Cependant, la manifestation réussissait à se reformer dans le cours Agnelli on plusieurs milliers de personnes, ouvriers et étudiants, étaient rassemblées. Elle repartit en chantant vers le cours Unione Sovietica précédée d'une grande banderole rouge portant l'inseription « Tout le pouvoir aux ouvriers» et des myriades de pancartes de protestation et de révolte.
D'autres tentatives de la police suivront pour disperser le cortège, l'attaquant de
QUATRI dos, mais les rangs des manifestants s'étaient renforcés, s'étalant, rejoignant et bloquant le cours Traiano, pour se diriger dans la Via Nizza à la rencontre des camarades de la Fiat Lingotto. Les manifestants parcoururent quelques centaines de mètres sans être dérangés, déroulant des drapeaux rouges, chantant et criant des mots d'ordre antipatronaux. Mais pendant ce temps les cars de police - parmi lesquels le bien connu « Bataillon de Padoue » (1) - se déplaçaient dans les rues parallèles et également de l'autre côté du cours, développant une manœuvre en tenaille : il était environ 16 heures quand le cortège fut de nouveau attaqué de toute part et dispersé. Assailli par les crosses des mousquetons, à demi-suffoqués par les bombes lacrymogènes lancées sans ménagement, les manifestants cherchaient refuge dans le dédale des maisons, des cours, des chantiers, des jardins, des usines et des prés qui longent le cours et le traversent. La police commença alors un véri. table ratissage. Beaucoup furent poursuivis maison par maison et durent encore fuir. Ceux qui étaient rejoints, qu'ils soient ouvriers, étudiants ou bien habitants du quartier, entraînés par hasard, étaient violemment frappés et emmenés de force dans les cars.
Mais un groupe de manifestants avait résisté et contre-attaqué par des jets de pierres, et d'autres — tout d'abord dispersés — vinrent se joindre aux premiers. De nombreux habitants du quartier, surtout jeunes, qui de spectateurs devinrent protagonistes par haine du comportement de la police se joignirent à la manifestation. De nombreux heurts eurent ainsi lieu, des barricades surgirent, faites de planches et autres matériaux pris sur les chantiers, de panneaux de signalisation, d'autos en stationnement et enfin d'une semi-remorque chargée de voitures Fiat.
Derrière, ou plutôt autour des barricades, les manifestants armés de pavés et les policiers avec leurs mousquetons, jeeps et bombes lacrymogènes lancées sans arrêt, se déplaçaient dans un mouvement continu. Tandis que de nombreux étudiants dispersés se réunissaient au Castello del Valentino, devant la faculté d'Architecture occupée où ils furent violemment attaqués par d'autres contingents des «forces de l'ordre », tout le vaste quartier situé entre la Mirafiori et Borgo San Pietro, dont l'axe est le cours Traiano, résonnait de coups et de cris ; tout à coup, tout se tut et alors se leva bien haut le tam-tam des pavés contre les pans métalliques des autobus, et les mots d'ordre ou les chants révolutionnaires. Puis les heurts reprirent un peu plus loin. La nuit passa ainsi jusqu'aux premières lumières de l'aube à 4 heures, entre les fumées des gaz lacrymogènes et les barricades en flammes.
Il est nécessaire à ce stade d'examiner, même de façon sommaire, les composantes de la longue lutte à la Fiat — cinq à six semaines - lutte dont les événements du 3 juillet furent le couronnement. La première composante est naturellement la situation objective des ouvriers de la Fiat, en particulier des nouveaux employés, très nombreux à la Mirafiori ; nous avons déjà parlé de cela. Puis, il y a le travail effectué depuis plusieurs mois dans quelques ateliers par un petit groupe d'intervention du P.S.I.U.P., avec son bulletin Giornale di Lotta. La Fédération du P.S.I.U.P. de Turin, c'est un fait bien connu, a des posiLion a P tions plus justes que celles de son parti sur le plan national, et le groupe d'intervention du P.S.I.U.P. de Turin a été capable de tirer des expériences de quelques usines l'idée très positive du délégué d'équipe, élu par l'assemblée des ouvriers dans l'usine pendant la lutte, responsable seulement devant ses camarades de travail et révocable par eux à tout moment. Cette idée a pénétré la Mirafiori par l'intermé diaire des travailleurs avec qui le groupe d'intervention était en contact; elle fut adoptée par quelques ateliers, dont les équipes réunies en assemblée procédaient à l'élection. Mais le patron passait subitement à la contre-attaque, frappant les élus, les licenciant ou les transférant d'un atelier à un autre (contre-attaque possible car il ne s'agissait que de quelques ateliers). De leur côté les syndicats réussissaient à dénaturer inevena pare du dels us de guise ler l'idée du délégué d'équipe, contrôle et en concluant avec le patron un accord pour la désignation du délégué de chaîne, avec des fonctions d' « expert » qui contrôle la « juste exploitation ». La Fédé. ration du P.S.I.U.P., gênée par son appartenance à un parti national dont l'appareil est étroitement lié à celui du P.C., et d'autre part conditionnée par le fait que quel. ques-uns de ses fonctionnaires ont des postes dirigeants dans la C.G.I.L., renonça à se défendre, à s'opposer à la manœuvre des syndicats, et son action perdit ainsi tout impact sur la classe ouvrière.
Entre temps, un troisième facteur entrait en scène, le Mouvement étudiant. A la suite de quelques rencontres et débats entre différents groupuscules se situant à la gauche des partis officiels, et à la suite d'une sorte de referendum - dont l'issue est discutable - mené devant quelques portes de la Fiat, deux d'entre eux se mirent d'accord pour mener une action tendant à engager dans le travail à la Fiat ce qui restait du Mouvement étudiant, qui stagnait depuis quelque temps à la recherche de nouveaux thèmes de lutte. L'opération avait un précédent car, l'année der-
(1) Bataillon spécial de répression nière déjà, le Mouvement appuyé des luttes sectoriel Mais il s'agissait alors d'une dique, menée pendant que Maintenant, au contraire, un portant d'étudiants fut enga action prolongée et permane les portes de la Mirafiori, a jectif de recueillir les reve lutte qui naissaient dans l'usi les ouvriers à organiser la lut indépendamment des syndic traire contre ceux-ci. Instru tiels de cette action, les tracts nue », pratiquement un par plusieurs milliers d'exemplai tes étaient rédigés d'abord bres du Mouvement étudiant pes qui s'y retrouvent, puis plus en plus longuement disc nombreuses assemblées auxqu paient non seulement les ét également les nouveaux cac sortis de la lutte.
Six semaines de lutte dure rent le résultat du concours facteurs, du facteur objectif comme l'ont fait trop souvent syndicats. Pour l'instant, cett donné aucune augmentation de
TERNAT tudiant avait s à la Fiat. action spora Iques jours. nombre imgé dans une inte à toutes vec pour obndications de ne et d'aider te pour elles, ats, au conments essen« lutte contijour, tiré à res ; les tex›ar les memou des grouils furent de utés dans les elles particiadiants, mais Ires ouvriers à la Fiat fude tous ces et des deux les diviser, jusqu'ici les e lutte n'a salaire, au-
IONALE 25 aussi longue. Dans les assemblées, pas seulement dans les grandes assemblées pratiquement publiques du dimanche (plus de cing cents personnes), mais également dans celles, plus restreintes qui se tiennent tous les jours et tous les soirs, une auto-critique presque unanime a été effectuée : on manquait d'organisation ; l'ennemi contre lequel nous nous heurtons est redoutable parce qu'organisé, nous devons nous organiser. Et tandis que nous écrivons, un projet a été mis en discussion dans les assemblées, qui, reconnaissant qu'il existe dans le regroupement des positions politiques diverses — et soulignant aussi que cela n'est pas un mal — formule des propositions pour la réorganisation unitaire du groupe lui-même, avec la création d'organes élus, etc. Ce qui, pour le Mouvement étudiant, est pour le moins un progrès énorme, puisque l'idée de l'organisation et surtout de l'organisation à travers la délégation de pouvoir de l'assemblée à un organe élu, était repoussée par le Mouvement étudiant depuis sa naissance comme bureaucratique. Même si les critères organisationnels proposés étaient acceptés et réalisés, quelques problèmes cruciaux resteraient ouverts, dont la solution positive est pour nous une prémisse indispensable au progrès ultérieur du mouvement de classe.
En premier lieu, le problème de l'orientation politique du groupe « ouvriers-étudiants » reste posé. Ce regroupement n'est plus tout à fait le vieux Mouvement étudiant, soit parce qu'il ne comprend plus tous les étudiants, soit parce qu'il a englobé un certain nombre d'ouvriers radicalisés et quelques groupes d'extrême-gauche. Mais la ligne politique ? Le regroupement a déjà abandonné certaines positions stratégiques risibles de quelques groupes, comme celle selon laquelle il serait nécessaire de demander encore et seulement des augmentations salariales, puisque cela ferait sauter automatiquement le système. Mais, à cette stratégie infantile, il n'a rien substitué, et surtout aucune conception d'objectifs transitoires entre les revendications immédiates et le mot d'ordre du pouvoir, aucune conception du dualisme de pouvoir à poursuivre et réaliser déjà dans la société capitaliste comme prémisse à sa destruction, etc.
Egalement sur le plan organisationnel, lobjectif de la construction du parti révolutionnaire démocratique et centralisé est bien loin d'être accepté. Même s'ils accueillent le nouveau mot d'ordre d' « organisation », beaucoup continuent à croire seulement à la démocratie de l'assemblée (sans vote) avec le concours relatif d'une direction de fait donnée à ceux qui résistent le plus au sommeil ou à ceux qui ont le moins besoin de travailler pour vivre. Dans le groupement se fait également sen:
cune réduction d'horaire, aucun ralentissement des cadences, aucune amélioration des conditions de travail, ete., si l'on fait exception d'une augmentation négligeable de 17 lires (et même pas pour tous !) que les syndicats ont conclue avec le patron après s'être insérés dans la lutte en lançant une grève généralisée de deux heures par jour. Mais la lutte a certainement porté un fruit plus important: une sensible reprise de conscience ouvrière à la Fiat, une certaine maturation des cadres, parmi les jeunes ouvriers et les étudiants, un début de politisation de couches plus larges, etc. Tous ces facteurs se révéleront précieux pour l'approfondissement et l'élargissement de la lutte que les échéances contractuelles de septembre relanceront certainement.
Toutefois dans la pause de réflexion qui a succédé aux événements du 3 juillet, beaucoup, dans le groupe « ouvriers-étudiants » ont commencé à se demander si lon avait tiré tout ce que l'on pouvait attendre d'une mobilisation aussi large et facteurs subjectifs (dont le premier, celui du P.S.I.U.P., fut déterminant dans quelques ateliers, le second, celui du Mouvement étudiant fut décisif pour étendre l'agitation à toutes les usines). Un atelier après l'autre entrait en grève, l'un s'arrêtait tandis que les autres commençaient, puis la lutte s'éteignait pour repartir autre part quelques jours après. Les mots d'ordre étaient souvent différents entre les usines, mais en général tous unificateurs, tendant à unir les ouvriers au lieu de facteurs subjectifs (dont le premier, celui du P.S.I.U.P., fut déterminant dans quelle second, celui du Mouvement étudiant fut décisif pour étendre l'agitation à toutes les usines). Un atelier après l'autre entrait en grève, l'un s'arrêtait tandis que les autres commençaient, puis la lutte s'éteignait pour repartir autre part quelques jours après. Les mots d'ordre étaient souvent différents entre les usines, mais en général tous unificateurs, tendant
QUATRI tir l'aspiration à un rendez-vous national, mais personne ne pose encore la question de l'internationalisme.
En second lieu, le problème des relations avec les organisations ouvrières existantes est loin de prendre une tournure positive. Si l'aversion pour la politique opportuniste de ces organisations est unanime — et certainement justifiée — on n'a pas encore compris :
1) que les membres actuels des organisations ouvrières existantes, militants de base et cadres inférieurs naturellement, devront donner une contribution numérique décisive à la construction du parti révolutionnaire, à quelque autre forme d'organisation de la classe, et qu'ainsi il est nécessaire de rassembler ces révolutionnaires potentiels dans une politique antibureaucra. tique et révolutionnaire, et de ne pas les rejeter sous la domination des bureaucrates comme cela est fait actuellement en considérant ces militants comme coresponsables de la politique de leurs dirigeants, et jusqu'à les exclure quelquefois des assemblées ou du moins des tribunes.
2) qu'en tout cas, l'organisation syndicale demeurera, car elle est la forme élé. mentaire d'organisation de la classe, forme qu'il est parfois nécessaire d'utiliser ou de critiquer, de pousser ou de frapper, mais non de détruire (comme les ouvriers le comprennent bien, non seulement ceux qui ne sont pas encore politisés mais encore certains de ceux qui fréquentent les assemblées).
3) que le regroupement « ouvriers-étudiants » n'a pas jusqu'ici voulu prendre acte, malgré les efforts des camarades de Iniziativa Operaia qui travaillent avec eux, de l'existence de l'énorme problème de l'organisation politique de la classe, comme problème distinct, au moins en perspective, de celui de l'organisation de l'avant-garde. Ce n'est certainement pas un problème à solution immédiate, mais nous retenons que la question est actuelle, surtout quand — devant les portes des usines — on s'adresse à l'avant-garde en formation et à la classe.
Nous avons le défaut d'être léninistes, et done nous ne réussissons pas à concevoir une autre forme de véritable Etat prolétarien, que la forme soviétique, comme unique réelle alternative à l'Etat plus ou moins parlementaire de la bourgeoisie.
Voulons-nous « démocratiser » le léninisme en confiant dans l'Etat prolétarien qui surgira dans un pays à développement capitaliste, tout le pouvoir à l'assemblée de base ? Cela est probablement juste et possible. Mais d'un autre côté, il est évident que l'on ne peut réunir des assemblées de millions de personnes, c'est pourquoi l'ad. ministration d'un Etat — de n'importe quel Etat — implique la nécessité d'une forme
EME INTERNATIONALE de délégation à travers laquelle le pouvoir qui appartient à la base est concentré dans un nombre plus restreint de personnes. L'Etat le plus démocratique, que doit être l'Etat prolétarien, sera celui dans lequel la délégation de pouvoir est moins longue, plus contrôlée, révocable à tout moment. L'organe fondamental sera ainsi l'assemblée de base d'une unité de travail (ce qui a entre autre l'avantage d'exclure ceux qui ne travaillent pas, tandis que l'assemblée de quartier pourra les inclure), mais on doit dès le départ accepter et souligner la conception des délégués élus par ces assemblées, et que les délégués des unités affiliées constitueront un comité qui élira à son tour les délégués à un comité à un niveau supérieur, avec une juridiction plus étendue, ainsi jusqu'à la ville, à l'Etat, à la confédération des Etats. Le système sera démocratique et. non pas bureaucratique, si chaque organe a sa sphère de pouvoir non délégable et si chaque organe qui délègue peut constament contrôler et révoquer son délégué.
Ce système que nous pensons être inscrit dans l'avenir de l'humanité comme phase transitoire avant la disparition de l'Etat, et qui devra certainement être imposé par une révolution, non seulement dans les pays capitalistes, mais également dans les Etats ouvriers dégénérés, n'est certainement pas de réalisation immédiate en Italie, et il pourrait sembler ridicule de l'évoquer en parlant de la lutte à la Mirafiori, d'une lutte qui n'a même pas encore touché tout l'ensemble Fiat, et a encore moins de portée nationale et de liens internationaux. Mais nous considérons comme essentiel que chaque progrès effectué par la démocratie ouvrière dépassant les limites des organisations existantes, partis, syndicats, etc., aille dans la direction de ce système idéal et non par des chemins latéraux ou de traverse.
C'est pourquoi nous considérons comme essentiel qu'à côté de la thématique l'assemblée d'usine, qui est justement mise en avant, soit développée et propagée la thématique de l'élection par l'assemblée, de délégués contrôlés et révocables à tout moment par leurs électeurs, et responsables devant eux seulement.
Nous considérons comme une grave erreur que le mouvement né à la Fiat, se soit opposé depuis le début à ce qu'il y avait de positif dans l'idée de délégué d'équipe révocable (l'équipe est composée de trente à cinquante ouvriers qui se connaissent parfaitement entre eux et peuvent faire la différence entre l'ouvrier combattif, le tiède et le salaud, et ils sauraient révoquer le délégué qui se serait éventuellement laissé acheter) ; ne pas avoir saisi ce point de départ révolutionnaire que beaucoup d'ouvriers avaient vivement res- senti, a permis aux syndicats d'orchestrer Fidée de « chevaucher le tigre», en commençant à l'heure où nous écrivons les élections des délégués d'équipe sous leurs propres auspices, avec pour résultat que dans quelques ateliers, des ouvriers d'avantgarde acceptent lélection même s'ils se sentent dans une position ambigüe (car les syndicats n'attribuent à ces délégués que le devoir d'élire et d'aider le délégué de chaîne qui devra servir de lien entre les ouvriers et la commission interne pour faire respecter les accords conclus entre les syndicats et les patrons), tandis que dans d'autres ateliers, les ouvriers d'avantgarde refusant l'élection, courent le risque de s'isoler de leurs camarades, les laissant ainsi sous l'égide de l'organisation syndicale. Il aurait été bien meilleur pour faire avancer le mouvement que, dès le
IONALE 27 début, le regroupement « ouvriers-étudiants » se soit approprié l'idée du délégué révocable, comme nous le proposions et en ait prôné l'élection dans toute l'usine pendant la lutte, sans attendre la manœuvre des syndicats, et en les mettant ainsi devant le fait accompli.
Mais peut-être le mouvement de classe sera-t-il plus fort, non seulement que les entraves bureaucratiques, mais aussi que les illusions spontanéistes. De nombreux délégués d'équipe bien qu'élus par les ouvriers sous l'égide des syndicats, deviendront l'obstacle le plus dur à la politique conciliatrice des dirigeants opportunistes, et iront renforcer les rangs de l'avant-garde ouvrière qui se forme à la Fiat avec l'aide extérieure de l'avant-garde étudiante, si celle-ci accepte la leçon de l'expérience.
Turin, le 9 juillet 1969.