Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 38

Une campagne électorale antiélectoraliste

H. Sandor · Quatrième Internationale, n° 38 · juillet 1969 · p. 35-36 · 1 905 mots

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En 1958, après le coup d'Etat d'Alger, le nouveau rapport des forces en faveur du grand Capital était concrétisé dans la Constitution gaulliste. Manifestement pour le législateur de cette époque, l'extrême limite de la « gauche » était représentée par le P.C.F. Du point de vue constitutionnel donc, rien n'était prévu contre l'expression des groupes révolutionnaires aux élections. Gageons que cet oubli sera réparé. Il y avait alors un défaut dans la cuirasse gaulliste qui donna aux trotskystes français une possibilité « d'expression démocratique » peut-être unique dans le monde.

Le référendum avait essentiellement été une manœuvre interne à la bourgeoisie, que nous avions dénoncée en prônant le boycott. Il avait permis la chute du Bonaparte en douceur. La politique réformiste du P.C.F. semblait justifiée : ce que les violences de Mai 68 n'avaient pas obtenu, de bonnes élections permettaient de le gagner. Pour les marxistes révolutionnaires, il importait avant tout de démystifier cette croyance renouvelée en la vertu du bulletin de vote.

La campagne de la Ligue Communiste a donc été surtout une campagne antiélectoraliste. Mais, au lieu de la limiter à quelques cercles restreints comme se sont contentés de le faire d'autres groupes, nous avons décidé d'utiliser les moyens les plus larges possible : les moyens électoraux. Mais si nous avons été le seul groupe révolutionnaire (que le P.S.U. nous pardonne !) à pouvoir présenter, malgré les obstacles, notre candidature, c'est essentiellement pour deux raisons

D'une part, pour des raisons politiques : une partie des maoïstes, obnubilés par la « fascisation » du régime ne concevait même pas qu'on pouvait mener une propagande légale sur une telle échelle. Quant aux camarades de Lutte Ouvrière qui ont soutenu avec ardeur notre candidat, ils préfèrent se limiter davantage au niveau d'un travail de type syndicaliste révolutionnaire dans les entreprises. L'A.J.S. pour sa part, mérite une mention spéciale : elle a passé son temps à exorter soit Duclos, soit Defferre, au choix, à se retirer afir qu'il n'y ait « qu'un seul candidat ouvrier » (sic). Au. vocabulaire près, sa propagande ressemblait à s'y méprendre à celle du P.C.F. (1).

D'autre part, la Ligue disposait de « l'accumulation primitive » nécessaire pour mener à bien cette campagne, ne serait-ce que sur le plan matériel, une organisation structurée. Après Mai 68 aus avons mené une bataille idéologique très dure - souvent à contre courant - pour réhabiliter, face aux spontanéistes, la conception léniniste de l'organisation. Cette bataille avait été dans une grande mesure gagnée. Voilà pourquoi le camarade Alain Krivine a pu être présenté comme candidat au nom de la Ligue communiste (section française de la IV° Internationale) alors que ceux qui se réclamaient du mouvement de Mai, en général - c'est- - c'està-dire aussi avec toute sa confusion -en furent incapables. (La simple collecte des cent signatures de notables nécessaires a demandé l'envoi dans toute la France de plus de trois cents « brigades » de militants en 48 heures).

Donnons rapidement quelques chiffres pour illustrer l'ampleur de cette campagne :

Par le gouvernement furent imprimés près d'un demi-million d'affiches électorales (collées par les municipalités), 30 millions de professions de foi envoyées par les préfectures dans tous les foyers, y compris dans les territoires et départements d'outre-mer. Cent minutes de radio et cent minutes de télévision nous ont été attribuées comme à Pompidou (2) (liberté-égalité-fraternité). Au tarif publicitaire, l'affaire serait paraît-il revenue (lettre au « Monde ») à 900 millions d'anciens francs.

A tout ceci, bien entendu, - et c'est d'une importance comparable - il faut ajouter les émissions sur les postes dits périphériques, les télés et radios étrangères, et surtout toute la presse. Voilà pourquoi, lorsqu'on utilise, en 1969 « tous les moyens que la bourgeoisie nous

(1) A:J.S. « Alliance des Jeunes pour le Socialisme » dirigée par les lambertistes.

A cette occasion, une perle qu'il ne faudrait pas perdre : l'organe des amis britanniques de l'A.J.S. a écrit : * Le vote pour Duclos est en ce sens un prolongement de Mai-Juin 1968, à un degré beaucoup plus grand que l'apparition de Krivine qui a 1,06 des votes.!> (Newsletter, Nº 662, 14 juin).

(2) Evidemment, pour Pompidou, il s'agit de 100 minutes en plus du temps quotidien de propagande gouvernementale directe et indirecte que constituent les émissions • normales › de télé et de radio.

laisse » les idées trotskystes ont été diffusées dans le moindre petit village.

Mais la « publicité » n'avait d'intérêt qu'appuyée sur un travail militant en profondeur.

En ce qui concerne notre activité, quelques chiffres encore: nous avons tiré plus d'un million de tracts nationaux et locaux; plusieurs centaines de milliers d'affiches. Notre souscription nationale nous a jusqu'à présent rapporté plus de douze millions d'anciens francs (essentiellement par sommes inférieures à 5 000 anciens francs). Le journal Rouge devenu hebdomadaire a tiré pendant la campagne entre 40.000 et 50.000 exemplaires, sans parler des feuilles de villes ou d'entreprises.

Nous avons tenu 80 meetings principaux avec orateurs du B.P. ou du C.C. de la

Ligue, chaque ville assurant par ailleurs une série de réunions locales dans sa région. A Paris, il y a eu trois meetings principaux, deux à la Mutualité de 5 000 et 3 000 personnes, dont le dernier avec les camarades de Lutte Ouvrière, et celui dans un Palais des Sports archi-comble et enthousiaste (12 000 personnes dont 10 000 à l'intérieur). Pour ce meeting qui devait être l'apogée de notre campagne, nous avions choisi comme thème central l'internationalisme prolétarien.

Notons qu'à cette occasion, le Ministre de l'Intérieur Marcellin, a fourni une bonne illustration pratique de ce que nous dénoncions : il a fait expulser le camarade Tariq Ali avant le meeting et retenir le camarade Livio Maitan après celui-ci.

Plus important peut-être est le fait que nous ayons réuni 5 000 personnes à Toulouse, 1500 à Montpellier et à Rouen, un millier à Lille et à Lyon, 500 à Alès (ville sans étudiants) et plusieurs centaines à Grenoble (où nous n'avions aucune cellule), Caen, le Havre, Aix, Marseille, Bordeaux, Nice... Dans plusieurs villes et localités, l'assistance à nos r eetings fut plus grande qu'à ceux du P.C. ou du P.S.U. Les travailleurs y furent nombreux et pas seulement des jeunes, parmi eux un certain nombre de cadres syndicaux. Le camarade Alain Krivine a parlé à la sortie des usines de Renault (Billancourt et Cléon), et de Sud-aviation devant plusieurs centaines de travailleurs. Dans tous les cas, malgré l'obstruction des staliniens, le résultat était positif, particulièrement à Cléon où nous avions déjà une cellule. Les staliniens qui n'avaient pas craint de faire parler Mitterrand à Renault à une époque où il n'était plus ministre de l'Intérieur mais candidat de « la gauche » et qui craignaient comme le diable d'y voir parler un trotskyste, doivent désormais renoncer à considérer les usines comme leur chasse gardée.

Mentionnons enfin le succès des deux

ME INTERNATIONALE meetings « électoraux » tenus à Londres avec le camarade Tariq Ali (400 personnes) et à Bruxelles avec les camarades E

Mandel et Verkaemen (2 000 personnes).

A l'occasion de cette campagne, se sont créés des « Comités Rouge » de soutien à la candidature révolutionnaire, quelquefois spontanément. Certains peuvent donner naissance à des cellules de la Ligue.

Des centaines de contacts ont été pris :

à Paris, il y a près de 400 demandes d'adhésion. En particulier nous avons pu créer des cellules dans une série de villes nouvelles.

La Ligue communiste n'a fait aucune concession électoraliste ni en ce qui concerne la forme de la campagne (nous avons lutté au maximum contre le style de personnalisation voulu par cette campagne) ni dans le fond : alors que tous les candidats (y compris M. Rocard) ont brodé sur le thème thème « si j'étais élu... » (3), la Ligue s'est refusée à décrire un programme de gouvernement, pour développer une méthode de lutte. Au bulletin de vote, elle a opposé l'action directe des travailleurs et des étudiants. Sans cesse elle a développé l'exemple de Mai pour montrer concrètement comment la question du pouvoir se posait, comment elle avait été résolue et pourquoi. Elle a expliqué que la violence ne venait pas de n'importe où, qu'elle était portée par le capitalisme, par l'exploitation de l'homme par l'homme, et que la seule lutte réelle contre la violence était d'opposer à celle de la bourgeoisie celle du prolétariat organisé. Elle s'est servie des exemples grec, indonésien et surtout français (mai 68). Tandis que Poher proposait « une solution équitable au Moyen-Orient », alors que Duclos se prononçait pour « un règlement politique d'ensemble » (sic), elle a soutenu la juste lutte des combattants palestiniens (4) et, de façon plus générale, a insisté sur l'actualité de l'internationalisme prolétarien. Face à un Duclos horriblement gêné et qui continuait à affirmer l'étonnement et. la , réprobation du Parti Communiste à l'égard de l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie, elle a dénoncé la bureaucratie stalinienne et affirmé sa solidarité avec les forces antibureaucratiques et révolutionnaires de ces pays. Enfin, elle a demandé aux travailleurs des T.O.M. et des D.O.M. (5) à suivre les consignes de leurs organisations révolutionnaires en boycottant ces élections.

Si l'impact de la campagne a été considérable, il ne faut pas se dissimuler une série de faiblesses qu'on ne peut pas expliquer seulement par le manque de temps ou des insuffisances organisationnelles. Si la Ligue a correctement développé l'importance des grèves et des actions autonomes du prolétariat au niveau des entreprises, elle n'a pas suffisamment intégré ces luttes à une stratégie d'ensemble. En bref, elle n'a pas suffisamment développé un programme de transition adapté aux nécessités de la situation en France. Il est clair qu'on passe difficilement d'une propagande en direction de quelques milliers ou dizaines de milliers de militants d'avant-garde à une propagande s'adressant à plusieurs dizaines de millions de personnes. Enfin, il n'a pas été assez insisté, tant du point de vue national qu'international, sur l'importance de l'organisation, seule capable de donner une cohérence aux thèmes avancés.

Globalement, cette campagne aura donné des moyens de réaliser les problèmes les plus difficiles : l'organisation a beaucoup plus vite grandi que le nombre de ses cadres. Cela se fait ressentir, parfois cruellement. La réorganisation de la Ligue se définit autour de deux grands axes : adapter l'organisation à la réalité du travail ouvrier ; assurer une formation intense des militants.

Toujours est-il qu'au travers de cette campagne, même si le P.C.F. conserve son poids sur la classe ouvrière, un rapport de force nouveau a été institué sur le plan national qui permet d'appuyer des groupes locaux même faiblement implantés. Pour beaucoup de travailleurs, la Ligue est apparue comme un pôle valable de regroupement. Nous franchirons l'étape actuelle, en se servant des efforts accomplis, mais sur la capacité de la Ligue à intervenir dans les luttes prochaines qui sont certaines.

Nous avons gagné une campagne, mais pas encore la guerre.

(3) La dernière déclaration-type des candidats était un sandwich entre « Français, Françaises » et « vive la France ». La nôtre a débuté par « Travailleurs, étudiants, camarades » s'est achevée sur « à bas le crétinisme parlementaire, vive la révolution socialiste, vive l'internationalisme prolétarien ! »

(4) Signalons qu'à ce propos nous avons reçu une série d'injures et de menaces, venant de milieux sionistes qui nous reprochaient de brader Israël et d'antisémites classiques voulant voir la France débarrassée de sa « Juiverie ».

(5) Territoires et départements d'outre-mer. C'est-à-dire les colonies.

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