Le mouvement révolutionnaire international a accordé à juste titre une grande importance à la révolte des étudiants de Belgrade de juin 1968 (1). Cette révolte était une nette expression de la crise sociale et politique qui a secoué la République Populaire Fédérale de Yougoslavie depuis l'application de la « réforme économique ».
A ce propos, les dirigeants et idéologues officiels de la Ligue des Communistes de Yougoslavie (L.C.Y.) se sont trouvés dans l'embarras. Quand des troubles sociaux et politiques éclatent dans d'autres pays à base économique socialisée — telles l'Allemagne orientale en 1953; la Pologne et la Hongrie en 1956, et récemment la Tché. coslovaquie - les représentants de la L.C.Y. expliquent ces crises par les effets du système bureaucratique et centralisé de direction de l'économie et de l'Etat. Le système yougoslave d'autogestion aurait pour but d'éliminer les racines profondes de ces crises.
Mais voici que la Yougoslavie est secouée par une crise fort analogue à celle qu'ont connue d'autres « démocraties populaires » au cours des quinze dernières années : explosions de révolte estudiantine, vagues de grèves, de courte durée il est vrai, mais néanmoins fort significa-. tives: mécontentement ouvrier généralisé.
Donc les racines du mal — le pouvoir de la bureaucratie - n'ont pas été supprimées par le système d'autogestion des entreprises, donc la bureaucratie est toujours au pouvoir en Yougoslavie, et l'• économie socialiste de marché » s'est avérée une machine à reproduire la bureaucratie, l'inégalité sociale croissante et le malaise des travailleurs sur une grande échelle.
C'est une thèse que nous défendons depuis de nombreuses années : l'hypercentralisation despotique, de type stalinien, et la décentralisation excessive avec un large jeu « spontané › des • lois du marché › de type yougoslave, ne sont nullement les seuls termes d'une alternative devant laquelle se trouveraient placés les pays où l'ordre capitaliste a été renversé. Ils ne sont que deux expressions parallèles du même mal : l'absence d'exercice du pouvoir par les travailleurs eux-mêmes, au niveau national, tant dans le domaine économique que dans celui de l'Etat. Il y a une troisième solution possible aux Etats ouvriers, qui n'est ni celle du « modèle stalinien » ni celle du * modèle yougoslave » : celle du pouvoir entre les mains d'un Congrès des conseils ouvriers démocratiquement élus et ayant la possibilité de coordonner l'activité de toutes les entreprises - avant tout en matière d'investissements, de prix, de commerce extérieur - selon un plan démocratiquement déterminé. La liberté des groupements politiques au sein de ce Congrès est une condition indispensable à une véritable démocratie ouvrière, étant donné le monopole du pouvoir entre les mains de la L.C.Y. qui subsiste plus que jamais.
Il est vrai que le modèle yougoslave de gestion économique accorde plus de liberté à la classe ouvrière que le modèle stalinien, que la répression y est moins grave, que les embryons de démocratie socialiste y sont plus développés (sans qu'on leur permette jamais de couper le cordon ombilical qui les relie au monopole de pouvoir de la L.C.Y.). La différenciation politique y est également plus facile que dans la plupart des « démocraties populaires • → bien que la Yougoslavie n'ai* jamais encore connu un processus de politisation et de mobilisation des travailleurs comparable à celui qui se manifesta pendant six mois en Tchécoslovaquie.
Cependant, la répression n'est pas absente en Yougoslavie, et elle est d'autant plus scandaleuse qu'elle est couverte par une épaisse production d'articles et de livres vantant le caractère « humanitaire » et « démocratique » du « socialisme yougoslave ». Que, dans ces conditions, le seul • crime › d'avoir apporté l'appui aux étu-
32 Q UATR diants de Belgrade (quelques jours avant que Tito ait été amené à en faire autant) coûte à des dizaines de communistes honnêtes, et à plusieurs héros de la guerre des partisans, l'exclusion de la L.C.Y., voire des sanctions plus graves; que des étudiants continuent à être poursuivis pour leurs ripostes à la brutalité de la police, qu'une véritable épuration ait faussé le climat à la veille du Congrès de la L.C.Y. et empêché un véritable débat sur les causes les plus profondes des troubles de l'été dernier, voilà qui réduit singulièrement les dimensions de cette « démocratie » qui en est encore au stade balbutiant et paternaliste régi par le principe : n'est permis que ce qui est admis par les autorités...
A côté des informations qui ont été publiées sur la révolte des étudiants de Belgrade, il y a eu un silence presque complet sur le congrès syndical qui s'est réuni du 26 au 29 juin 1968. Or, ce Vle Congrès de la Confédération des Syndicats de Yougoslavie (C.S.Y.) a été l'arène d'une explosion de mécontentement ouvrier dépassant en ampleur et en importance sociale l'explosion de colère des étudiants.
Pendant quatre jours, des orateurs de diverses branches industrielles et régions de Yougoslavie se sont succédé à la tribune, et ont critiqué en termes souveni brutaux les conséquences de la « réforme économique ». L'ouvrier Milos Kicovic, parlant au nom des métallurgistes de Belgrade,
IEME INTERNATIONALE nos organes supérieurs qui sont coupables. Nous leur avons donné des revenus élevés et des villas. Nous nous chamaillons mutuellement à l'usine, mais notre argent va ailleurs. Le syndicat devrait défendre les intérêts des travailleurs et non ceux du gouvernement. » (Borba, 1er juin 1968).
Si puissant était le mécontentement exprimé au congrès de la C.S.Y. que Tito répéta la manœuvre qu'il avait déjà esquissée lors de la révolte des étudiants. Il prit la parole au Congrès et prononça un violent réquisitoire contre les conséquences négatives de la « réforme économique ». Ce réquisitoire confirme en tous points l'analyse publiée ici même de la crise sociale qui monte en Yougoslavie depuis plusieurs années (2). II place surtout en position pénible les apologistes étrangers du régime yougoslave qui, plus titistes que Tito, ont nié jusqu'à la dernière minute l'existence de cette grave crise sociale. Voici quelques extraits significatifs du discours de Tito .
* Divers phénomènes négatifs se sont accumulés au point de provoquer la révolte de nos citoyens. le sais que cette révolte d'en bas se manifestait depuis des années, mais cette fois-ci on a assisté pres qu'à une explosion du côté de notre jeune génération qui doit, naturellement, penser aussi à son avenir, à ce qu'elle va hériter. et à la façon dont elle devra agir ».
* La politique d'importation avait aussi ses faiblesses. Nous avons, par exemple, augmenté l'importation des produits que nous ne devrions pas importer. Quel n'a été, par exemple, le dommage causé par notre décision d'autoriser les importations de viande, d'acier et d'autres produits à des prix de dumping, au moment où nos producteurs s'étaient complètement orientés vers la production de viande, de fer, d'acier et de nombreux autres produits, etc. Tout cela a contribué à la stagnation de la production. Des travailleurs ont été licenciés. Le pouvoir d'achat des producteurs a baissé. Or, dès que diminue le pouvoir d'achat de nos travailleurs, de nos citoyens, la production est en stagnation, ou bien les stocks ne pouvant être écoulés augmentent Les produits s'accumulent, ce qui a souvent été le cas. En un mot, tout ceci a causé d'immenses dommages à notre économie C'est là un des principaux motifs de la stagnation de notre production. »
* Le chômage a augmenté. Mais nous n'avons pas pris de mesures efficaces pour le réduire. Nous nous sommes accommodés du fait que nos citoyens se rendent dans de Skoplie, de Liubliana s'est exclamé : • Nous en socialisme sur le papier ! », syndicats à défendre les et de Zagreb avons assez du et a appelé les justes revendications matérielles des ouvriers. A la veille du Congrès, Borba publia une lettre d'ur métallurgiste contenant des critiques extrémement dures à l'égard de la politique gouvernementale. * Nous devons constater, écrit-il, que maintenant, alors que l'auto-gestion ouvrière est assez développée chez nous, un appauvrissement de la classe ouvrière s'est produit; il s'agit de ceux qui produisent. Et alors que ceux-ci doivent lutter pour leurs droits élémentaires, 'autres s'enrichissent. Ceux qui possèdeni des maisons, des villas et des autos peuvent prendre des vacances, aller à la mer ou faire des excursions. Voilà pourquoi il ne faut pas s'étonnerque le syndicat soit en train de mourir lentement... Je condamne le syndicat parce qu'il a permis que le revenu d'un métallo suffise à peine pour survivre. Nos ouvriers se rendent à l'étranger ou sont chômeurs dans notre pays. Ce sont divers pays étrangers en quête d'un emploi. Nous nous sommes résignés à en tendre les gens critiquer, nous disions : eh bien, qu'ils critiquent... Nous n'étions pas prêts à nous adapter, à réagir et à résoudre rapidement les questions qui pouvaient être régiées. Nous nous étions orientés vers la modernisation et la reconstruction de no'tre économie, et nous savions que la conséquence en serait un surplus de maind'œuvre, car la modernisation exige des machines modernes et moins de travailleurs. Nous savions tout cela, mais - c'est une critique que je m'adresse à moi-même et à tous ceux qui en ont la responsabilité -nous ne nous sommes pas posé la question ve cavoir ce qu'il adviendrait de nos travailleurs quittant les entreprises. Nous ne nous sommes pas préoccupés d'eux. »
* Si quelqu'un possède trois maisons, s'il construit une villa ou une • petite maison de campagne » - et que celle-ci comporte dix, vingt, quarante, soixante lits qui sont loués à des étrangers - eh bien, une telle maison doit être confisquée si elle a été acquise par des procédés malhonnêtes. Mais si elle lui appartient, il faut augmenter les impôts pour l'empêcher de s'enrichir. C'est une manifestation d'accumulation privée de capitaux. Aussi les critiques des jeunes, selon lesquelles nous permettons à des éléments capitalistes de se manifester dans notre société socialiste, ne sont-elles pas sans fondements. Mais nous ne le permettrons plus à l'avenir. Toutes ces choses doivent être soumises à une révision. Mais ce doit être une révision radicale, équitable . pour toute la société. >
* Je mentionnerais par exemple lachat et l'utilisation de camions. Il y a même des médecins qui ont deux ou trois camions et des chauffeurs. Dans ces cas, les camions sont des moyens de production, c'est-à-dire d'enrichissement... • (Borba, 28, juin 1968).
Cette auto-critique de Tito est d'autant plus habile qu'il reconnait que ce sont les étudiants qui l'ont tiré de sa torpeur. Mais la question se pose : comment assurera-ton un véritable tournant? Démagogue à souhait, Tito a mis en cause « ceux qui prennent les décisions », c'est-à-dire la bureaucratie dirigeant la L.C.Y. et l'économie. Mais cette bureaucratie est restée en place après le Congrès des syndicats, comme elle létait avant le Congrès. Comment l'empêcher de saboter les décisions de ce
ION ALE 33 Congrès ? Sur ce sujet délicat, un lourd silènce s'appesantit.
Dans les pays de « démocratie populaire *, on a présenté les choses comme si l'ex plosion de mécontentement étudiant et ouvrier signalait la faillite du système d'autogestion ouvrière. Il n'en n'est évidemment rien. La différence, à ce propos, entre la Yougoslavie et les autres pays d'Europe orientale, réside non dans le fait qu'ailleurs les travailleurs seraient satisfaits et qu'en Yougoslavie ils ne le sont pas, mais dans la possibilité - encore trop limitée — des travailleurs yougoslaves d'exprimer leur mécontentement, possibilité qui s'oppose à l'oppression politique que les travailleurs subissent ailleurs et qui les empêche d'exprimer librement leurs revendications.
Ce qui a fait faillite en Yougoslavie, ce n'est pas l'embryon d'autogestion _ouvrière qui existe dans ce pays, mais sa combinaison hybride avec deux facteurs qui lui sont profondément antagonistes : le recours excessif aux mécanismes de l'économie de marché d'une part; le monopole de pouvoir politique entre les mains de la L.C.Y. (ou plus exactement la bureaucratie privilégiée qui domine la L.C.Y.) d'autre part.
Pour résoudre la crise dans le sens du socialisme, hybrides. II ouvrière, en nomique à il faut éliminer ces éléments faut généraliser l'autogestion donnant tout le pouvoir éco un Congrès des conseils ouvriers siégeant en permanence, qui appliquera une planification démocratique-centraliste de l'économie. Il faut établir la démocratie ouvrière sur le plan politique, établir le droit de tendance au sein de la L.C.Y., y adopter des statuts similaires à ceux qui avaient été proposés pour le XIVe Congrès du P.C. de Tchécoslovaquie, et autoriser tout groupement ouvrier qui respecte la constitution socialiste de la Yougoslavie, de jouir de droits démocratiques élémentaires, d'avoir accès aux moyens d'information, d'avoir le droit de réunion et de manifestation.
Les dirigeants de la L.C.Y. continuent à présenter les choses comme si tous ceux qui critiquent les conséquences sociales et économiques néfastes de la « réforme › sont des « staliniens » ou des « maoistes », des adversaires du système d'autogestion ouvrière. Il s'agit évidemment d'une calomnie démagogique. Ceux qui ont critiqué et qui critiquent les conséquences néfastes d'une excessive « décentralisation », avaient, des années auparavant, attiré l'attention sur les inévitables résultats de cette politique :
QUATR inégalité sociale croissante ; chômage; ac• cumulation privée de capitaux, baisse du taux de croissance de l'économie. A l'époque on les avait déjà accusés de « dogmatisme ». Aujourd'hui, Tito lui-même admet de facto que leurs avertissements se sont avérés exacts. Il faut rejeter résolument le dogme selon lequel l'autogestion ouvrière est inconcevable sans élargissement constant de « l'économie de marché socialiste ». Il faut en revenir aux vérita bles conceptions marxistes, baser l'autogestion sur la planification démocratiquement centralisée par les conseils ouvriers euxmêmes, et s'appuyer sur la lutte pour la baisse des prix de revient, plutôt que sur la lutte pour l'augmentation des chiffres de vente. L'intéressement matériel des travailleurs sera ainsi assuré, tandis que toutes les conséquences néfastes de « l'économie socialiste de marché » pourront être largement réduites.
Les événements de Yougoslavie ont en même temps démontré combien se trompent tous ceux qui affirment qu'un processus * graduel » de restauration du capitalisme s'est produit dans les pays où le capitalisme a été renversé. Aucun rétablissement du capitalisme n'est possible sans lutte de classe exacerbée, non seulement dans le domaine idéologique et politique, mais avant tout dans le domaine économique et social. Cette exacerbation est inconcevable sans une mobilisation et une intervention de la classe ouvrière, qui défend ses propres intérêts. La restauration du capitalisme présuppose que cette classe ouvrière soit préalablement battue dans une
IEME INTERNATIONALE telle lutte sociale violente. Elle ne l'a été nulle part. L'élévation du niveau de participation de la classe ouvrière à la vie politique, son niveau de conscience et sa combativité, restent les meilleurs remparts contre la restauration du capitalisme. C'est pourquoi, aussi paradoxal que cela puisse paraitre à première vue, c'est l'intervention militaire en Tchécoslovaquie qui a augmenté le danger — qui reste évidemment minime pour le moment — d'une telle restauration au lieu de le réduire, en provoquant à terme la démobilisation de la classe ouvrière. La même remarque s'applique aux entraves opposées en Yougoslavie à la libre discussion et à l'activité politique des travailleurs.
Cette invasion et la menace qu'elle a fait peser sur l'indépendance de la Yougoslavie, ont donné un coup d'arrêt momentané à la lutte des travailleurs et des étudiants yougoslaves contre les conséquences néfastes de la « réforme » économique. Mais il est clair que la défense du pays sera d'autant mieux assurée que sa cohésion interne se sera accrue, et que les causes principales du mécontentement des travailleurs auront disparu. Dans ce sens, la lutte contre le cours erroné, en matière de politique économique, de la L.C.Y., est une lutte pour une meilleure défense de la Yougoslavie socialiste, contre tous ses ennemis.
(1) Voir Quatrième Internationale, n° 34 (novembre 1968).
(2) Voir Quatrième Internationale, n° 20 (novembre 1966).