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La revue › n° 38

L'interprétation marxiste de la question juive

Nathan Weinstock · Quatrième Internationale, n° 38 · juillet 1969 · p. 52-57 · 4 254 mots

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Une nouvelle édition de la Conception matérialiste de la question juive de Abram Léon (1) vient de sortir de presse. Nous avons demandé à notre ami Nathan Weinstock, qui a préfacé l'édition italienne de ce classique du marxisme (2) d'en faire la présentation. Nous profitons de la circonstance pour signaler à nos lecteurs le livre Le sionisme contre Israël qu'il vient de publier aux Editions Maspero et à propos duquel nous reviendrons dans un prochain numéro.

Point n'est besoin d'insister sur l'importance que revêt la réédition du livre de Léon au moment où le rebondissement du drame palestinien et la réapparition, en Pologne • socialiste •, des symptômes de dégénérescence antisémites qui ont si tristement illustré l'apogée du stalinisme incitent les militants ouvriers à reprendre l'étude de la question juive à la lumière du marxisme. Dans ce contexte cette réimpression a la valeur d'un acte politique : elle met enfin à la portée de la nouvelle génération révolutionnaire une cuvre indispensable à toute approche marxiste du sujet.

Abram LEON

Classique de l'historiographie marxiste, mais devenu introuvable, le livre d'Abram Léon, dont l'édition originale a été publiée par les soins de la IVe Internationale en 1946 constitue en effet le point de départ obligé de toute réflexion sociologique sur l'histoire juive. Il est révélateur que cette tentative a peu près unique d'aborder la question par la méthode du matérialisme historique soit due à un militant trotskyste, alors que l'école stalinienne s'est révélée incapable au cours des dernières années de produire un seul ouvrage marquant sur elle. Cette carence du mouvement communiste « officiel • ne doit pas surprendre : on voit mal, en effet, comment la matière pourrait être abordée à fond sans mettre en cause la pratique stalinienne bureaucratique avec ses prises de position ambiguës sur le sionisme et ses rechutes périodiques dans l'antisémitisme. Ce n'est pas un hasard si, dans une préface rédigée par un ouvrage patronné par le P.C. italien qui procède à une mise en cause courageuse de la politique stalinienne, Umberto Terracini s'avère incapable d'en fournir une interprétation marxiste (3). La question juive est intimement liée, par essence, à la structure socio-économique. Il s'ensuit que toute analyse marxiste de la condition juive en Union Soviétique implique nécessairement une critique radicale du régime bureaucratique.

Après les éditions américaine et italienne du livre de Léon, voici donc enfin une nouvelle édition française, augmentée du texte de l'interview accordée par Trotsky à Mexico en 1938 au correspondant du Weg et à l'Agence Télégraphique Juive ainsi que d'une importante étude d'Isaac

(1) Abram Léon, La conception matérialiste de la question juive, Edition revue et préfacée par Maxime Rodinson. Préface originale de E. Germain. Textes complémentaires de Isaac Deutscher et Léon Trotsky. (Etudes et Documentation Internationales, Paris 1968.)

(2) II marximo e la questione ebraica, Ediz. Samonå e Savelli, Roma 1968.

(3) Gli ebrei nell' URSS. A cura di • Nuovi Argomenti • Garzante Editore, Milano 1966,

Deutscher sur l'évolution du judaïsme soviétique depuis la Révolution d'Octobre. Le professeur Maxime Rodinson a contribué pour sa part une importante préface et cette réédition prend ainsi l'allure d'une réhabilitation scientifique d'un auteur injustement méconnu par les spécialistes (4). Ajoutons que M. Rodinson s'est également chargé de revoir le texte original auquel il a ajouté quelques notes explicatives : on sait que le manuscrit n'a pu être revu par son auteur mort en déportation à Auschwitz.

On regrettera toutefois que l'éditeur ait omis de joindre au texte la bibliographie dont s'est servi Léon et qui aurait pu guider le lecteur dans d'éventuelles recherches.

Be livre représente en quelque sorte l estament spirituel d'Abraham Léon qui fu le dirigeant de l'organisation trotskyste en Belgique pendant l'occupation nazie et il témoigne éloquemment de ses capacités exceptionnelles. Pourtant l'auteur s'était vu contraint de rassembler sa documentation et de rédiger son manuscrit dans des conditions extrêmement pénibles, au milieu d'une activité débordante: déployée au service de la cause révolutionnaire. Il a néanmoins réussi à écrire un ouvrage qui compte sans doute parmi les plus beaux fleurons de l'historiographie marxiste.

Partant des observations pénétrantes du jeune Marx sur la nécessité de rechercher le secret de la survie des Juifs dans leur histoire, Léon a élaboré le concept de peuple-classe, comme schéma explicatif de l'histoire juive. C'est la fonction spécifique assumée par les Juifs au cours de leur histoire qui fournit la clé de leur conservation en tant que groupe social. Analysant successivement le rôle économique des Juifs durant la période précapitaliste, celle du capitalisme médiéval, celle du capitalisme manufacturier et industriel et, enfin celle de l'impérialisme, l'auteur a dégagé les variations de la condition juive qui correspondent à ces divers modes d'existence. La découverte de cette périodisation lui permet de réfuter avec brio les thèses idéalistes communément invoquées pour interpréter l'histoire juive. Il nous fait assister au cheminement de l'antisémitisme moderne, engendré par l'incapacité d'un capitalisme en état de crise permanente, d'intégrer les masses juives d'Europe orientale évincées de leurs professions traditionnelles par la dissolution de l'économie féodale. Léon nous fournit aussi une interprétation lumineuse des mécanismes psychologiques qui sous-tendent l'idéologie fasciste et de

ONALE 53 53 l'exploitation qu'elle a faite de la persistance du stéréotype médiéval de l'usurier juif dans le but de dénaturer l'anticapitalisme élémentaire des masses en antisémitisme. Enfin, après avoir esquissé la toile de fond de l'existence juive en Europe de l'Est depuis le XIXe siècle, il explique le développement de l'utopie sioniste en tant qu'idéologie de la petite bourgeoisie juive déclassée, éliminée de la vie économique par l'ascension des classes moyennes autochtones et privées de toute perspective d'avenir dans le cadre du capitalisme pourrissant.

Cette magistrale ébauche demeure la seule interprétation marxiste d'ensemble de la question juive. Certes, elle est datée. Plus d'un quart de siècle s'est écoulé depuis que Léon a été brutalement arraché à ses proches et à ses camarades. La question juive a acquis depuis lors de nouvelles et terrifiantes dimensions. Le lecteur d'aujourd'hui regrettera que l'auteur n'ait pu analyser les conséquences du génocide perpétré par les nazis, les répercussions de la dégénérescence bureaucratique sur la condition des Juifs dans les Etats ouvriers et la nature de l'Etat d'Israël. Mais, armés des résultats de ses recherches, d'autres militants parachèveront l'œuvre qu'il a entreprise. Un pas de géant a été accompli, et, en regard de l'immensité du terrain défriché par ce pionnier, la tâche qui échoit à ses continuateurs parait aisée.

En préfaçant cette réédition de la Conception matérialiste de la question juive, Maxime Rodinson lui apporte la caution de son prestige scientifique et personnel. | nous est agréable de lui en rendre hommage. Mais tout au long de sa longue introduction — 42 pages — le préfacier se livre à une critique serrée de la thèse de Léon. Bien qu'il estime que celui-ci ait su « surtout dessiner de façon substantiellement juste les grandes lignes de la "question juive"» et le loue d'avoir « eu raison sur l'essentiel, sur le capital », il formule des réserves d'une importance telle qu'elles mettent pratiquement en cause la validité du concept de peupleclasse comme principe explicatif de l'histoire juive.

Que l'on nous comprenne bien : rien n'est plus étranger à nos préoccupations qu'une

(4) Citons cependant parmi les rarissimes exceptions à cette règle Werner J. Cahnman (Socio-

Economic Causes of Antisemitism, • Social Problems Vol. 5, n° 1, juillet 1957 p. 22) dont l'hommage à Léon parait d'autant plus remardeabler qu'il ne partage nuellement les vues de ce quable qu'il ne partage nullement les vues de ce

UAT R absurde fidélité à la lettre du texte. Il serait indigne d'un marxiste de nier l'évidence scientifique et de se raccrocher maladivement à des conceptions dépassées au nom d'on ne sait quelle « fidélité » à l'auteur qui équivaudrait, en fait, à une trahison de son esprit. Il importe toutefois d'examiner si les observations de Rodinson anéantissent réellement les conclusions de Léon. A notre sens il n'en est rien. Le nécessaire « aggiornamento » du concept de peuple-classe requiert une réinterprétation de la pensée de

Léon plutót qu'une révision.

Résumons d'abord les critiques de Rodinson. Se fondant sur les écrits de nombreux spécialistes, il conclut que la théorie du peuple-classe « a une certaine valeur pour le monde chrétien occidental, notamment, à partir des Croisades, dans certaines limites (...) ». Mais ce facteur n'aurait pas joué au cours d'une période d'« un millénaire (au moins) », plus précisément dans l'Orient musulman (p. XIV): Dans ces régions, de même qu'en Occident avant le Xle siècle, on ne constaterait pas de spécialisation fonctionnelle des Juifs : tous les Juifs n'étaient pas commerçants et tous les commerçants n'étaient pas Juifs. La persistance de l'ethnie juive s'expliquerait par le pluralisme des Etats précapitalistes de l'Islam et de l'Occident chrétien jusqu'aux Croisades. C'est ce caractère « ouvert » des sociétés multinationales qui aurait permis le triomphe de la « tendance normale des communautés à persister dans l'existence et à défendre au niveau comunautaire les intérêts et les aspirations de leurs membres » (p. XXXI). Ce n'est qu'en Europe occidentale, à partir du bas Moyen-Age, que se serait précisée l'orientation de beaucoup de Juifs vers le commerce en général, celui de l'argent en particulier, aboutissant ainsi à transformer effectivement les Juifs en peuple-classe.

Que faut-il en penser ?

Avant toute chose, précisons le sens du concept de peuple-classe que Rodinson intèrprète en maints endroits de manière si schématique et étriquée qu'il frise la caricature.

(1) En qualifiant les Juifs de peuple-classe, Léon n'affirmait aucunement que tous les Juifs, sans exception, s'étaient caractérisés à un moment donné de leur histoire par une spécialisation fonctionnelle à laquelle tous les non-Juifs du pays sans exception restaient étrangers. Il s'agit évidemment d'une loi tendancielle admettant de nombreuses exceptions. L'essence même de la théorie ne

IEME INTERNATIONALE réside d'ailleurs pas dans l'affirmation que les Juifs étaient des commerçants mais bien dans la constatation que les occupations professionnelles des Juifs apparaissaient comme la matérialisation visible de l'économie monétaire dans une société essentiellement fondée sur les valeurs d'usage. Nous verrons même, plus loin, que la structure du peupleclasse suppose paradoxalement l'existence d'autres couches sociales juives non commerçantes. Au reste, Léon n'a jamais. nié l'existence de ces couches juives atypiques : sa thèse est précisément que les catégories de Juifs indépendantes du capital commercial et usuraire tendaient à se fondre graduellement dans la masse par opposition à celles qui s'étaient spécialisées dans ces branches et conservaient, grâce à cette fonction spécifique leur identité de groupe (voir pp. 27-28 et 61-62 de la nouvelle édition).

(2) II est également erroné de prêter à Léon l'opinion que la fonction spécifique des Juifs dans la société précapitaliste implique qu'ils aient tous été commerçants (ou usuriers). Au contraire, il a insisté sur le fait que dans l'Empire romain • la majorité des Juifs se composait certainement de petites gens dont une partie (tirait) sa subsistance directement ou indirectement du commerce : colporteurs, débardeurs, petits artisans, etc. (p. 56, souligné par nous). Cette précision est capitale car le judaïsme d'Orient a justement conservé dans une grande mesure une structure professionnelle analogue à celle des communautés juives de l'Antiquité romaine.

(3) Léon a décrit la transformation des Juifs en peuple-classe - fondement de leur conservation par l'histoire - comme un processus de sélection permanent s'étendant sur plusieurs siècles et qui s'est renouvelé et poursuivi continuellement après la spécialisation fonctionnelle initiale. (voir pp. 61-62).

Ces points étant acquis, abordons méthodiquement les objections de Rodinson. On examinera successivement ses observations relatives à l'apparition tardive de la spécialisation fonctionnelle, à l'existence durant le Moyen-Age chrétien de professions juives incompatibles avec le statut de peuple-classe, à la structure sociale atypique des Juifs des pays d'Orient et à l'explication de la survie du peuple juif par le caractère multinational des Etats précapitalistes.

(1) L'apparition tardive de la spécialisation fonctionnelle. La longue description faite par Goitein (5) du processus de « transformation des Juifs, peuple jusqu'alors essentiellement adonné aux métiers manuels en un groupe dont l'occupation principale devient le commerce », mutation accélérée par lévolution économique de l'Empire musulman après sa dislocation, ne constitue pas une réfutation de la thèse de Léon, loin de là. Elle illustre, au contraire, remarquablement sa vision de la formation du peupleclasse. Il en va de même de l'analyse que fait Baron (6) de la conversion des Juifs en population essentiellement commerçante avec une forte prédominance du commerce de l'argent, processus qui s'est poursuivi pendant des siècles pour atteindre son point culminant au Xlle siècle. Ces tendances fondamentales qui se sont fait sentir le plus nettement dans la chrétienté occidentale éclairent précisément le processus décrit par Léon. Ajoutons à ces descriptions de la formation du peuple-classe une troisième confirmation, celle que fournit Michaël AviYonah (7), qui a étudié la lente disparition du judaïsme palestinien et notamment des agriculteurs de Galilée, progressivement assimilés par la population environnante. Seule la petite fraction de la communauté juive de Palestine qui se distinguait par sa fonction commerçante a survécu en tant que telle, dans la mesure où elle présentait les particularités socio-économiques qui caractérisaient les communautés. juives de la diaspora (8). Il est tout de même paradoxal de vouloir réfuter la thèse de Léon en invoquant le processus de sélection qui met justement en lumière la formation du peupleclasse.

Au surplus, les auteurs cités précédemment insistent sur l'achèvement tardif du processus de sélection mais précisent qu'il avait déjà été entamé plusieurs siècles auparavant. Or, Léon n'a jamais affirmé que la mutation professionnelle des Juifs avait été brusque ou rectiligne : comme toute loi tendancielle, la constitution du peuple-classe doit s'apprécier à travers la dialectique concrète de l'histoire qui n'exclut pas a priori des fluctuations intermittentes.

(2) Les professions incompatibles avec l'hypothèse du peuple-classe exercées par les Juifs au cours du haut Moyen Age en Occident. Se fondant sur les travaux de Bernhard Blumenkranz (9), Rodinson conteste absolument la spécialisation fonctionnelle des Juifs durant cette période de l'histoire. Observons en passant qu'une étude récente d'une historienne hollandaise, fondée sur des sources de premier ordre, confirme pour l'es-

ONALE 55 sentiel la structure sociale particulière des Juifs occidentaux au cours des périodes mérovingienne et carolingienne (10).

Mais en fait les recherches de Blumenkranz sont loin de présenter le. caractère décisif que Rodinson. leur prête. Suivant l'énumération même de cet auteur, les professions exercées par les Juifs à cette époque étaient essentiellement de nature commerciale (marchands, commerçants, propriétaires d'entreprises artisanales, prêteurs sur gages, armateurs, marchands d'esclaves, orfèvres) (11). On relève néanmoins dans la liste d'occupations qu'il fournit certaines professions qui paraitraient infirmer la thèse du peuple-classe. Citons le cas des Juifs pauvres de Sicile, souvent petits fermiers - mais, précise Blumenkranz (12), et cette remarque et évidemment capitale, ils se sont rapidement convertis au christianisme : la théorie de Léon sur l'assimilation des couches qui perdent leur fonction spécifique s'en trouve donc vérifiée - et celui des Juifs vignerons ou propriétaires terriens.

En ce qui concerne la propriété foncière, Léon faisait observer que les terres appartenant à des Juifs constituaient essentiellement le fruit d'opérations spéculatives de nature usuraire ou commerciale (13) et que les véritables propriétaires terriens juifs ne tardaient pas à s'assimiler en perdant leurs traits spécifiques (Pp. 75-76). Quant aux agriculteurs Juifs et les vignerons en particulier, nous y reviendrons à l'instant.

(3) La structure sociale atypique des Juifs vivant dans les pays musulmans. Sans aucun doute, la structure professionnelle diversifiée des communautés juives d'Orient représente le défi principal que Rodinson lance

(5) S.D. Goitein, Jews and Arabs, New York 1955, pp. 115-124. Rodinson cite p. XXX l'édition française de cet ouvrage.

(6). Salo W. Baron, •A Social and Religious History of the lews, 2nd Edit., vol. IV, New York 1957, p. 150, cité par Rodinson dans la traduction française (p. XXXVI).

(7) Michaël Avi-Yonah, Geschichte der Juden im Zeitalter des Talmud, Berlin 1962, spécialement pp. 85 et suiv. et pp. 133 et suiv.

(8) Ibidem, p. 272.

(9) Bernhard Blumenkranz, Juifs et Chrétiens dans le monde occidental 430-1096, Paris - La Haye 1960.

(10) Lea Dasberg, Untersuchungen über die Entwertung der Judenstatus im 11. Jahrhunderts, Paris -La Haye 1965, pp. 93 et suiv.

(11) Cf. Blumenkranz, op. cit., pp. 30-32 et 335. Voir aussi, du même auteur, Les auteurs chrétiens latins du Moyen Age sur les Juifs et le judaisme, Paris - La Haye 1963, spécialement p. 74, note 6.

(12) Blumenkranz, Juifs et Chrétiens..., p. 32. Voir également Werner J. Cahnman, Role and Significance of the Jewish Artisan Class, • Jewish Journal of Sociology •, vol. VII, nº 2, déc. 1965, pp. 209 et 211.

(13) C'est ce que confirme Baron, op. cit., vol. IV, p. 13.

QUATR à la validité du concept de peuple-classe. La plupart des recherches qui se rapportent au judaïsme sépharade ont été publiées depuis la deuxième guerre mondiale de sorte que Léon n'a pas pu en prendre connaissance. Elles soulignent que les populations juives des pays d'Orient se distinguent fondamentalement des communautés israélites en Occident par l'importance exceptionnelle de l'artisanat, caractéristique propre au judaisme méditerranéen en général (14).

Il s'agit donc d'examiner le rôle et la signification de cette couche sociale que la plupart des historiens ont ignorés. Pour peu qu'on s'efforce de dégager la structure de cet artisanat juif, on y distingue aisément trois groupes de professions distincts :

— le premier se compose des corporations dont les membres pourvoient directement aux besoins internes des communautés juives (boulangers, meuniers, bouchers, barbiers, etc.) et qui apparaissent indispensables au maintien et au fonctionnement mêmes de la communauté (15). On voit que Rodinson a tort de supposer que le concept de peuple-classe exclut par définition la coexistance au sein de l'ethnie juive d'occupations non-commerciales. Il faut peut-être inclure dans cette catégorie les viticulteurs (importance rituelle du vin) encore que cette profession soit liée au commerce international et à la bureaucratie communautaire (scribles, rabbins, etc.) (16).

- Le deuxième groupe de métiers dérive directement des activités commerciales spécifiques du peuple-classe dont elle forme le prolongement naturel. Les artisans qui en font partie jouissent généralement d'un statut privilégié : orfèvres, bijoutiers, lapidaires, travailleurs de la soie et des industries de luxe (17). Il s'agit donc d'une main-d'œuvre tirant directement sa subsistance des activités commerciales principales.

On peut reprendre ici à bon escient l'image que trace Rodinson d'une communauté se centrant autour des membres exerçant une activité commerciale, sans y voir comme lui une exception à la théorie du peupleclasse (p. XXXVIII).

La dernière série d'occupations est celle des basses professions, secteur artisanal marginal issu d'une dégradation de la condition marchande juive antérieure, comme au Yémen (18). Cette déchéance rappelle étrangement le sort des Juifs déclassés en Europe occidentale à la fin du Moyen-Age : chiffonniers, colporteurs, teinturiers... (Léon, pp. 87-89). On observe ici un cas particulier de la nature interstitielle de l'activité éco-

IEME INTERNATIONALE nomique juive — incarnation du capital dans une société à prédominance agraire - qui découle incontestablement des fonctions intermédiaires occupées par le peuple-classe (19). Souvenons-nous de la description marxienne des Juifs polonais vivant dans les pores de la société.

Pris dans son ensemble, l'artisanat juif appartenait tout naturellement aux classes moyennes juives situées entre l'aristocratie et les classes laborieuses (20). Il peut être considéré comme ayant été directement ou indirectement tributaire de l'activité commerciale, conformément à la description que Léon nous a laissée des masses juives de l'Empire romain. En outre, la majorité des artisans juifs étaient de petits commerçants vendant leurs produits au consommateur et faisant crédit à leurs clients. Ils s'apparentaient ainsi dans une certaine mesure aux prêteurs sur gages (21). Enfin, Cahnman (22) souligne que tous ces artisans sans exception se trouvaient au service d'employeurs juifs, ce qui fait clairement ressortir leur insertion dans un circuit économique spécifique ainsi que le caractère marginal de leur activité. Ainsi la diversité des professions juives ne contredit pas la spécificité de leur fonction économique : le judaïsme oriental constituait sans doute un peupleclasse différencié, mais un peuple-classe quand même. Reconnaissons toutefois que nous sommes manifestement confrontés avec un cas limite.

L'existence à certaines époques d'une classe d'agriculteurs juifs n'invalide nullement cette thèse. Encore qu'il faille se garder de les confondre avec les fermiers juifs ne cultivant pas leurs terres eux-mêmes - cas le plus fréquent (23) - et dont le mode d'existence confirme que la propriété foncière juive résulte de transactions commerciales. En effet, les cultivateurs juifs n'étaient pas des paysans ordinaires. Ils se spécialisaient dans la viticulture et la production laitière, maraichère ou fruitière : formes

(14) Cahnman, lement p. 209.

(15) Ibidem, pp. 157-158 et

(16) Baron,

(17) Ibidem, Signiticance, P

(18) Cahnman Cf. Sidney especially in Centuries, Londı suiv.

(19) Cahnman, sUiV.

(20)Ibidem,

(21) Ibidem, p.

(22) Ibidem, p.

(23) Baron, op. (23) Baron, op.

Role and Significance.... spécia-

213, Cf. Baron, op. cit., vol. IV.

cit., vol. IV p. 215.

et Cahnman, Role and

Role and Significance....

p. 211.

of

Asia, of Asia, the

Sixteenth and

Seventeenth on - New York 1920, pp. 176 et

Role and Significance, Pp. 215 et

219.

216.

216.

cit., vol. IV. p. 155.

cit., vol. IV. p. 155

164.

p.

P. 213-215.

Mendelssohn, The lews d'agriculture étroitement liées à l'économie urbaine, exigeant d'importants investissements en capital et orientées vers l'échange (24). C'est parce que cette agriculture intensive s'intégrait à l'économie monétaire que les exploitatione se situaient d'ailleurs en lisière des villes médiévales et parfois même à l'intérieur de l'enceinte urbaine.

Nous voilà tout de même loin de l'agriculture féodale fondée principalement sur les valeurs d'usage 1

Quant à l'agriculture juive traditionnelle antérieure au processus de sélection qui converti les Juifs en peuple-classe, elle n'a cessé de décliner depuis la fin de l'Antiquité pour disparaitre avec l'ascension de l'Islam (25).

(4) L'explication de la conservation du peuple-classe par le caractère multinational des Etats précapitalistes. Enfin, on ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine déception à la lecture de l'interprétation peu convaincante que Rodinson suggère de la survie des Juifs dans les sociétés précapitalistes. L'atmosphère de tolérance propre aux Etats barbares pluralistes explique sans doute l'absence relative de contrainte religieuse (bien que ce raisonnement rappelle fâcheusement celui de la vertu dormitive de l'opium). Mais elle ne fournit aucunement la clef du maintien de l'ethnie juive à travers les âges — contrairement aux autres peuples de l'Antiquité - et moins encore la raison de la structure sociale particulière. On peut s'étonner que le préfacier, orientaliste distingué, ne se soit pas interrogé sur le parallèlisme évident entre la conservation de la minorité juive et la survie des Coptes ou des chrétiens nestoriens. Ce rapprochement suggère que l'interprétation correcte du phénomène réside dans la généralisation de la théorie du peuple-classe, de manière à inclure dans son champ d'application l'ensemble des minorités socio-religieuses ou allogènes assumant des fonctions économiques intermédiaires au sein des sociétés précapitalistes.

Un des exemples les plus frappants de l'intérêt qu'il y aurait à étendre le concept forgé par Léon à d'autres communautés ethniques est celui des Chinois de l'Asie du SudEst (26). Comme les marchands juifs du Moyen-Age, ils se sont adonnés au commerce des articles de luxe: comme les Juifs encore, ils ont constitué dans les villes d'Extrême-Orient une collectivité de marchands et d'usuriers. Au fur et à mesure du développement d'une classe bourgeoise indigène, ils ont dû faire face, eux aussi, à

ONALE 57 des mesures gouvernementales oppressives (Indonésie, Philippines, Birmanie, etc), voire à d véritables pogromes (Indonésie) (27). Détail significatif, l'agriculture pratiquée par les Chinois d'Outre-Mer, en Malaisie par exemple, s'oriente spécifiquement vers les produits à rendement élevé destinés au circuit commercial urbain.

Ces considérations n'épuisent certainement pas le sujet. Nous avons uniquement tenté de montrer que les faits invoqués à l'encontre de la théorie de la fonction spécifique des Juifs, représentants du capital commercial dans une société à base d'économie naturelle, sont susceptibles d'être intégrés dans le concept de peuple-classe. On ne peut qu'être reconnaissant à Maxime Rodinson d'avoir relancé par sa brillante introduction au livre de Léon un débat qui enrichira incontestablement le marxisme.

N.B. - C'est seulement après avoir achevé la rédaction de cette étude qu'il nous a été donné de prendre connaissance du remarquable exposé que le Prof. S.D. Goitein vient de consacrer à la condition sociale des communautés juives en terre d'Islam (lewish Society and Institutions under Islam, • Cah. d'Hist. Mondiale •, vol. XI [1969], n° 1-2). Or, sur plusieurs points importants, l'éminent spécialiste étaye notre argumentation. Ainsi, s'agissant des Juifs égyptiens de l'époque classique de la. civilisation islamique (‡ 900-1200), il souligne que ces derniers ne cultivaient pas eux-mêmes les terres qu'ils possédaient ou exploitaient (p. 175). II insiste pareillement sur la filiation directe entre la pratique du commerce et du négoce et la spécialisation fonctionnelle dans certaines branches particulières de l'artisanat (p. 179). En ce qui concerne les Juifs de basse condition, il apporte une précision fort intéressante : en réalité les fonctions dégradantes exercées par les Juifs yéménites (entretien des latrines, etc.) constituaient certes une humiliation délibérée d'une communauté non-musulmane, mais elles n'affectaient nullement le statut social des intéressés. L'artisan juif ne perdait pas pour autant l'estime de ses concitoyens, au point que ceux-ci s'adressaient à lui avec déférence du titre de maitre (pp. 175-176).

En passant, l'auteur relève le particularisme socio-économique des Chrétiens d'Orient (pp. 174-176).

(24) Ces caractéristiques de l'agriculture juive sont soulignées expressément par Baron, op. cit., p. 29 et surtout p. 162.

(25) Ibidem, pp. 151 et 164

(26) Cf. Lois Mitchison, The Overseas Chinese, London 1961.

(27) Le titre d'un des premiers pamphlets. antichinois, imprimé en Thailande en 1914 et de style carrément • antisémite • est éloquent ; • Les Juifs de l'Orient, »

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