Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 38

Les livres

L. Couturier · Quatrième Internationale, n° 38 · juillet 1969 · p. 58-61 · 2 543 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

L'Internationale Communiste après Lénine de Léon

Dans l'Humanité du 31 mai 1969, paru la veille du premier tour de l'élection présidentielle française, on pouvait lire en première page un appel de Jacques Duclos s'adressant indifféremment aux travailleurs, aux paysans chassés de leurs terres et aux artisans, petits commerçants et petits industriels « lésés dans leurs incapitalistes? lactérêts par les monopoles capitalistes », en quatrième page une réaffirmation de l'accord du Parti pour que la qualité d'ancien somie a, eso accor, ue ne denarato d'Al. combattant soit reconnue aux anciens d'Al« l'Amicale des Communistes de la police » appelant les fonctionnaires de cette corporation « nombreux à souhaiter de réels changements » à voter Jacques Duclos le l°r juin.

Ce dernier texte a dû gêner même la rédaction du journal, car il est relégué en un coin de page et écrit avec les petits caractères que l'Humanité réserve aux rectifications et démentis qu'elle est obligée de passer.

Au cours de sa campagne électorale, le P.C.F. s'est surpassé dans la démagogie électoraliste. Son candidat a promis de satisfaire les revendications d'à peu près toutes les catégories sociales de Français à l'exception de ceux qui n'en ont point (c'est-à-dire la haute finance et la très grande bourgeoisie industrielle), il s'est composé un personnage de bon radical truculent et inoffensif, éminemment rassurant, adversaire de toute forme de violence, un « Doumergue de gauche » comme on a pu l'appeler.

Cette métamorphose a laissé plus d'un militant communiste pantois. Ce n'est pas avec un tel langage, et avec de telles perspectives qu'un nouveau Mai peut aboutir

(1) Presses Universitaires de France, éditeur Paris.

Trotsky (1) en France. Certains se disaient : « Duclos manœuvre. Il ne faut pas effrayer les classes moyennes ni même les travailleurs les moins combatifs. Quand ils auront fait un bout de chemin avec nous et qu'ils auront pris l'habitude de nous cotoyer, nous irons plus loin et ainsi de suite jusqu'au moment où nous pourrons faire la révolution ».

C'est à eux en particulier que s'adresse la réédition de l'Internationale Communiste après Lénine, écrit en 1928 par Léon Trotsky. Les pages sur le caractère secondaire et subordonné des manœuvres dans une stratégie révolutionnaire semblent avoir été écrites hier pour fustiger la politique du P.C.F. et de quelques autres avec cette différence que les diverses manœuvres empiriquement décidées par la III° Internationale de la fin des années 20, se sont transformées en une véritable stratégie permanente. Lorsque Duclos et consorts s'adressent aux officiers républicains, aux petits patrons, aux « Français d'origine juive » et aux sportifs, ils n'es quissent plus des manœuvres, ils appliquent la ligne stratégique du P.C.F. qui est d'unir en un vaste front toutes les victimes des monopoles pour pacifiquement modifier la société.

Il est devenu évident que c'est lorsqu'il parle du socialisme, de la lutte de classe et de la nécessité de faire la révolution que le P.C.F. manœuvre en 1969. Il le fait épisodiquement quand il s'adresse à un audi toire plus ou moins contaminé par les idées « gauchistes ». Il est juste de reconnaître que de telles manœuvres ont été exceptionnelles au cours de sa récente campagne électorale.

Le militant qui aura la curiosité de feuilleter l'ouvrage ira de découverte en découverte. Certes dans la « Critique du projet de programme du 6° Congrès de l'Internationale Communiste » qui occupe la majeure partie de l'ouvrage, Trotsky analyse des événements aujourd'hui mal connus comme les mouvements insurrectionnels allemands de 1921 et 1923, le Comité anglo-russe (sorte d'union sacrée entre les syndicats soviétiques et les Trade Unions), la révolution chinoise de 19251927. Mais la méthode qu'il utilise et les conclusions qu'il tire sont on ne peut plus actuelles sur de nombreuses questions.

Ce qui transparaît en filigrane, c'est le rôle décisif du Parti révolutionnaire, c'està-dire de la volonté humaine consciente dans le déroulement des événements historiques. Combien avons-nous vu de théoriciens cherchant à justifier leur opportunisme par le souci de coller au réel, de ne pas aller plus loin que ne le désirent les masses. J.F. Revel, malgré la perspicacité et les qualités de polémiste dont il a fait preuve dans plusieurs de ses ouvrages, a démontré dans l'Express qu'il n'avait malheureusement rien compris à cette thèse essentielle du marxisme révolutionnaire. Pour lui, Trotsky se contente d'accabler de reproches amers tous ceux qui ne pensent pas comme lui et ne tient aucun compte des conditions objectives qui ont rendu impossible la révolution dans les pays industrialisés.

Ce que Revel (et bien d'autres) ne voit pas, c'est que la détermination du parti révolutionnaire, • sa capacité à en imprégner les larges masses fait aussi partie des conditions objectives. Les seules conditions économiques, sociales et politiques de l'an 1917 ont permis l'écroulement du tsarisme en Russie, elle n'auraient jamais permis la prise du pouvoir par le prolétariat en octobre. Il y fallut le travail opiniâtre du parti bolchévique et le rôle individuel de Lénine fut décisif. On peut affirmer avec une quasi-certitude que, sans le retour de Lénine en avril 1917, la ligne du Parti aurait été très ondoyante pendant plusieurs mois et cela aurait pu suffire pour que la bourgeoisie écrase les soviets et instaure un régime à elle, plus stable que la dualité du pouvoir qui rè gnait alors en Russie.

De la même façon, si l'échec des révolutions allemande de 1923 et chinoise de 2527 n'avait été dû qu'à l'inadéquation entre les conditions objectives du moment et l'objectif révolutionnaire, il n'aurait pas été possible à l'Opposition de gauche de prédire la défaite en la faisant découler de façon rigoureuse de la ligne politique du Parti censé diriger les masses.

Cette discussion n'est pas du tout de caractère historique. Le P.C.F. affirme qu'en Mai 1968, la situation n'était pas révolutionnaire parce que la majorité de

IONALE 59 la population n'était pas gagnée à l'idée du socialisme. Cette position est soutenue à quelques variantes près par tous les représentants de la gauche officielle. Or, les travailleurs et la bourgeoisie française ont offert une illustration inattendue à la démonstration de Trotsky. Le mouvement a commencé sur des bases revendicatives mais l'étincelle fut politique: ce fut une grève générale de 24 heures accompagnée d'une manifestation de solidarité avec les étudiants victimes de la répression, un mil. lion de travailleurs se retrouvaient le 13 mai place de la République. Les premières grèves avec occupation d'usine sont enregistrées le lendemain, le 17 mai les grévistes sont trois cent mille, le. 18 mai un million, le 21 mai 8 millions (dont un million et demi de métallurgistes), le 23 mai ils sont 9 millions, soit près de la moitié des salariés. Pendant que l'Humanité et le P.C.F. clamaient que la grève était strictement revendicative (puisque spontanément les ouvriers ne plaçaient pas la dictature du prolétariat dans leurs cahiers de revendications), l'Etat bourgeois, lui, percevait à merveille les répercussions politiques de cette action revendicative d'un type un peu particulier. Alors que les syndicats de police manifestaient leur mécontentement, dans les ministères désertés les directeurs de cabinet faisaient leurs adieux à leurs collaborateurs, les soldats du contingent étaient consignés dans les casernes, avec interdiction d'avoir des contacts avec l'extérieur, le Général se taisait et les drapeaux rouges flottaient sur les gares, les usines, les Facultés.

Dans les quelques jours qui précédèrent le discours décisif du 30 mai de de Gaulle, le pouvoir n'existait plus, on ne voyait plus un policier dans la rue, la classe dirigeante était dans un état de démoralisation totale. Ces quelques jours étaient décisifs, des dizaines de milliers de militants ont senti de façon quasi intuitive qu'à ce moment un parti révolutionnaire pouvait passer à l'action avec le maximum de chances de succès. Bien entendu cela n'aurait pu s'improviser : l'ardeur combative, l'influence dans les masses, la désagrégation de l'armée ne s'obtiennent pas par l'effet magique d'un discours de Waldeck Rochet, des années de travail obstiné sont nécessaires avec comme perspective de préparer les militants et la majorité des travailleurs à passer à l'action révolutionnaire directe lorsque les circonstances le permettront.

« Deux ou trois jours de changement brusque décident parfois du sort de la révolution internationale pour des années » affirme Trotsky et encore : « Les paroles de Lénine, selon lesquelles deux ou trois journées peuvent décider du sort de la révolution internationale, ne pouvaient

QUATRI être comprises au temps de la II° Internationale. A notre époque, au contraire, elles n'ont eu que trop de confirmations négatives, à l'exception d'Octobre ».

Ces deux ou trois journées se sont répétées de façon uniforme en France, en Italie, en Grèce, en Belgique, pour ne parler que de l'Europe, et jamais les directions du P.C. ne les ont remarquées, elles n'ont d'ailleurs jamais découvert de situation révolutionnaire depuis le début des années 1930, et d'astucieux militants ont fait observer que le cadeau le plus empoisonné qu'aurait pu faire le P.C.F. aux Vietnamiens aurait été de leur parachuter

Rochet pour leur expliquer le rapport de forces et la situation objective ne leur donnaient aucune chance de succès, d'abord contre les Français, ensuite contre l'impérialisme américain...

Nous n'insisterons pas sur le développement de Trotsky à propos de « la crise de la direction révolutionnaire à la veille du passage à l'insurrection ». Trotsky y démontre qu'inévitablement apparaît un groupe de droite impressionné par le saut à succès non garanti que représente l'insurrection armée. Il songeait à Zinoviev et Kamenev à la veille d'Octobre et à la direction du P.C. allemand en 1923. En 1928, les partis communistes n'étaient pas encore complètement bureaucratisés et Trotsky escomptait leur redressement possible. Les tentatives opportunistes devaient être combattues grâce à l'armement idéoLaique et à la fermetó de l'ensemble du logique et à la fermeté de l'ensemble du

A l'heure actuelle, la loi est inverse: on peut affirmer qu'au moment où surgit une situation révolutionnaire (ne parlons pas de phase pré-insurrectionnelle) se développent dans le Parti et surtout en dehors de lui des groupes de gauche qui refusent la capitulation permanente proposée par la direction : cela fut apparent notamment chez les intellectuels du P.C. et chez les jeunes, le développement spectaculaire de la J.C.R. puis de la Ligue Communiste en est le résultat.

Du chapitre « programme de la révolution internationale ou programme du socialisme dans un seul pays », nous ne détacherons que deux idées-force que le lecteur conviendra qu'il y avait quelque mé. rite à les formuler alors.

La première, c'est que les Etats-Unis sont en train de prendre la suprématie mondiale sur tous les plans et que l'Europe capitaliste sera tôt ou tard colonisée par eux. Etant donné que la classe ouvrière européenne prendra le pouvoir avant celle des Etats-Unis, le mot d'ordre

EME INTERNATIONALE à opposer à ce péril menaçant est celui des Etats-Unis soviétiques d'Europe. Trotsky prévoit que l'Amérique du Nord est appelée à constituer « la force contrerévolutionnaire principale qui se montrera de plus en plus attachée au maintien de « l'ordre » dans chaque coin du globe terrestre ».

Signalons que cette thèse déjà révolutionnaire en 1928 avait été présentée par Trotsky en juillet 1924 dans son rapport à l'Assemblée des vétérinaires de Moscou el qu'elle avait donné lieu à d'innombrables attaques de la fraction stalino-zinoviétiste. Dans le numéro du 5 décembre 1924 des Cahiers du Bolchévisme où est paru le texte de Trotsky, on peut savourer une virulente sortie de Treint (alors dirigeant de la région de Paris du P.C.) prophétisant que l' « impérialisme américain miné par l'intérieur, deviendra de moins en moins capable de dominer le resté du monde capitaliste où s'opèrent déjà des regroupements impérialistes en vue de ré sister à la menace d'hégémonie du capital financier des Etats-Unis ».

Vraiment les actuels dirigeants du P.C.F. ont des lettres de noblesse en ce qui concerne la capacité de prévoir, essentielle pour un marxiste.

La deuxième idée est maintenant classi. que : c'est l'impossibilité de construire une société socialiste achevée dans les limites d'une nation. Cette thèse est dé. veloppée dans un article publié dans le même ouvrage, intitulé « le Socialisme dans un seul pays ».

On pouvait croire qu'avec la « déstalinisation » et l'extension du « camp socialiste » la théorie élaborée hâtivement par Staline en 1924 pour justifier son abandon de la révolution mondiale serait reléguée au rayon des monstres historiques. L'ironie de l'Histoire veut que ce soit au moment où pour assurer leur développement socialiste, Cuba, le Vietnam, l'Albanie (pour ne prendre que des exemples très clairs) sont obligés de s'appuyer sur d'autres pays socialistes, où les relations économiques entre l'Est et l'Ouest se multiplient, c'est à ce moment que les victimes des méthodes staliniennes reprennent, en l'accommodant, une thèse de leur bourreau alors que ses descendants directs se payent le luxe de dire le contraire :

La Chine ne veut compter que sur ses propres forces, les délégués roumains font du scandale dans les conférences communistes internationales lorsqu'on attaque leur politique et semblent faire une grâce en assistant aux réunions du COMECON, les Italiens ne jurent que par la non-ingérence dans les affaires des Partis communistes et des Etats socialistes.

De son côté l'U.R.S.S. se fait le champion de la division socialiste du travail, de l'harmonisation des économies et de l'ingérence politique, économique (et militaire..) dans les affaires des autres Etats ouvriers.

La capitulation et l'élimination prévue par nous (2) de la direction Dubcek après l'invasion de la Tchécoslovaquie par les armées soviétiques aidées de celles des «pays frères», ont montré que la lutte antibureaucratique dans les pays de l'Est ne peut en aucun cas se limiter aux frontières nationales. De la même façon que Che Guevara appelait à l'éclosion de deux ou trois Vietnam pour éparpiller les forces de l'impérialisme américain, seule l'apparition de deux ou trois Prague aurait pu créer de véritables difficultés à la bureaucratie soviétique. Trotsky ne pouvait prévoir cette nouvelle dimension de sa théorie de la révolution permanente.

Varsovie, Budapest et Prague ont révélé la nécessaire dimension européenne de la révolution antibureaucratique dans les pays de l'Est.

Une partie importante de l'Internationale Communiste après Lénine est consa-

(2) Voir l'éditorial de Quatrième Internationale, novembre 1968 (n° 34).

LIVRES Léon TROTSKY, 1905 (Editions de Minuit).

crée à la révolution chinoise de 19251927. Nous n'y insisterons pas car les conceptions de Trotsky sur ce sujet sont main. tenant mieux connues. Disons simplement qu'on y trouve une analyse perçante et prophétique de la bourgeoisie nationale dans les pays coloniaux, de son caractère profondément contre-révolutionnaire qu'au. cun événement récent n'est venu infirmer.

Dans le pamphlet « Qui dirige aujourd'hui l'Internationale Communiste ? », Trotsky se livre tout entier à sa verve de polémiste mais de polémiste documenté et soucieux d'agcomplir un travail de salubrité politique, il ne s'autorise aucun coup bas, le seul énoncé du passé et des attitudes des dirigeants d'alors suffit à les situer définitivement aux yeux des générations présentes et à venir : cette tâche n'était inutile car certains d'entre eux (Kussinen, Manouilsky, Kolarov, Varga) étaient encore en fonction il y a quelques années.

Pour conclure nous dirons qu'après Mai 1968 en France et l'invasion de la Tchécoslovaquie, l'Internationale Communiste après Lénine est vraisemblablement l'ouvrage de Trotsky le plus actuel, le plus utile pour les militants ouvriers désireux de comprendre pourquoi depuis 40 ans les situations révolutionnaires n'aboutissent qu'à des défaites et comment on peut rompre cet enchaînement.

L. COUTURIER.

Une erreur sur cette page ?