Comme il fallait s'y attendre, le IX° Congrès du P.C. Chinois, aboutissement d'une lutte commencée en novembre 1965, a représenté fondamentalement la restructuration du Parti et sa réaffirmation comme instrument primordial de direction et d'hégémonie dans tous les domaines de la vie du pays.
Jusqu'ici les documents n'ont été publiés que partiellement. Nous ignorons encore, entre autres, les deux discours prononcés par Mao Tsé-toung, dont un compte rendu des travaux a relaté une seule phrase, d'une portée purement propagandiste (- Nous espérons que ce congrès sera un congrès de l'unité, un congrès de la victoire et qu'après sa clôture, des victoires encore plus grandes seront remportées dans tout le pays »), tout en insistant sur la valeur exceptionnelle de ces discours (il est probable, selon nous, que les interventions de Mao sont dans le style de toutes les interventions qu'il a faites pendant la Révolution culturelle, à savoir caractérisées par l'affirmation de vérités très générales, énoncées sous forme de maximes ou d'exhortations, dont le contenu réel n'est compréhensible que par rapport à chaque contexte concret). Nous ignorons aussi les véritables débats et même les interventions des représentants les plus importants de la tendance Mao (le compte rendu officiel a mentionné Chou-En-Lai, Tchen Po-ta, Kang Sheng, Houang Yong-cheng, etc.). A la différence du Congrès de 1956, le IX* Congrès n'a adopté aucune résolution, le seul texte approuvé étant le rapport de Lin Piao, en plus des nouveaux statuts. Des communiqués dont la nature apologétique crève se sont exprimées :les subdivisions et les différentiations qui s'étaient produites au sein de la tendance maoïste elle-même au cours de la Révolution culturelle, se sont sans doute réflétées pendant le congrès aussi. Les communiqués officiels ont mentionné, pour leur part, * des nombreuses et excellentes propositions d'adjonctions et de modifications › au rapport de Lin Piao, et celui-ci a fait allusion aux très nombreuses propositions avancées à propos des nouveaux statuts à partir de novembre 1967, le Comité central avait reçu « plusieurs milliers de projets >). Mais c'est surtout sur la composition du nouveau Comité central que la discussion a été longue (1). Au-delà des méthodes de sélection indiquées dans les communiqués, des problèmes de dosage très délicats se posaient de toute évidence : quelle devait être la proportion des différentes composantes qui avaient opéré pendant la Révolution culturelle ? Il est significatif qu'aussi bien le premier communiqué qui parlait des délégations présentes au congrès que le communiqué final qui, entre autres, annonce l'élection du Comité central, se préoccupent de souligner que toutes les différentes couches et tous les différents secteurs des communistes chinois nois étaient représentés. Il va de soi, en tout cas, que le jeu démocratique était essentiellement faussé dès le début.: les opposants avaient été exclus ou limogés avant le congrès qui, par conséquent, n'a pas entendu leurs points de vue et leurs critiques et pratiquement ne pouvait que ratifier des faits accomplis.
Les orientations politiques approuvées ressortissent du communiqué du 24 avril, qui résume les motifs essentiels, surtout de la dernière phase de la Révolution culturelle, et fondamentalement du rapport de Lin Piao.
Ce rapport a pour but manifeste de tirer les conclusions de toute une période
(1) La partie politique du congrès a duré du fer au 14 avril, la discussion sur le Comité central du 15 au 24. Au total, la durée du congrès n'est pas exceptionnelle par rapport au passé, si l'on rappelle que le VIlle congrès avait duré 15 au 27 septembre 1956 et le VIle du 23 avril au 11 juin 1945).
les yeux, on peut déduire tations exprimées pendant culturelle, notamment dans phase, ont été. confirmées unanime.
Malgré les critères qui que les orienla Révolution sa dernière d'une façon avaient déterminé le choix des délégués - le communiqué du 1° avril rappelle qu'ils avaient été • choisis à l'unanimité » sur la base d' • amples consultations démocratiques > et non tout simplement * élus », il est fort probable que des discussions assez vives ont eu lieu et que des divergences sur plusieurs points
QUATRI de luttes et il ne comporte, au fond, aucun élément nouveau. C'est un bilan de la Révolution Culturelle - avec des chapitres sur ses antécédents, genèse et son cours — et il est significatif, aussi bien du point de vue du contenu que de la méthodologie et du style, que le texte soit construit sur la trame d'un nombre exceptionnel de citations de Mao Tsétoung (plus d'une soixantaine I). Ainsi, Lin Piao revient sur l'inévitabilité de la lutte de classe - lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie - pendant toute la phase de transition du capitalisme au socialisme, remonte en arrière pour expliquer les fautes et les crimes de Liou Chao-tchi (mêlant les divergences, les dénonciations basées sur des amalgames grotesques et les calomnies du plus pur style stalinien), décrit les événements capitaux de la Révolution culturelle (évidemment à sa façon, sans s'arrêter, par exemple sur la vague de grèves du commencement de 1967) et rappelle la lutte intestine dans la tendance maoiste et les polémiques contre toute sorte de déviations de droite et de gauche jusqu'à l'étape de la restructuration, culminant septembre 1968. Quant aux thèmes centraux, Lin Piao souligne la nécessité que les reils ne se détachent pas des masses — il est reproché à Liou d'avoir empêché Mao de faire parvenir ses aux larges masses — et met l'accent sur le rôle primordial joué par l'armée. Les xc problem allusions aux problèmes économiques sont très sommaires : on y fait état des conditions favorables du marché et de la stabilité des prix, ainsi que du paiement complet de la dette publique aussi bien intérieure qu'extérieure, et on confirme l'orientation fondamentale impliquant la priorité de l'agriculture. Sur les | intellectuels et les étudiants, le rapport reprend ce qui a été dit à maintes reprises, notamment, depuis juillet 1968, sur la nécessité que intellectuels et les étudiants acceptent d'être sous le contrôle direct des ouvriers et des paysans (ce qui, en pratique, signifie sous un contrôle de l'appareil restructuré) et sur le devoir des jeunes d'avantgarde de se rendre à la campagne ou dans des régions montagneuses (ce qui reflète la persistance de la difficulté à trouver des débouchés pour eux dans l'économie industrielle et urbaine en général). Rien de nouveau sur les problèmes internationaux, sur lesquels le rapport n'introduit pas d'analyses suffisamment développées, le seul élément intéressant à ce sujet étant l'ouverture vers des négociations avec I'U.R.S.S. l'élimination des conflits frontaliers. pour
Nous ne pouvons pas revenir ici sur les critiques que les marxistes révolutionnaires font aux conceptions maoistes, réaffirmées dans le rapport approuvé par le
EME INTERNATIONALE IX• Congrès (2). Nous croyons que ces conceptions ne sont pas de nature à permettre une solution réelle des problèmes cruciaux de la phase de transition du capitalisme au socialisme et un dépassement des contradictions qui ont secoué la société chinoise post-révblutionnaire. Si le maoïsme repousse, le plus souvent à juste titre, les réponses données par la bureaucratie soviétique post-stalinienne et post-krouchtchévienne et par d'autres bureaucraties des Etats ouvriers d'Europe orientale, il débouche toutefois sur une analyse fondamentalement erronée de la nature sociale des conflits de la société de transition et de la nature actuelle de I'U.R.S.S. et il esquisse, pour sa part, des orientations qui, soit reprennent en réalité des critères et des conceptions déjà expérimentées sans succès (par exemple, pendant le grand bond en avant et le lancement des Communes en 19581959), soit relèvent d'une conception volontariste et propagandiste, soit ne peuvent avoir, tout au plus, qu'une • légitimité et une portée conjoncturelles.
L'adoption des nouveaux statuts mérite quelques commentaires. En général, le P.C. Chinois semble avoir eu toujours une conception empirique des statuts, dans le sens qu'il les adaptait strictement aux nécessités politiques spécifiques de l'époque où ils étaient approuvés (ce qui se reflétait, avant tout, dans les préambules). La conséquence en fut que chaque congrès se trouva dans la nécessité, soit d'adopter de nouveaux statuts, soit de les changer sensiblement, d'autant plus qu'à partir d'une certaine date les assises suprêmes du Parti furent fortement étalées dans le temps (3). Les statuts de 1969 ne constituent pas une exception et, en fait, sont directement inspirés par les nécessités de la Révolution culturelle dont les motifs courants sont rappelés brièvement dans le premier chapitre.
Quant au contenu, les critères fondamentaux restent les mêmes que ceux des statuts de 1945 et de la révision de 1956. Notamment en ce qui concerne les normes sur le droit de critique, les droits de la minorité, les droits de faire appel aux instances supérieures, etc., les changements sont beaucoup plus rédactionnels que substantiels. Même en ce qui concerne la fréquence des congrès, l'échéance de cinq ans est maintenue, toutefois avec un changement qui implique une limitation des pouvoirs du con-
(2) Voir surtout à ce sujet la résolution et le rapport sur la Chine approuvés par le IXe Congrès Mondial de la IVe Internationale (Quatrième Internationale, N° 37, juin 1969).
(3) Des statuts furent adoptés par le congrès de 1938 et par celui de 1945, tandis qu'en 1956 les statuts furent largement rectifiés.
grès (4). Il faut insister sur ce point. Tout d'abord, les délais statutaires ne furent jamais respectés par la bureaucratie qui les avait fait approuver sans qu'elle pût fournir des justifications tant soit peu sérieuses.
Mais en tout cas, ces délais étaient excessivement longs, et permettaient l'exercice d'une autorité presque incontrôlée de la part des groupes dirigeants. Si lon se rappelle que le congrès est considéré • l'organe suprême de direction du Parti • (art. 6) et que, d'après les principes maoistes qui refusent tout • polycentrisme », * les organes du pouvoir d'Etat de la dictature du prolétariat, l'Armée populaire de libération, ainsi que la Ligue de la Jeunesse communiste, les organisations des ouvriers, des paysans pauvres et moyens pauvres, des gardes rouges et les autres organisations révolutionnaires de masse doivent se soumettre sans exception à la direction du Parti >, l'article concernant la fréquence des congrès apparaît comme un reflet sur le terrain statutaire de la nature fondamentalement bureaucratique du régime qui subsiste malgré toutes les tempêtes et la propagande tapageuse de la Révolution culturelle (5).
Mais cette nature ressort encore plus de ce qui est la conception de base des nouveaux statuts, à savoir la canonisation de la pensée de Mao, imposée comme critère suprême. Cela s'est traduit non seulement dans la réaffirmation, en termes beaucoup plus accentués, des formules de 1945 critiquées en 1956, mais aussi et surtout dans la sanction statutaire de la présidence de Mao et du droit de succession de Lin Piao (6). Si notre mémoire ne nous trompe pas, c'est effectivement une innovation. Dans quelle mesure peut-on la considérer comme un apport original au marxisme-léninisme et à la conception de la démocratie prolétarienne, c'est un autre problème dont nous laissons la solution aux apologistes du maoïsme, notamment à ceux de la variété spontanéiste...
Le congrès marque la fin de la crise qui a bouleversé la Chine depuis novembre 1965, et Lin Piao n'a pas caché la volonté du groupe dirigeant de récupérer au maximum les vieux cadres et d'aménager même les intellectuels caractérisés comme « sommités académiques réactionnaires », recommandant en général une attitude de modération envers les adversaires. Toutefois, le contrôle du groupe Mao-Lin Piao n'est pas encore consolidé d'une manière égale et dans certains endroits * l'assainissement > n'a pas encore commencé (7). Mais les conflits éclateront de nouveau surtout lorsqu'il faudra faire le bilan réel du développement économique et de l'acquis politique et social. Les problèmes que la Chine doit affronter restent énormes et provoqueront des difficultés très sérieuses pendant une période assez longue. En dernière analyse, ils ne pourront être résolus que dans un cadre international, lorsque la révolution mondiale aura remporté de nouvelles victoires en Asie et sur les autres continents et où, par conséquent, l'édification socialiste de la Chine ellemême se posera dans un contexte qualitativement différent (8).
15 mai 1969.
(4) Les statuts de 1956 prévoyaient un congrès tous les 5 ans, mais en même temps introduisaient le principe — resté sur le papier — de la convocation d'une session du congrès chaque année. Les statuts de 1945 prévoyaient un nouveau congrès tous les 3 ans.
(5) Il va sans dire que la fréquence des congrès n'est pas en soi un critère décisif.
(6) Le congrès a confirmé que le maoïsme prend le dessus sur le marxisme-léninisme dans l'idéologie des communistes chinois (dans la grande salle du congrès le portrait de Mao campait tout seul...). Un détail qui n'est pas normalement souligné : pendant le congrès de 1956, Mao était appelé « camarade » ; maintenant cette caractérisation n'apparaît jamais, Mao étant toujours le « président ». Cela aussi en dit long sur les conceptions « égalitaires » de la bureaucratie chinoise...
(7) Voir notamment le chapitre IV du rapport de Lin Piao. C'est dans le même chapitre qu'il est fait allusion à des « endroits où la grande alliance révolutionnaire n'est pas encore solide » et à d'autres où « l'assainissement de nos rangs de classe n'a pas encore commencé ou vient seulement de commencer ».
(8) Il est intéressant que Lin Piao fait la citation suivante de Mao (octobre 1968) : « Nous ne pouvons pas parler de victoire finale. Même pour les prochaines décennies. Il ne faut pas relâcher notre vigilance. Selon le point de vue léniniste, la victoire finale d'un pays socialiste réclame non seulement les efforts du prolétariat et des larges masses populaires de ce pays, elle dépend encore de la victoire de la révolution mondiale, de l'abolition sur le globe du système d'exploitation de l'homme par l'homme... » (chap. V).