La Conférence des partis communistes tenue à Moscou vient de s'achever et ses documents d'être publiés ; les comptes rendus des interventions parus dans la presse sont très incomplets : aussi les considérations que nous formulerons pourront éventuellement être complétées en fonction de données nouvelles.
Résumons d'abord l'histoire de cette conférence. Elle survient neuf années après la précédente, celle des 81 partis de 1960 qui, à l'insu du monde entier et notamment des membres des partis communistes, avait tenté de résoudre le conflit sino-soviétique naissant au moyen de formules de compromis. Le compromis ne résista pas aux contradictions qui étaient à l'origine du différend. L'ampleur sans précédent qu'il prit amena Khrouchtchev dès 1962 à vouloir réunir une conférence des partis communistes pour contrecarrer la poussée des Chinois. Cette tentative fut momentanément mise en veilleuse par les successeurs de Khrouchtchev, mais l'acuité que prit le conflit leur fit reprendre le projet. Sa réalisation se heurta à des atermoiements et à des difficultés considérables, l'occupation de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie faillit même mettre en cause la tenue de la Conférence.
Ainsi, les dix années écoulées ont été visiblement marquées par une désintégration de l'autorité du Kremlin sur les partis communistes. Pour les dirigeants soviétiques, l'objectif de la Conférence était évidemment d'enrayer cette désintégration et de rétablir au moins partiellement leur autorité sur ces partis. C'est par conséquent en fonction de cet objectif qu'il faut examiner les travaux et les conclusions de cette conférence.
Le conflit sino-soviétique était à l'origine première de la tenue de cette conférence. Mais les conséquences de l'occupation tchécoslovaque ont amené les dirigeants soviétiques à vouloir tenir cette conférence aussitôt que possible. En effet, tous les indices et indications que l'on possède attestent que cette occupation qui, en août dernier, avait isolé le P.C.U.S. presque tous les partis communistes pays capitalistes, avait provoqué égalemen un trouble profond dans les rangs des partis communistes en Europe orientale et en Union soviétique même. La direction Brejnev-Kossyguine-Podgorny était ébranlée. Il lui fallait un « succès » à l'échelle internationale des partis communistes. C'est aussi de ce point de vue que peuvent s'expliquer certains aspects, nouveaux pour Moscou, de cette Conférence.
Mais, commençons par dire quelques mots sur la représentation de celle-ci : les bureaucrates cherchent à donner de l'autorité à la conférence en soulignant le nombre des partis participants : vu l'attaque des Chinois, la présence de 75 partis n'est pas tellement moindre que celle des 81 partis de la conférence précédente ! Mais ce chiffre de 75 n'a qu'une signification relative. Parmi les absents, il y avait cinq partis communistes sur treize partis au pouvoir : les Yougoslaves (qui étaient déjà absents en 1960), les Chinois, les Vietnamiens, les Coréens, les Albanais. La présence • des Cubains, ne fut-ce qu'à titre d'observateurs, et celle des Roumains, constituaient pour le Kremlin un succès relatif, étant donné leurs relations des dernières années avec ces partis.
Pour les pays capitalistes, il faut distinguer parti et parti. Dans la liste on trouve le parti de Saint-Marin, trois partis pour l'Allemagne (Allemagne fédérale, Allemagne démocratique et Berlin-Ouest), deux pour l'Irlande (nord et sud), sur le même plan que les partis de France et d'Italie. Il faut aussi relever que, dans plusieurs cas, participent à la Conférence des partis qui ont connu des scissions, et pas nécessairement par le fait des Chinois (par exemple ceux de l'Inde, de Finlande, de Grèce, d'Israël, du Liban, etc.). En résumé, on constate ceci : l'Asie était très faiblement représentée, notamment le Japon et l'Indonésie étaient absents. L'Amérique latine et l'Afrique étaient représentées par des formations en général numériquement et politiquement très faibles. L'Europe, à l'exception de la Hollande, était présente, les Suédois étant toutefois venus en observateurs. Mais, sauf le P.C.F., la plupart des P.C. U.S. Bref, lo con deren qui est ren le partis d'Europe ont des désaccords avec le à Moscou était celle d'un mouvement har- celé par des dissensions internes et en déclin dans toutes les parties du monde. Peut-on penser qu'elle ait pris des positions qui pourraient mettre un terme à cet état de choses ?
Nous ne ferons pas ici une analyse détaillée du document principal qui est sorti de cette conférence. Il n'est pas surprenant que sa ligne générale soit celle de la cifiques et parlementairés », ligne qu'au- « coexistence pacifique », des « voies cifiques et parlementaires », ligne qu'aucun des participants n'était venu contester (1). Mais le document contient toute une série de propos savamment dosés pour fournir des alibis le cas échéant. Ainsi, on reconnaît qu'en Amérique latine « dans certains pays, le mouvement populaire a recours à la lutte armée ». Ce n'est pas le contenu de ce document qui, sans être à négliger, est décisif pour comprendre la conférence. Ou, plus exactement, ce document permet de mieux saisir l'objectif de la Conférence non par ce qu'il contient, mais par ce qu'il omet.
Car, quand on en vient aux questions principales — la Tchécoslovaquie et la Chine - sur lesquelles il y avait des divergences incontestables, il faut souligner que, si ces questions ont été mentionnées dans les interventions orales, la Conférence a réussi ce tour de force de ne parler ni de l'un ni de l'autre dans son document principal, sans mentionner bien entendu les autres documents qui avaient des objectifs particuliers. Il n'est évidemment pas sans intérêt que ces deux questions essentielles aient été évoquées dans plusieurs interventions, mais que le texte qui sort de cette conférence et qui de facto fera force de loi, n'ait rien dit à leur sujet est significatif du caractère de l'opération qu'elle constitue. Ni la confusion, ni le trouble, ni l'incertitude politique ne seront dissipés.
C'est l'absence de positions sur la Tchécoslovaquie et la Chine qui explique que des partis, celui de l'Italie entre autres, n'aient accepté que le chapitre III du document. Mais on ne peut tout de même pas laisser passer l'affirmation suivante contenue dans le communiqué officiel sur la conférence et qu'aucun participant n'a ouvertement contestée :
« Le principe de l'égalité de tous les partis et les méthodes collectives de travail ont été strictement appliquées dans la préparation et le déroulement de la Conférence. »
Cette phrase à elle seule suffit à montrer le caractère bureaucratique de la Conférence : quelle « égalité » y a-t-il eu dans la préparation de la Conférence, en août 1968, entre le P.C.U.S. et le Parti communiste tchécoslovaque ? • Le jeu pseudo-démocratique ne pouvait réussir que dans une atmosphère dans la-
IONALE 23 quelle tous les participants firent preuve d'hypocrisie comme quelques exemples le montreront. Les Roumains qui, à Budapest, avaient quitté la conférence, protestant contre des ingérences intérieures parce que le délégué syrien Bagdache avait critiqué leur politique sur Israël, n'ont fait qu'une fausse sortie à Moscou lorsque la critique porta... sur la Chine. Le délégué du P.C.F., Waldeck Rochet, dans son intervention, n'a rien dit sur la question tchécoslovaque, et c'est Marchais qui, dans une conférence de presse hors conférence, sur question d'un journaliste, rappela la position « désapprobatrice » prise par le P.C.F. en la matière. Une des interventions les plus effrontées fut celle de Husak - qui est arrivé à Moscou après que le C.C. de son parti lui ait désigné comme coadjuteur le novotnyen Strougal - qui s'étonnait que l'on parle de son pays : comment d'autres partis que le sien pouvaient-ils avoir une opinion sur les événements de Tchécoslovaquie alors que lui n'était pas parvenu à en avoir une ! L'hypocrisie atteignit peut-être son comble avec l'intervention de Brejnev contre la Chine à propos de laquelle il s'est permis de faire la remarque suivante:
« Après avoir réduit au minimum leurs relations économiques avec les Etats socialistes et s'être refusés à la coopération avec ces Etats, les leaders de Pékin... »
Il faut croire que le retrait des spécialistes soviétiques de Chine n'était qu'un rêve !
Si nous soulignons toute cette parodie de démocratie, à laquelle se sont laissés prendre nombre de journalistes bourgeois, et que nombre de « progressistes » ne demandent qu'à prendre pour argent comptant, nous ne voulons pas du tout dire qu'il n'y a rien de nouveau. Le fait que le communiqué a enregistré qu'il n'y avait pas eu unanimité sur le document principal, et surtout le fait que la Pravda avait publié des interventions dont le contenu était contraire à la ligne du P.C.U.S., ne sont pas des incidents dépourvus d'importance. Au contraire, il serait absolument erroné de minimiser ces innovations dont il y a lieu de rechercher les raisons et les conséquences possibles.
Reconnaître que la « règle d'unanimité » stalinienne n'a plus cours dans une
(1) Il faudra avoir les texfes complets des intervensions pour connaître toute la diversité points vue qui se sont exprimés sur de multiples questions. En passant, relevons que le délégué de Saint-Domingue qui a refusé voter l'ensemble document principal semble avoir d et aussi que le sur la question position fort é exemple. Quant Rodriguez, un éfendu des positions de gauche, délégué espagnol, Carrillo, a pris des jeunes et des étudiants une loignée de celle du P.C.F. par u delegue cubain, Carlos Ratael ancien stalinien, il a pris ses distances du texte en formules ouatées.
QUATRI conférence internationale des partis communistes, c'est . reconnaître publiquement la fin du monolithisme à l'échelle internationale. On -savait qu'il en était ainsi par l'existente des différents avec la Yougoslavie d'abord, avec la Chine ensuite, puis avec d'autres. Mais cela est enregistré pour ainsi dire officiellement pour la première fois par la plus haute instance des partis communistes présents à la conférence. Un tel précédent ne pourra manquer de porter atteinte au monolithisme qui sévit encore presque intact au sein de chaque parti communiste.
Mais le fait nouveau d'une importance extraordinaire, c'est incontestablement la publication dans la Pravda d'interventions comme celles du délégué italien et du délégué australien qui, dans la question tchécoslovaque, ont émis des points de vue pour lesquels des citoyens soviétiques sont actuellement emprisonnés. Personne ne peut douter qúe cette publication a eu un impact dans l'opinion publique soviétique qui n'est pas du tout inexistante (2).
1e la la rade d'un reinit comit plus foué, Que la règle d'unanimité n'ait plus joué, que la Pravda ait ventions contraires à la ligne du P.C.U.S., ce sont là — n'en doutons pas — des concessions de la part des dirigeants du P.C.U.S. aux dirigeants d'autres partis communistes. Et ce ne sont pas des concessions minimes. Pourquoi les Brejnev et Cie ont-ils fait de telles concessions ? Sans aucun doute, la perte d'autorité du Kremlin auprès des autres partis communistes peut expliquer une plus grande résistance des directions des partis communistes aux pressions des Soviétiques. Mais les hommes du Kremlin sont avant tout des hommes du « socialisme dans un seul pays » et l'opinion des dirigeants des autres partis ne compte généralement pas trop pour eux, ainsi qu'ils l'ont montré à propos de la Tchécoslovaquie. S'ils ont fait de telles concessions, c'est qu'ils avaient besoin, en dépit de ces faux frais, de présenter une conférence réussie auprès de l'opinion de leur pays. Il est aussi assez vraisemblable que des divisions dans la direction soviétique ont facilité de telles infractions aux règles bureaucratiques de longue date.
En somme, par la tenue de cette conférence, les dirigeants soviétiques peuvent se targuer de conserver le leadership de la plupart des partis communistes, d'avoir tans leur orbite les Cubains, les Roumains. il est clair aussi que ceux qui, comme les Italiens, leur font des critiques poussées, ne veulent pas cependant rompre les liens avec l'Union soviétique (3). Tout cela est pour eux un atout pour lequel ils pensent peut-être n'avoir pas payé un prix trop élevé. En bureaucrates empiriques, ils espèrent que cette conférence, telle qu'elle s'est déroulée, peut leur donner davantage que ce qu'elle donnera effectivement. La Conférence de Moscou ne peut tout au plus procurer aux dirigeants du Kremlin que des profits conjoncturels, temporaires, car les causes qui provoquent la crise internationale du stalinisme continuent à agir inexorablement. Mais pour des hommes qui sont dans leurs petits souliers, gagner un peu de temps devient appréciable.
Le 21 juin 1967.
(2) Nous ne pouvons traiter ici de la situation en U.R.S.S. Nous nous bornerons à mentionner d'abord les résistances grandissantes des minorités nationales, et les tensions avec l'armée (suppression de la parade du ler mai). En outre, depuis plusieurs mois, une campagne antitrotskyste s'intensifie : un livre de 300 pages a été publié ; le magasine Ogoniok (une sorte. de « Paris-Match >) tirant à deux millions d'exemplaires a eu une page entière contre trotskysme; l'organe théorique du parti Kommunist a publié un article admettant des progrès trotskystes dans le monde, notamment en France, au Japon et en Amérique Latine, et en y compris au sein de la classe ouvrière.
Un groupe d'opposants soviétiques s'est adressé à la conférence. On ne sait si celle-ci a officiellement eu connaissance de leur protestation. Mais il faut remarquer que tous les participants savaient que des hommes étaient emprisonnés en U.R.S.S. pour leur position Sur l'affaire tchécoslovaque et qu'aucun n'a posé la • socialisme dans un seul pespecte toujours le question : c'est qu'on respecte toujours
(3) On voit sur cet exemple que même le parti, qui a plus que d'autres manifesté ses distances avec Moscou ne tient pas du tout à rompre le lien qui l'attache à l'Union soviétique. Ainsi, si réformiste que soit sa politique, c'est in point - et qui n'est pas négligeable -qui le distingue d'un parti réellement social démocrate.