Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 36

Révolte sans but ni organisation (Les derniers congrès syndicaux en Allemagne fédérale)

G. Nagel · Quatrième Internationale, n° 36 · mars 1969 · p. 41-44 · 2 903 mots

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Un vent de révolte contre l'autorité a soufflé parmi les délégués de tous les congrès syndicaux. Il a pris naissance au 9º congrès du syndicat des métallurgistes (I.G. Metall, du 2 au 9 septembre à Munich) et s'est poursuivi à la 7º conférence de la jeunesse de la confédération des syndicats allemands (DGB), les 22 et 23 novembre à Brunswick.

Des paroles de présidents et de membres de comités directeurs ont été mises en doute et ont perdu leur force unifiante. La peur des discussions a disparu. Parfois, des déclarations politiques de « petits délégués », avancées encore maladroitement, étaient manifestement supérieures aux balivernes des grands patrons. Bien sûr, ceux-ci ont réussi la plupart du temps à garder les commandes grâce à une meilleure tactique, à leur opiniâtreté et à la puissance de l'appareil. C'est une conception ferme autant qu'une organisation qui a manqué à l'opposition. Cette organisation aurait déjà dû exister lors des congrès syndicaux et les dépasser.

Si on fait une classification des oppositions ouvertes, apparait d'abord l'image suivante : on était prêt aussi • en haut », sans plus, à se prononcer du bout des lèvres contre la dictature en Grèce et en Espagne, contre le réarmement, pour le traité de nonprolifération des armes nucléaires et pour la paix au Vietnam. Cela obligeait tout au plus à débloquer ici et là quelques DMarks sur les millions des caisses de certains syndicats, ou à se faire entendre dans des réunions et des manifestations.

Il en alla déjà différemment chaque fois qu'a été mentionné le point épineux de l'attitude des dirigeants dans la lutte contre les lois sur l'état d'urgence, lutte qu'ils avaient annoncée bruyamment. La honteuse capitulation de la direction était encore fraiche dans la mémoire de la plupart des délégués. Au congrès du syndicat des métallurgistes, on constata qu'on avait encore une fois eu recours à la lutte défensive qui n'a toujours amené que de nouvelles défaites, qu'on avait été défaillant à la phase décisive. Jusqu'alors, rien n'avait été obtenu en ce qui concerne la politique sociale et la résignation menaçait de s'étendre.

Dans une organisation aussi peu combative que le syndicat des cheminots allemands (GdED), le député social-démocrate Phillipp Seibert, président du syndicat, fut mis au pied du mur par la question suivante : pourquoi ne s'en était-il pas tenu aux décisions des congrès syndicaux et pourquoi avait-il voté les lois sur l'état d'urgence à Bonn avec son parti ?

Dans le syndicat des postiers, l'adjoint du président, Kurt Gscheidle, a habilement devancé l'opposition en faisant adopter dans les statuts un passage qui oblige le syndicat à couper les voies de l'information à tout homme qui, par son pouvoir gouvernemental, ferait un usage abusif des lois sur l'état d'urgence. On doit aussi élaborer des méthodes et des plans pour préparer pratiquement et psychologiquement les fonctionnaires du syndicat des postes à un tel cas.

Le syndicat de l'imprimerie, qui avait été la seule organisation à soutenir officiellement des manifestations et des arrêts de travail contre l'adoption des lois sur l'état d'urgence, a donné, par une modification des statuts, les pleins pouvoirs au comité directeur pour appeler à la grève dès qu'un abus serait commis dans l'application des lois sur l'état d'urgence. En outre, un comité permanent pour le droit constitutionnel doit être formé dans la Confédération des syndicats allemands. Il doit se réunir dans le délai le plus bref à la demande d'un membre menacé, pour prendre immédiatement des initiatives.

Le deuxième thème qui contribua à ouvrir une brèche entre les comités directeurs et les délégués a été la participation à l'action concertée. Le comité directeur du syndicat des métallurgistes a eu beaucoup de

QUATR peine à contenir la fronde des délégués contre l'action concertée. Le syndicat du commerce, des banques et des assurances (qui a siégé du 15 au 20 septembre à Brême) a voté à une forte majorité, contre la recommandation de la commission des résolutions, de suspendre la collaboration à l'action concertée si on ne prenait pas davantage en considération, sur-le-champ, les intérêts des employés et • si on ne résolvait pas immédiatement les questions politiques et sociales fondamentales •. Même dans le syndicat du textile et de l'habillement (du 16 au 20 septembre à Berlin), le comité directeur, particulièrement • favorable à la coopération », devait reculer dans la question de l'action concertée. Les délégués du syndicat de l'imprimerie ont tout simplement hué le chef d'orchestre, le social-démocrate Schiller, ministre fédéral de l'Economie.

Le troisième problème à propos duquel il n'y eut aucune unité entre la « base » et le « sommet » fut la rupture des relations avec les syndicats des Etats appartenant au pacte de Varsovie après l'invasion de la Tchécoslovaquie et l'ouverture de relations avec la Confédération allemande libre des syndicats (FDGB) de la République démocratique allemande. Mis à part quelques camarades du parti communiste - et encore étaient-ils divisés sur cette question — tous les délégués étaient manifestement contre l'invasion de la Tchécoslovaquie. Cependant, ils doutaient de la sagesse de la décision de rompre les relations avec les syndicats des pays interventionnistes. Car ils sentaient aussi que de telles mesures bureaucratiques, à l'image de procédés qui sont du ressort de la diplomatie, ne devaient pas appartenir aux moyens de lutte syndicaux. La discussion avec les syndicats de ces Etats devrait d'abord se poursuivre. Tout à fait indépendamment du fait que jusqu'alors personne dans la Confédération des syndicats allemands ne s'est senti contraint d'honorer par une • prise de contact » l'attitude des syndicats communistes français et italiens qui ont condamné l'invasion de la Tchécoslovaquie.

Quoi qu'il en soit - malgré la duperie du syndicat des métallurgistes qui a rompu tous les contacts avec les • Etats interventionnistes • - le syndicat du commerce, des banques et des assurances, tout comme les cheminots et surtout les postiers ont pris des décisions nuancées, tandis que le syndicat de l'imprimerie et la conférence de la jeunesse de la Confédération des syndicats allemands souhaitent franchement reprendre

IEME INTERNATIONALE les contacts rompus et renouer avec la Confédération allemande libre des syndicats.

Quatrièmement, la question de la cogestion - surtout dans le syndicat des métallurgistes — a été traitée tout à fait différemment au niveau du comité directeur et parmi les délégués. Pour le comité directeur, il s'agissait de faire adopter la conception de la Confédération des syndicats allemands — c'est-à-dire l'extension de la cogestion pour le personnel qualifié, avec davantage de places dans les conseils d'organisation et de surveillance et avec un directeur du travail dans le comité de direction des sociétés capitalistes, l'extension aussi des droits des modification titutionnelle légués, on demandaient gestion sur comités d'entreprises par une de la loi sur l'organisation consde l'entreprise. Quant aux dépouvait voir clairement qu'ils un accroissement de la cole lieu de travail et celui des droits des agents de liaison. Même si on n'expliqua pas toujours clairement quelle doit être la physionomie de cette cogestion, on trouva cependant des contributions à la discussion sur un « contrôle ouvrier de la production ». Mais un fait a été au moins aussi important, c'est que les délégués ont largement condamné la conception du « Otto de fer » (Otto Brenner), dont ils dirent qu'il avait pris un peu de rouille, et selon laquelle on ne devait pas avoir recours à la lutte pour faire accepter la cogestion. Pour eux, il était surtout devenu clair à la suite de l'échec dans la lutte contre les lois sur l'état d'urgence qu'on ne peut rien obtenir sans recourir à la lutte.

Il a pu apparaitre aussi à quelques-uns que l'actualisation de la revendication pour la cogestion - sans avertissement et sans préparation de la lutte - n'est rien d'autre qu'un secours électoral camouflé pour le parti social-démocrate (SPD) qui veut encore, dans cette législature, déposer un projet de loi dont il sait qu'il ne trouvera pas de majorité parlementaire. II veut ainsi simplement redorer son blason auprès des électeurs syndiqués. De toute façon, pour les délégués, il est devenu très clair que la position du comité directeur selon laquelle on ne pouvait pas faire grève contre le * législatif > n'est pas partagée. Ils voient assez clairement quelle influence ont à Bonn tous les lobbies patronaux possibles qui ne font pas non plus accepter leurs intérêts sous une forme démocratique si on y regarde de près.

Les discussions sur les conventions collectives n'ont pas été non plus sans importance. S'il y a eu dans le syndicat des métallurgistes la revendication d'une • réduction du temps de validité des conventions collective de l'entreprise », autant qu'une critique parce qu'on a trop parlé mais rien fait pour les faire adopter, et s'il y a eu une impression qu'on n'a pas assez tiré parti de la situation, le syndicat de l'imprimerie, qui depuis longtemps est à la pointe avec ses conventions salariales, a présenté tout un dossier de revendications pour l'augmentation du pouvoir d'achat des masses. La menace de la rupture de l'action concertée a été brandie la plupart du temps comme un grand bâton. Mais les cheminots et les postiers ne se montrèrent pas dociles non plus avec leurs revendications, et le syndicat des employés du commerce, des banques et des assurances demanda des conventions collectives particulières pour les grandes et les moyennes entreprises du commerce de détail, qui sont lucratives. S'opposant à l'avis du comité directeur et de la commission des revendications du syndicat des métallurgistes, les délégués ont voulu que les membres et le public soient iaformés à l'avenir des transactions et de l'évolution des gains dans les grandes entreprises affiliées au syndicat du commerce, des banques et des assurances.

Dans les discussions sur l'interdiction du NPD (parti nationaliste allemand) il est apparu qu'une série de délégués avaient beaucoup mieux reconnu la vraie valeur d'une telle interdiction que la plupart des membres des comités directeurs. Tandis que les délégués isolés n'ont vu, à juste titre, le développement du NPD que comme un facteur d'un processus de restauration dans lequel les partis démocratiques non plus ne jouent pas un rôle négligeable par leur comportement autoritaire, tandis qu'ils insistent sur le fait que la classe dirigeante se laisse la possibilité d'une issue fasciste dans des situations décisives, le problème du NPD a été étouffé du côté des comités directeurs. Le vrai danger, beaucoup plus menaçant, qui vient de l'aile « fasciste » du CDU/CSU (union chrétienne démocrate/union chrétienne sociale), a été minimisé parce qu'on a donné l'étiquette « vraiment démocratique » aux partis représentés en Allemagne fédérale.

Les délégués oppositionnels ont utilisé l'arme unique dont ils disposaient finalement, le refus de leur voix à certains bonzes. Cela eut une conséquence catastrophique pour le président du syndicat du textile et de l'habillement, Karl Buschmann, le fidèle écho sur le plan des idées de Georg Leber, promu ministre des Transports. Bien qu'aucun can

ONALE 43 didat ne se présentât contre lui, il obtint seulement 138 des 206 suffrages exprimés Ses camarades du comité directeur aussi ne purent mieux faire que d'obtenir environ les deux tiers des voix des délégués. Otto Brenner et quelques autres membres du comité directeur du syndicat des métallurgistes furent également étrillés, de même que Carl Stenger du syndicat des postiers et, dans le syndicat du commerce, des banques et des assurances, excepté le président Heinz Vietheer, qui obtint encore 78 % des suffrages, d'autres ont à peine dépassé les 50 %-

Comment peut-on expliquer cette perte de confiance dans la direction syndicale ? Sans doute y a-t-il des répercussions de la récession de 1967 où il est apparu que les syndicats ont offert peu de protection en général contre les attaques des patrons surtout lors des licenciements. Ce n'est pas non plus un hasard que 1967 a été l'année où le renom des syndicats a considérablement baissé dans les sondages d'opinion, tandis qu'il augmente à nouveau maintenant. Cela devait au moins prouver aux fanatiques de la prise en considération du public que le public qu'on atteint vraiment est d'abord celui des travailleurs des entreprises et des bureaux. Il est tout à fait sûr que la capitulation de la direction syndicale dans la lutte contre les lois sur l'état d'urgence a eu une conséquence.

Elle a accru le mécontentement. Il est aussi incontestable que la vague de l'opposition extra-parlementaire (APO) a atteint les syndicats dont d'ailleurs seuls les syndiqués les plus jeunes ont été touchés. Le mécontentement dû au fait que les dirigeants syndicaux deviennent des exécutants des partis politiques - c'est-à-dire du SPD -a manifestement joué un rôle. Leonhard Mahlein, le président nouvellement élu du syndicat de l'imprimerie, a été applaudi quand il a déclaré que les syndicats ne devraient pas devenir un lieu théâtral pour les partis.

Mais tout cela n'a pas suffi à apporter une clarification des idées dans les rangs de l'opposition. Ce qui lui manque surtout, c'est un fil directeur social qui la guide et grâce auquel elle puisse mesurer les revendications, les succès et les insuccès syndicaux, ainsi que des revendications transitoires qui montrent comment on peut relier souplement la lutte pour les problèmes quotidiens à la lutte pour des transformations politiques et sociales.

C'est Phillipp Seibert, par ailleurs sans doute très docile, qui a précisément donné

QUATR l'exemple le plus intéressant et qui montre comment, sous la pression de conditions déterminées, naissent les notions qui y correspondent. Les chemins de fer de l'Allemagne fédérale, entreprise constamment déficitaire, se voient acculer à la rationalisation. Ils doivent licencier dans les années à venir plus de 80.000 hommes. La raison n'en est pas que les chemins de fer • en eux-mêmes • ne seraient pas rentables, mais ils sont rendus non rentables par la pression des intérêts privés. C'est pourquoi de plus en plus d'hommes utilisent chaque jour leur automobile au lieu des transports en commun (tout à fait indépendamment du besoin de prestige produit artificiellement pour la gloire et le meilleur débouché de l'industrie automobile). Phillipp Seibert cita des chiffres impressionnants pour démontrer qu'il n'existe qu'une solution socialiste à ce dilemme : • J'ose affirmer que même un transport gratuit des personnes dans les amas de circulation intense de notre société reviendrait meilleur marché que la pratique actuelle, qui coûte à elle seule sept milliards de DM pour les suites d'accidents de rue, plus d'un milliard de DM pour les agents de la circulation, des dizaines de milliards de DM d'investissements supplémentaires pour la circulation en proche banlieue, une somme inconcevable d'ennuis dus au bruits et aux gaz d'échappement et qui provoque la dépréciation des immeubles et une perte de temps, tandis que les transports en commun n'ont, d'abord, plus de voyageurs et, ensuite, plus d'argent, et que cela a finalement comme conséquence d'en limiter l'exploitation. Mais notre société ne vit certes pas de logique, mais de profit obtenu par le gaspillage et la dilapidation. »

Le transport gratuit des personnes dans la circulation intense serait une revendication transitoire de cette sorte. On pourrait ici rapidement démontrer l'avantage d'une distribution sociale sur une économie ayant pour base les lois de la jungle du marché. Mais on ne devrait pas seulement poser une telle revendication, on devrait montrer aussi les moyens avec lesquels on peut aussi les l'obtenir. L'échec des plans encore très timides du ministre des Transports de l'Allemagne fédérale, Georg Leber, montre qu'il

IEME INTERNATIONALE n'y a pratiquement rien à espérer du côté du Parlement. Le lobby des entrepreneurs de transport a tué ces plans.

Ici se trouverait précisément un des points de départ pour une opposition • extraparlementaire • qui ne se contente plus du spectacle de son propre nombril, mais qui essaie, déjà dans des organisations de masses, au début, de faire prendre conscience aux membres de ces organisations que les revendications et les initiatives actuelles peuvent être des objets de lutte — même contre la volonté de leurs dirigeants. La lutte contre les lois sur l'état d'urgence a finalement été, de ce point de vue, un succès relatif qui a même trouvé une cristallisation lors des derniers congrès syndicaux.

C'est à cette atmosphère de lutte, encore à l'état latent, qu'on doit aussi le fait suivant. Le syndicat des postiers, par exemple, s'est vu exposé pour la première fois depuis 1945 — comme l'a déclaré un de ses présidents — à la pression de ses membres — et en plus, des fonctionnaires les mieux placés — pour entamer la lutte en faveur de la prime de Noël en pratiquant * l'obéissance au règlement ». Ici aussi se manifeste d'ailleurs - tout comme pendant la récession de 1967 — un alignement de la situation allemande sur les conditions des pays étrangers. Car dans la plupart des pays européens, à cause du déficit chronique du budget des services publics et à cause de la pingrerie qui règne pour couvrir les dépenses publiques (tant qu'elles ne concernent pas l'armement), c'est le personnel de ces services publics qui a constitué le contingent essentiel des grévistes ces dernières années.

Le système capitaliste qui, pendant des décennies, a considéré les serviteurs de son Etat comme son principal pilier voit aujourd'hui menacé même de ce côté. Une menace potentielle ne devient réelle que si elle est organisée convenablement. Et cette tâche, la faible opposition syndicale ne peut évidemment pas la remplir seule, tandis qu'une grande partie de l'opposition extraparlementaire n'a pas encore appris comment on pourrait la remplir. Expliquer, politiser et organiser est ici la tâche de l'organisation socialiste-révolutionnaire.

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