Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 36

La montée révolutionnaire au Brésil

Armando Gomes · Quatrième Internationale, n° 36 · mars 1969 · p. 45-48 · 2 634 mots

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Le « coup d'Etat » du 14 décembre dernier été présenté par les généraux putschistes comme étant une simple réédition du coup d'Etat qui renversa Goulart en 1964. Et pourant, beaucoup d'eau a coulé pendant ces cinq dernières années.

La phase de « développement accéléré *, asée sur les investissements étrangers et ur « l'inflation permanente », avait permis l'époque de Kubitschek, Quadros et Gouart, la réalisation par le pouvoir d'une poli¡que de populisme et de démagogie. En offet, les travailleurs récoltaient quand même quelques fruits de cette période d'expansion capitaliste, ce qui permettait au pouvoir d'avoir une certaine base d'appui populaire.

Cette politique n'était pourtant pas posible à long terme et c'est d'ailleurs justetent parce que ce cycle d'expansion s'était puisé que la bourgeoisie a fait le coup

Etat de 1964. Le but était en premier lieu ce stabiliser les finances, mais cela n'était lus possible sur une base populiste, d'où la nécessité de changer de système politique.

Ce à quoi on assiste maintenant n'est autre chose que le développement logique de cette option des classes dominantes. Il y a eu effectivement une « stabilisation » par rapport à l'inflation folle qui sévissait dans la période Goulart : les prix montaient alors de 100 % par an, maintenant l'on est aux alentours de 30 %, ce qui constitue sans doute une réussite dans les conditions du capitalisme sous-développé. L'autre face de la politique de stabilisation a été la « stabilisation » des salaires, qui a entrainé une perte du pouvoir d'achat de l'ordre de 50 % depuis 1964. Les mesures « d'austérité » ont affecté aussi la petite et la moyenne industrie, et le petit et le moyen commerce, dans la mesure où il y a eu des restrictions sérieuses au crédit. L'agriculture a aussi souffert des pressions gouvernementales, l'incitant à la production de certaines denrées et fixant très bas les prix de vente. Toutes ces mesures n'ont d'autre but que de favoriser la concentration des capitaux, ce qui constitue par ailleurs la seule issue possible pour un pays capitaliste sous-développé souffrant d'une crise prématurée, mais définitive, des marchés.

Cette issue écarte immédiatement tout espoir d'un soutien populaire solide pour le gouvernement. La conséquence en est plutôt le contraire, et cela explique la vague de grèves plus ou moins « sauvages » de l'année dernière. Les premières grèves importantes depuis 1964 éclataient au mois d'avril 1968 à Minas Gerais, suivies peu après par une série de grèves dans l'industrie automobile de São Paulo. Le « grand tabou » de la gauche brésilienne tombait par terre d'un seul coup : les ouvriers de l'automobile étaient cités comme l'exemple le plus accompli de « l'aristocratie ouvrière » la plus « privilégiée », la plus • embourgeoisée » d'Amérique latine. A défaut d'une organisation syndicale représentative, les grèves ont été organisées sur place, dans l'usine. Au mois de juillet 1968, le mouvement ouvrier fait un bond. Plusieurs usines métallurgiques de Osasco, banlieue ouvrière de São Paulo sont successivement occupées par les travailleurs. Les directeurs sont gardés en otages, on exige l'échelle mobile (augmentation tous les trois mois) et un contrat collectif. L'organisation des grèves est faite par des comités d'usine, tout à fait en dehors du contrôle syndicalo-policier. Une coordination s'établit entre les comités d'usines différents. La moyenne d'âge dans les comités : 24 ans. On y ressent pour la première fois concrètement l'influence des nouvelles avant-gardes révolutionnaires.

L'inexistence de traditions de lutte proprement ouvrières, l'héritage de tant d'années d'un réformisme-populisme accroché à l'appareil d'Etat et au syndicalisme « officiel », tout cela explique que le mécontentement n'ait pas éclaté plus tôt sous la forme d'une poussée des luttes ouvrières. Il a éclaté d'abord par un certain nombre de médiations : révolte étudiante, conflits au sein de l'Eglise, opposition parlementaire, etc. En

QUATR dehors de leur signification qualitative, toutes ces grèves ont exercé une pression inattendue sur le budget et la politique économique du gouvernement.

Le mouvement étudiant a fait un extraordinaire bond dans la mesure où il est passé à une phase offensive généralisée : il ne s'agit plus d'attendre les initiatives gouvernementales pour réagir ensuite. On impose les changements internes à l'Université par le rapport de force, on descend dans la rue et vers les usines pour apporter un soutien actif au mouvement de masses et aux occupations d'usines. Il ne fut pas rare de voir des militants étudiants reconnus ouvertement par les ouvriers comme leaders, ce qui évidemment correspond aux conditions locales (absence de syndicat réformiste" puissant) et ne constitue pas un but en soi, mais symbolise d'une certaine façon le rôle d'avantgarde de substitution joué par le mouvement étudiant.

Il faudrait ajouter à ce tableau de « l'agitation • régnante toute la série de hold-ups audacieux dans les banques et aussi les différents journaux réactionnaires, etc. : ces actions n'ont pas trouvé, il faut le dire, une grande répercussion populaire. Elles ont servi néanmoins à alimenter la crise au sein de l'armée et des classes dominantes. Tout cela pour indiquer comment la conjoncture politique était * chargée › à la suite de la montée des luttes en 1968. Non seulement il était de plus en plus difficile de trouver une forme de pouvoir plus ou moins • populaire », mais la politique économique ellemême se trouvait menacée. Il faut ajouter que la polarisation de la crise du clergé dans les dernières semaines avant le putsch, avait également contribué à jeter par terre ce qui constituait en 1964 une des assises idéologiques de la bourgeoisie : les • valeurs chrétiennes et occidentales » au nom desquelles on avait mobilisé les petits bourgeois en 1964 pour renverser Goulart.

Il ne restait aux classes dominantes qu'un choix entre deux possibilités. Ou bien revenir en arrière et en finir avec la limitation des salaires et des crédits pour créer une base politique plus large pour le régime; mais, dans ce cas, il faudrait courir les risques d'une aggravation de la crise économique et des contradictions internes du capitalisme sous-développé. Ou alors répondre au mouvement de masse chaque fois plus organisé et politisé par un durcissement correspondant dans les structures politiques, en prenant le risque d'un rétrécissement des bases d'appui populaire. Mais cela avec

IEME INTERNATIONALE l'avantage de pouvoir intensifier la politique * d'austérité > et le désavantage pour la bourgeoisie de rendre plus claire que jamais la nature de classe du pouvoir.

POUVOIR « CIVIL » ET POUVOIR MILITAIRE

C'est sans doute le second choix qu'ont préféré les classes dominantes, le 14 décembre dernier. Mais il ne faut pas interpréter mécaniquement ce dernier * coup d'Etat dans le coup d'Etat > : il n'a pas répondu nécessairement aux intérêts les plus immédiats de la bourgeoisie. Bien sûr, à long terme, la dictature militaire est toujours une dictature bourgeoise qui défendra les intérêts des grands monopoles, des grands propriétaires ruraux et des grands commerçants. Il s'agit pourtant d'une dictature indirecte, exercée par l'intermédiaire de l'appareil militaire. Cette médiation diminue les possibilités de pression dont disposent normalement les représentants de la bourgeoisie pour faire valoir leurs intérêts immédiats : le Parlement, les tribunaux, etc. Par la dissolution de toutes ces instances et par la censure rigoureuse de la presse bourgeoise, les militaires disposent d'une marge importante d'autonomie vis-à-vis de la classe qu'ils représentent à long terme.

Il faut dire d'ailleurs que, pour une partie importante de la bourgeoisie, les militaires avaient déjà accompli la mission qu'on leur avait assignée en 1964, c'est-à-dire écraser le mouvement de masse de l'époque Goulart et faire porter le poids de la crise économique sur le dos des travailleurs. La conjoncture économique est maintenant bien moins néfaste pour la bourgeoisie que pendant les années qui suivirent immédiatement le putsch de 1964 : il y a même eu une certaine reprise de l'expansion pendant l'année 1968, évidemment tout à fait insuffisante pour absorber les énormes réserves productives laissées en marge du marché (à commencer par la main-d'œuvre). Dans ces conditions, la bourgeoisie cherchait activement à reprendre en main d'une façon plus directe le pouvoir politique qu'elle avait * octroyé » en 1964 à son appareil militaire. On assistait à une campagne frénétique des parlementaires et des journaux bourgeois pour un candidat • civil » à la présidence, ce qui limitait encore davantage les bases politiques du pouvoir militaire. Les oppositions bourgeoises proposaient la • libéralisation > du régime en tant que seul remède capable de neutraliser l'agitation ouvrière et étudiante. La mobilisation des masses avait fait un bond important pendant l'année 1968 et cela était extrêmement important pour l'avenir. Mais il n'y avait pas encore pour le régime une menace capable de justifier le coup de force du mois de décembre : bien au contraire, le climat d'instabilité créé par les mesures d'exception, la vague de répression, etc., risquait de provoquer un ralentissement des investissements, surtout de l'entrée des capitaux étrangers. Le coup d'Etat a été d'un côté l'expression du pouvoir militaire proprement dit et de son intention de ne pas lâcher ses prérogatives de caste acquises par la force en 1964. Il ne faut pas oublier que pratiquement tous les fonctionnaires de l'administration (des ministres et des juges aux dirigeants syndicaux...) ont été remplacés par des militaires depuis 1964. Mais, d'un autre côté, cette contradiction entre la bourgeoisie et ses représentants militaires reflète l'hésitation des classes dominantes en ce qui concerne la meilleure tactique à suivre pour contenir le mouvement de masse renaissant en 1968. Il n'y a donc pas de changement en ce qui concerne le contenu de classe du pouvoir au Brésil. Les bourgeois • civils > n'ont d'autre choix que se rallier aux « bourgeois en armes ». De toute façon, les militants révolutionnaires doivent expliquer clairement aux travailleurs la nature des crises politiques au sein du pouvoir bourgeois ; les faiblesses de la classe dominante devront stimuler l'intervention politique des travailleurs, la seule capable de porter la crise à un tout autre niveau.

LA REPONSE REVOLUTIONNAIRE

La répression actuelle ne changera pas beaucoup les conditions de lutte, dans la mesure où la plupart des tâches étaient déjà clandestines. Il faudra de plus en plus assurer par la force l'auto-défense des manifestations de masse et organiser des représailles contre les bourreaux et les assassins à la solde de la dictature. Mais cela toujours en étroite liaison avec les besoins du mouvement de masse.

La montée des luttes en 1968 a opéré une clarification des perspectives au sein de la gauche révolutionnaire. Elle a « testé › d'une certaine façon les différentes organisations, leur ligne et leur capacité d'intervention. Ce n'est plus la peine de parler du vieux Parti communiste réformiste. Il s'est complètement écroulé, restant à l'écart de toute lutte de masse : son influence n'a cessé de se réduire en faveur des jeunes avant-gardes au

ONALE 47 sein desquelles s'est regroupée, d'ailleurs, la majorité des anciens militants du Parti communiste. Au sein de la gauche (nous n'avons pas besoin de parler de l' « extrême-gauche » après la décomposition du parti réformiste qui pourrait se réclamer de ce titre ?), il y a fondamentalement deux pôles, la ligne de partage étant l'évaluation du rôle du prolétariat dans la révolution. Tout le passé d'empirisme réformiste, allié aux conditions de « sous-développement » économique et culturel, avait produit un indescriptible « sousdéveloppement théorique » au sein de la gauche au Brésil. On trouve un reflet de cette situation dans l'opposition qui est faite entre la « lutte armée » dans l'abstrait (identifiée avec la révolution) et la « voie pacifique » (confondue avec le réformisme). Dans cette opposition il n'est pas question de s'intéresser au rôle des différentes classes dans le processus révolutionnaire. Si la stratégie révolutionnaire est confondue avec la stratégie de la lutte armée, le prolétariat est d'un coup condamné au réformisme chaque fois que la guérilla n'est pas à l'ordre du jour. C'est à partir de cette confusion que les courants • débraystes purs › négligent la discussion sur le caractère de la révolution. En effet, ce caractère implique la détermination des classes qui sont le moteur de la révolution et aussi la nature des tâches de l'avant-garde. La « déviation militariste » consiste à concevoir la guerilla comme substitut au parti révolutionnaire, la lutte armée comme substitut à la lutte des classes (qui n'interviendrait qu'au dernier moment, pour donner le • coup final » au régime). Il est compréhensible que cette conception volontariste passe à côté du caractère socialiste de la révolution et se réfugie plus facilement derrière des conceptions de « révolution populaire », de * lutte anti-impérialiste », etc. En effet, si la tâche essentielle n'est pas la mobilisation des travailleurs contre le régime, on peut se passer de proposer un programme révolutionnaire qui porte atteinte aux intérêts de la bourgeoisie. Et pourtant, comment combattre l'impérialisme s'il n'existe concrètement que par la domination bourgeoise dans le pays ?

LES PERSPECTIVES DE LA GAUCHE

Les tendances qui sous-estimaient les luttes ouvrières ont été dépassées par les événements de 1968. Cela se traduit, au niveau du mouvement étudiant, par la perte d'influence de l'AP (Action Populaire) en faveur des jeunes dissidences du PC et du

Q UAT R POC (Parti Ouvrier Communiste, né de la fusion de plusieurs dissidences du PC avec l'organisation marxiste-révolutionnaire POLOP). L'orientation populiste de l'AP avait été dominante dans le mouvement étudiant jusqu'en 1967 ; elle appelait le « peuple » à lutter contre la • dictature », mais il n'était pas question de distinguer des classes au sein de ce peuple et de cette dictature. La renaissance des luttes ouvrières en 1968 a donné un contenu concret aux mots d'ordre d'alliance ouvriers-étudiants ; cela a bouleversé des organisations telles que l'AP, le PCBR, le PC pro-chinois et quelques dissidences du PC plus ou moins influencées par le « débraysme ». Il y a eu de nombreuses scissions et de nombreux regroupements, reflétant une compréhension plus ou moins aiguë de la nécessité d'une stratégie révolutionnaire qui soit effectivement liée au développement de la lutte des classes. Sur ce plan, le rôle exercé par le POC a été extrêmement important. Il a pu devenir un pôle important de regroupement, dans la mesure où son programme avait le premier posé la nécessité d'une politique révolutionnaire pour le prolétariat, d'une stratégie qui subordonne étroitement la lutte armée à la lutte de classes. La guerilla ne devait pas attendre que le mouvement des

Ita orienté vers la préparation, le développement, l'approfondissement des grands mouvements du prolétariat; tout ce qui facilite ces mobilisations sur une large échelle et leur politisation doit être accompli, tout ce qui les entrave, doit passer au

IEME INTERNATIONALE masses se déclenche spontanément pour

« couronner » d'une certaine façon sa victoire militaire contre l'armée. Sans insurrection ouvrière il n'y aura pas de prise du pouvoir. La révolution brésilienne sera prolétarienne ou ne sera pas une révolution.

Le rôle du prolétariat dans ce processus, l'importance de sa coordination avec les pagne, tout cela ne parti révolutionnaire mobilisation et de sa travailleurs de la campeut se faire sans un qui dirige ses luttes et qui sert d'instrument à la prise du pouvoir. La formation du POC a été un pas important dans cette direction.

Les perspectives économiques pour 1969 devront stimuler le développement des luttes ouvrières. La reprise relative de l'expansion devra être accompagnée d'une montée générale des prix, ce qui poussera de plus en plus la bourgeoisie à « stabiliser » les salaires pour contenir l'inflation à des niveaux * tolérables ». Les luttes revendicatives devront être menées par les comités d'usine, étroitement liées au travail politique d'agitation et d'organisation révolutionnaire de la classe ouvrière. Les luttes de l'année dernière devront être reprises et les grèves organisées de telle façon que la classe soit préparée pour intervenir à un niveau politique plus élevé dans les prochaines crises.

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