Il n'est pas facile de saisir nettement les perspectives à court et à moyen terme de la situation en Italie, qui reste caracté. risée en janvier 1969 par un élargissement et un approfondissement constants de tensions et de conflits sur tous les terrains. Il est toutefois possible d'indiquer quelques éléments fondamentaux sur lesquels les marxistes révolutionnaires peuvent baser leur ligne et leurs interventions.
La mobilisation de la classe ouvrière a acquis dans les trois derniers mois de l'an. née 1968 une ampleur sans précédent depuis 1947-1948. Il suffit de feuilleter les quotidiens pour se rendre compte immédiatement de la puissance de la vague de fond qui a prat: quement secoué toutes les régions du pays, tous les secteurs industriels et toutes les couches du prolétariat. En même temps, des couches de travailleurs agricoles se son: aussi mobilisées, tandis que des luttes importantes ont été engagées à plusieurs reprises par diverses catégories d'employés, notamment par des fonctionnaires de l'Etat. Nous écrivons cet article à la veille d'autres mobilisations d'envergure : grève générale nationale pour les retraites, grèves provinciales pour l'élimination des zones de différenciation des salaires, grèves de certaines catégories industrielles, grèves des traminots dans plusieurs villes dont Rome et Milan.
Les luttes de la période septembre-dé. cembre, en effet, n'ont abouti que partiellement à des conclusions. Il est vrai que, dans certaines expériences pilotes - par exemple celle de Pirelli à Milan —, des résultats appréciables ont été réalisés, grâce à une mobilisation venue d'en bas qui a souvent débordé les syndicats et les a obligés à négocier pour des objectifs sensiblement plus avancés qu'ils ne l'auraient voulu, il est vrai aussi que la question des zones de salaires a été réglée dans le secteur indus. triel contrôlé par l'Etat. Mais, même si l'on fait abstraction du fait que l'accord ci-dessus a été tout à fait insatisfaisant, il n'y a eu aucun résultat pour toute une série de secteurs et la lutte continue. Plus encore, deux grandes batailles restent ouvertes à l'échelle nationale : celle pour un changement radical du système des retraites et celle pour l'élimination des zones de différenciation dans l'industrie privée qui englobe la grande majorité des ouvriers. Finalement dans les prochains mois, les conventions collectives d'un certain nombre de catégories, dont les métallurgistes qui sont toujours la colonne vertébrale du prolétariat italien, viennent à expiration. Voilà autant de possibilités de luttes qui pourront atteindre un niveau très élevé de combativité et qui auront, tout au moins objectivement, une portée nettement politique, en impliquant une vérification du rapport de forces global dans le pays.
Cela est d'autant plus vrai que le pouvoir dispose de marges de manœuvre assez réduites. Le bilan économique de 1968 - qui n'est pas encore définitivement dressé au moment où nous écrivons - est moins positif qu'en 1967 et témoigne (en tout cas) d'un certain ralentissement de la conjoncture favorable. Notamment en ce qui concerne l'emploi, il se confirme que la nouvelle montée qui a suivi la crise de 1963-1965, n'a pas réussi à résorber le chômage, l'expansion de l'emploi dans l'industrie et dans le tertiaire ayant été trop faible pour compenser l'exode rural qui se poursuit et l'arrivée de nouvelles forces sur le marché du travail. D'après des estimations avancées, même par des sources officielles, il est fort peu probable, pour ne pas dire impossible, que cette tendance se renverse dans le proche avenir; il se peut au contraire que le processus de concentration et de rationalisation entrave l'expansion même dans l'industrie, ne fût-ce que dans certains secteurs (il ne faut pas oublier que, dans pas mal de cas, des luttes ont été déclenchées en 1968 à la suite de réductions de main-d'œuvre, de menaces de licen- ciements, de fermetures d'entreprises jugées non rentables. D'autre part, le perfectionnement technologique - sous la forme imposée par la logique du système — et une concurrence internationale qui s'accentue s'accentue chaque jour davantage éliminent toute hypothèse d'une atténuation quelconque des cadences infernales d'exploitation, qui provoquent de plus en plus l'usure physique et psychique des travailleurs et qui sont incontestablement l'une des raisons fondamentales du déferlement impétueux des luttes ouvrières.
En outre, il est peu probable que dans le contexte actuel les syndicats puissent jouer exactement le même rôle que celui par exemple qu'ils ont joué pendant la lon gue bataille des métallos de l'année 1966 ou tout au moins qu'ils puissent le faire avec autant de succès. La « contestation » antibureaucratique est arrivée désormais jusqu'aux portes des entreprises et l'état d'es prit de couches larges du prolétariat est maintenant celui d'une méfiance caractérisée, voire d'une hostilité envers les bureaucrates des syndicats, de tous les syndicats. Les expériences des derniers mois sont éloiquentes en la matière : si, en fin de compte, les syndicats ont eu le dessus dans l'organisation des grèves provinciales et, à plus forte raison, nationales, et si ce sont eux qui ont signé les conventions que les ouvriers ont dû finalement accepter, à l'origine de toute une série de luttes importantes il y a eu des mouvements spontanés, des mobilisations que les syndicats - y compris ia C.G.I.L. - n'ont suivi que lorsqu'ils étaient déjà déclenchés. Il y a eu des pressions multiples d'en bas animées par un fort sentiment antibureaucratique. Parfois tout cela s'est concrétisé dans la création de comités de base, qui jouissaient d'un prestige beaucoup plus grand que les syndicats exerçaient une influence très forte sur la conduite des grèves. Il n'y a aucune raison de douter que cela se répètera à l'occasion des luttes des mois qui viennent; il est même probable que chez les métallos qui.
déjà en 1966, avaient troublé les sommeils des bureaucrates, le phénomène sera d'une portée plus considérable. Les syndicats risquent donc de se trouver placés devant un choix douloureux : soit s'efforcer de jouer leur rôle habituel de frein avec le danger d'augmenter l'influence et de faciliter l'intervention de tendances révolutionnaires, soit de hausser le tir eux-mêmes, en exprimant les pressions d'en bas et, dans ce cas, ils risqueraient de stimuler un processus qu'ils
ONALE 37 n'auraient ensuite aucune certitude de pouvoir canaliser. Dans les deux cas, existe la possibilité de luttes d'une envergure très grande, qui se prolongent des mois durant et avec une participation très active de larges masses de catégories, décisives aussi bier par leur consistance numérique que par la place qu'elles occupent dans la production.
En ce qui concerne le mouvement étudiant, les universitaires n'ont pas réussi après la rentrée d'automne à relancer des luttes à l'échelle de masses et la crise est sérieuse dans presque tous les centres principaux. Le mouvement des lycéens et des élèves des écoles techniques est entré dans une phase d'essoufflement après les mobilisations extraordinaires des trois ou quatre derniers mois et qui avaient atteint leur point culminant dans des manifestations de milliers et parfois de dizaines de milliers de jeunes : au commencement de décembre, dans les rues centrales de Rome, plus de cinquante mille étudiants ont défilé et des masses proportionnellement du même ordre se sont rassemblées dans d'autres villes, comme Florence, Turin, Milan, Bologne, Palerme etc. Toutefois, la potentialité du mouvement est loin d'être épuisée et, dans certaines conditions, d'autres explosions pourraient sans doute se produire. D'autant plus que les « réformes » envisagées par les gouvernements ne pourront résoudre aucun problème structurel et risquent de ne pas aller au-delà d'opérations démagogiques et paternalistes désormais vomies par la masse des étudiants.
Quant aux couches petites bourgeoises, aussi bien anciennes que nouvelles, la fermentation extraordinaire qui les a boulever sées en 1968 est loin d'être apaisée. Des événements multiples — allant de grèves des professeurs jusqu'aux contestations dans un secteur traditionnellement conservateur comme celui de l'administration de la justice - justifient, par contre, l'hypothèse que la crise se poursuivra et pourra même s'exprimer sous des formes encore plus écla tantes. Ce sont d'ailleurs surtout des cou ches petites bourgeoises qui animent le dissenso (dissentiment) des catholiques qui se révoltent contre les conceptions et les pratiques conservatrices de l'Eglise en faisant appel aux idées originelles des Evangiles. Il faut de toute façon suivre de très près tous ces développements car les oscillations de la fièvre de la petite bourgeoisie fourniront de précieuses indications sur l'évo lution de la crise de la société italienne en général.
Au niveau des superstructures politiques, la crise du régime a en fait commencé Après les élections de mai 1968, qui ont balayé à jamais les illusions sur une expansion social-démocrate susceptible d'assurer au centre-gauche une base de masse large et solide, les deux partis les plus impor tants de la coalition gouvernementale socialistes unifiés et démocrates-chrétiens -sont entrés dans un processus de fragmentation ultérieure qui frise la décomposition. La crise gouvernementale de novembre décembre, qui s'est déroulée au moment où les luttes des ouvriers et des étudiants des écoles secondaires battaient leur plein, a été accompagnée par des phénomènes de démoralisation dans les couches dominantes. Significatif à ce sujet a été le débat au conseil national de la démocratie-chrétienne en novembre, où de nombreux orateurs ont décrit dans des termes aussi réalistes qu'alar més la tempête qui secouait la société italienne, certains d'entre eux allant jusqu'à avouer qu'il était presque impossible d'envisager une solution viable. La formation du gouvernement Rumor a assuré un répit momentané dans la mesure où le nouveau Premier ministre a réussi à embarquer les représentants de toutes les tendances de son parti et du parti socialiste (à la seule exception près de la petite fraction de gauche de Lom bardi) et ou le camp bourgeois se rend compte de la nécessité de ne pas torpiller trop tôt la nouvelle expérience. Quelques paralysie et la confusion sont destinées à s'accroitre davantage et la dégradation du régime parlementaire se poursuivra sans cesse. Il n'y a pas l'ombre d'un doute que la démocratie bourgeoise a atteint un niveau de discrédit dans les couches les plus dis.
parates de la population et l'opinion courante est désormais que le personnel politique — aussi bien des appareils de l'Etat et des administrations que des partis — est com posé dans son écrasante majorité par des gens incapables et corrompus (ce qui, d'ailleurs, n'est absolument pas faux !). Seuls, les infortunés dirigeants du Parti communiste ne cessent de verser des larmes sur le sort du Parlement et d'alimenter des illusions sur un redressement possible, grâce, par exemple, à de « nouveaux rapports » entre le gouvernement et l'opposition ou à des réformes dans le fonctionnement technique (1). La confusion et la décomposition sont d'ailleurs encore plus prononcées au niveau d'un grand nombre d'administrations locales, paralysées par l'absence de majorités viables, par des querelles de fractions ou des règlements de compte de cliques de profiteurs et d'escrocs, par une situation financière désastreuse, par le chaos de la législation concernant l'urbanisme, etc. Quant aux régions autonomes, il faudrait des spécialistes chevronnés pour énumérer, par exemple, toutes les crises successives du gouvernement régional sicilien..
Nous n'avons pas besoin de rappeler que, Nous n'avons pas besoin de rannalar ana dans un tel contexte, l'influence des grands événements internationaux est particulièrement sensible. Ajoutons seulement que, dans les prochains mois, il y aura l'échéance du renouvellement de l'O.T.A.N. qui pourrait bien renouvellement de l'OTAN aui nourrait bion être le ressort pour la mobilisation de masses très militantes, susceptibles d'accroître la tension politiqué et de semer le désarroi dans les rangs des partis de la coalition.
Le tableau que nous avons esquissé pourrait apparaitre trop « optimiste » du point de vue des possibilités des forces anticapitalistes à cette étape. Mais, précisément parce nous l'analyse de perspectives
(1) Dans la sommes « optimistes » dans la situation qui existe et des à une échéance rapprochée, pratique, le P.C.
est conservateur même en ce qui concerne les réformes techniques. Par exemple, il n'a jamais proposé la réforme élémentaire que serait l'abolition d'un Sénat qui fait double emploi avec un gaspillage de temps absurde parce que, fondamentalement, il ne veut pas renoncer aux bénéfices financiers que la présence d'un nombre élevé de sénateurs communistes assure aux caisses de l'appareil.
semaines ont d'ailleurs suffi combien la nouvelle solution
Le gouvernement est déjà en sortes de luttes fractionnelles dans des directions opposées pour montrer était précaire butte à toutes et est tiraillé par exemple en ce qui concerne le problème du désarmement de la police pendant les grèves et les manifestations ouvrières, la question de la réforme scolaire, certains problèmes relatifs à l'intervention économique de l'Etat, etc. En même temps, une nouvelle réunion au conseil national de la démocratie-chrétienne a déclenché une nouvelle bagarre où, entre autres, l'ancien président du conseil Moro, désormais en opposition dans son parti, a lancé une attaque virulente contre ses anciens collègues et notamment contre les méthodes qu'ils utilisent dans l'affrontement fractionnel. Le résultat a été que le nouveau secretaire, Piccoli, n'a été élu qu'à une majorité relative des voix, fait absolument sans précédent.
Bref, même si le centre-gauche — avec le gouvernement Rumor ou avec un autre plus ou moins analogue — pourra subsister, la nous ne minimisons aucunement les dangers qu'une telle situation implique. est très est peu probable qu'une crise sociale et politique d'une telle ampleur et d'une telle profondeur se prolonge indéfiniment et que les classes dominantes acceptent passivement une décomposition progressive de leurs instruments politiques actuels. Il est par contre tout à fait vraisemblable qu'au cours de l'année 1969 se produiront des affrontements majeurs, susceptibles de bouleverser profondément le statu quo régnant depuis deux décennies. Quelles sont les chances réelles que les potentialités existantes soien: effectivement exploitées dans l'intérêt de la classe ouvrière et pour créer les prémisses d'un renversement du système ?
La classe ouvrière se mobilisera fort probablement en 1969 avec le même élan qu'en 1968. Mais le point essentiel — pour la dynamique de la situation - est de savoir si cette mobilisation se développera sur le plan politique, en dépassant le stade des revendications économiques. Il va de soi que même une mobilisation pour des objectifs économiques, lorsqu'elle acquiert les dimensions des mobilisations des mois passés ou des mobilisations actuelles, a une portée objectivement politique et influe sur l'équilibre social et politique global. Mais elle est destinée inévitablement à décroître, voire à s'épuiser, surtout dès qu'elle aura atteint certains résultats plus ou moins satisfaisants, si elle n'exprime pas des objectifs carrément politiques. Cela n'a pas eu lieu en 1968 ; cela aura-t-il lieu cette année ? Cela dépend des capacités d'intervention des organisations ouvrières, de l'influence que pourront exercer les groupements révolutionnaires d'avantgarde. Mais il est très peu probable, pour ne pas dire exclu, qu'on débouche sur le terrain de la lutte plus directement politique, fondamentalement en vertu de la dynamique propre d'un mouvement spontané.
Or, le P.C. italien est plus paralysé que jamais par la contradiction entre sa logique profondément réformiste qui le pousse vers la droite et la nécessité d'esquisser des manœuvres « gauchistes » pour ne pas se couper des mouvements réels. La période préparatoire à son douzième congrès a mis particulièrement en lumière les graves - et insurmontables — difficultés du parti. L'appareil lui-même est divisé, certains dirigeants faisant des concessions sur leur gauche, avec des ouvertures au mouvement des étudiants et aux groupes révolutionnaires, d'autres exigeant que le parti se délimite nettement des mouvements d'extrême-gauche et con-
ONALE 39 damne même les initiatives « aventuristes », susceptibles à leur avis de faire le jeu des fascistes (2). L'opposition à la base et au niveau des instances intermédiaires a été relativement importante, probablement plus large que lors du congrès précédent (au début de 1966) : dans certaines fédérations, les voix contre le projet de thèses officiel ont atteint un pourcentage considérable (3). Mais cette opposition de gauche été beaucoup moins coordonnée à l'échelle nationale qu'en 1965-1966, elle n'a pas une ligne homogène, se limite le plus souvent à exprimer un mécontentement et une protestation contre les méthodes bureaucratiques, et s'avère incapable d'esquisser une ligne de rechange d'ensemble et de dépasser ses limites localistes. C'est pourquoi elle ne pourra influencer tant soit peu la ligne du parti ; tout au plus aidera-t-elle objectivement le jeu de Longo et des centristes qui joueront encore une fois le rôle de modérateurs qui, en opérant une synthèse, sauvegardent l'unité du parti. Il va de soi que le jeu de Longo ne réussira que dans les formules littéraires (les héritiers de Togliatti ont des ressources inépuisables quand il s'agit de concilier, nuancer, composer...) et dans l'opération de recollage de l'appareil : au niveau de la lutte réelle, le parti restera incapable d'une initiative tant soit peu sérieuse et ne cessera d'être à la remorque des événements, d'œuvrer donc comme un frein et, en dernière analyse, comme un élément de stabilisation du système.
Le P.S.I.U.P. est sorti de son congrès dans un état de décomposition avancée. A l'échelle locale, il est tiraillé par toute sorte de tendances et il développe parfois une activité beaucoup plus proche de celle des groupes révolutionnaires que de celle du Parti communiste : mais il est coiffé par une direction et un appareil où s'imposent des éléments prosoviétiques avoués (Vecchietti, secrétaire du P.S.I.U.P., est aujourd'hui lié à Moscou beaucoup plus que Longo, secrétaire du P.C.). Dans ces conditions, il est absolument exclu que ce parti, en tant que tel, puisse jouer un rôle tant soit peu important - et positif - dans les luttes des mois prochains.
(2) Voir par exemple le discours d'Amendola à Milan, où il a critiqué le soutien que le parti a donné pandant quelques jours aux protagonistes de l'initiative de Viareggio (• contestation » d'une fête du Nouvel An face une boite nocturne fréquentée par des richards).
(3) A Naples, l'opposition de gauche a dépassé 30 % des mandats.
Malheureusement, la situation de la gau che révolutionnaire à l'étape actuelle n'est également pas encourageante. Son état de fragmentation, ses divisions qui, loin de diminuer, s'accentuent davantage, l'absence d'orientations claires et de conceptions bien définies, la sous-estimation des nécessités tactiques et le peu d'intérêt pour les analyses réalistes justifient l'hypothèse qu'elle sera bien difficilement en condition d'exploiter victorieusement les possibilités des mois qui viennent. Elle pourra exercer encore et même davantage, un rôle de stimulant contribuer au succès de certaines grèves et au déclenchement de manifestations militantes, faciliter l'expérience de milliers de jeunes, mais elle ne pourra pas opérer comme une force cohérente, susceptible d'assurer une issue positive à la classe ouvrière dans des affrontements majeurs éventuels. Cela est plus particulièrement vrai pour le mouvement des étudiants en tant que mouvement de masse. Si, dans les universités, on ne parvient pas à imposer des orientations différentes, à battre l'ultragauchisme inconsistant, le sectarisme stérilisant et le spontanéisme qui se cache mal sous des formules variées, il est peu probable que se produisent de nouvelles mobilisations massives ou, tout au moins, que de telles mobilisations éventuelles puissent déboucher réellement. Si le mouvement des étudiants des écoles secon daires n'est pas capable d'éviter les mêmes écueils, il pourra connaître lui aussi une phase de déclin ou de stagnation.
Mais, au cours des toute dernières semaines, un autre danger s'esquisse en face duquel il serait absurde de fermer les yeux. Le fait nouveau est que, pour la première fois depuis une période assez longue et en tout cas depuis le déferlement de la vague des luttes des étudiants et des ouvriers, les forces réactionnaires ont déclenché une contre-offensive et indiquent clairement leur volonté de se réorganiser. Elles n'ont pu faire beaucoup jusqu'à présent et nous n'avons aucune intention d'en exagérer la portée. Mais ce qui est important, c'est que certaines forces ont commencé à se mobiliser, en s'efforçant, entre autre, de stimuler des processus qui s'amorcent.
Les classes dominantes, répétons-le, ne peuvent pas se résigner à subir passivement d'autres vagues puissantes du mouvement de masse, une crise de plus en plus profonde de toute la société, une paralysie croissante des institutions politiques. Elles
IEME INTERNATIONALE comprennent qu'elles doivent agir avec prudence et qu'elles ne disposent pas d'une véritable solution de rechange. Mais des groupes et des secteurs conservateurs ont décidé désormais de commencer à préparer cette solution et à se donner des instruments d'intervention, qui, tout en n'étant pas décisifs, peuvent servir de contre-pression et de contrepoids. Les initiatives réactionnaires et semifascistes prises après la manifestation de Viareggio, la propagande en faveur de la création de véritables équipes de choc, toute une série d'attentats contre des militants d'avant-garde et des locaux de partis ouvriers, les graves accidents provoqués par les fascistes à l'Université de Naples, des démarches provocatrices de la police et des carabinieri aussi bien en Toscane qu'en Sicile, vont exacte ment dans ce sens. Quelques symptômes, bien que limités, indiquent que des couches petites bourgeoises conservatrices pourraient être attirées par de telles opérations ; si ces tendances se concrétisaient, nous serions au commencement d'un nouveau mouvement de type fasciste.
La gauche révolutionnaire doit se rendre compte du danger et devenir parfaitement consciente de ses responsabilités accrues.
Précisément parce que, malgré ses divisions et ses contradictions, elle constitue désormais, dans son ensemble, une force que personne ne peut ignorer, précisément parce que tel ou tel groupe a parfois la possi bilité de prendre des initiatives susceptibles d'avoir des répercussions politiques sur une large échelle, elle doit réfléchir sérieusement sur la situation et ses potentialités et esquisser une stratégie d'action. fondée non sur un besoin abstrait de « contester » et d'exprimer sa propre révolte (ce qui était légitime dans les phases moins mûres), mais sur une analyse réaliste de ce qui est possible et utile d'entreprendre à un moment donné.
Il n'y a pas de doute que, indépendamment d'initiatives spécifiques qui pourront et devront être prises dans le cas où les réactionnaires voudraient frapper la gauche révolutionnaire et le mouvement ouvrier en général, la ligne de défense et de contreattaque fondamentale doit être celle d'assurer le succès et la continuité des mouvements de masse du prolétariat qui se préparent. Tout le monde comprend que, si les ouvriers sont mobilisés, l'extrêmedroite disparait littéralement, du moins aussi longtemps que subsiste l'actuel rapport des forces. L'effort principal doit donc être orienté vers la préparation, le développement, l'approfondissement des grands mouvements du prolétariat ; tout ce qui facilite ces mobilisations sur une large échelle et leur politisation doit être accompli, tout ce qui les entrave, doit passer au second plan. C'est sur ce terrain, d'ailleurs, qu'il est possible de réduire les conséquences négatives des divisions de la gauche révolutionnaire, de créer les conditions pour une action au moins objectivement convergente, en dernière analyse pour une vérification dans la réalité des positions respectives et pour un rapprochement éventuel en vue de cette formation du parti révolutionnaire, qui reste la condition sine qua non pour que toute crise sociale et politique aboutisse à la lutte décisive pour la prise du pouvoir, pour le renversement du régime capitaliste.
25 janvier 1969