Depuis plus d'un an, en U.R.S.S. et dans les Etats ouvriers d'Europe orientale, on assiste à des processus qui, tous, pointent en direction d'une crise où le pouvoir bureaucratique dans ces Etats ne manquera pas d'être mis en cause.
En Pologne, en mars 1968 se sont produits des incidents dans lesquels il apparait que le pouvoir de Gomulka s'est délibérément livré à des provocations pour pouvoir Avant même que les étudiants aient pu expliquer leur action aux masses travailleuses, le gouvernement a procédé aux arrestations des leaders tout désignés de l'intelligentsia et des étudiants, Karol Modzelewski, Jacek Kuron et plusieurs autres étudiants. Pour mieux réussir, Gomulka n'a pas hésité à recourir aux moyens traditionnels des gouvernements réactionnaires polonais, en premier lieu à l'antisémitisme. Gomulka l'a emporté au Congrès du parti polonais, avec l'aide du P.C. de l'Union soviétique, sur la tendance ultranationaliste de Mocjar.
Les récents procès de Modzelewski, Kuron et des autres inculpés ont été tenus à huis clos et de lourdes peines de prison ont été prononcées (1). Ainsi, ceux qui étaient à peine sortis de prison quelques mois auparavant y sont à nouveau enfermés pour le seul crime d'avoir tiré les leçons de l'Octobre polonais de 1956 auquel ils avaient participé à la tête des étudiants de Varsovie, d'avoir compris qu'il ne fallait pas remplacer une équipe bureaucratique par une autre équipe bureaucratique, mais qu'il fallait faire une révolution antibureaucratique pour créer une société vraiment socialiste.
Pour avoir été à l'avant-garde, d'abord dans l'action en 1956, puis en matière de programme, les militants révolutionnaires polonais se sont trouvés exposés à la répression avant de recevoir le soutien d'une masse de travailleurs. Mais les positions du régime bureaucratique n'en ont pas été consolidées pour cela.
En ce qui concerne la Tchécoslovaquie, nous ne reviendrons pas sur les événements qui ont précédé l'invasion par les troupes soviétiques et alliées (nous renvoyons à l'éditorial du n° 34 de cette revue « Premier bilan, premières leçons »). A cette époque, il n'y avait pas dans ce pays une avant-garde aussi politiquement avancée qu'en Pologne, mais le mouvement de masse y acquit une telle ampleur que les hommes du Kremlin prirent peur.
Quand l'occupation soviétique se produisit et que la direction Dubcek céda, nous disions que l'attitude de cette direction démobiliserait temporairement les masses et diminuerait son prestige. L'acte héroïque de l'étudiant Jan Palach a fourni au peuple tchécoslovaque l'occasion de manifester et de montrer ce qu'il ressentait. Mais d'autres manifestations ont témoigné que la résistance était bien plus forte qu'on ne pouvait le prévoir Il y a quelques mois. Résistance non seulement des étudiants, des intellectuels, des journalistes, mais aussi et surtout des ouvriers : menace de grève des cheminots, des métallos, refus des imprimeurs de publier un journal dont le contenu était favorable aux occupants, etc. Au cours du « printemps tchécoslovaque »,les ouvriers avaient très largement éliminé les responsables syndicaux à la dévotion de Novotny pour les remplacer par des travailleurs élus par eux ; ce sont ces élus qui ont permis à la résistance de ne pas se dissiper rapidement et de faire preuve de puissance. Il y a là un enseignement précieux en faveur de la démocratie ouvrière.
Cette résistance n'a pas permis aux occupants d'utiliser la perte de prestige réelle de Dubcek pour le remplacer par des hommes plus maniables par eux. La situation politique actuelle en Tchécoslovaquie est loin d'être stable, elle ne peut se maintenir telle qu'elle est pendant très longtemps et les dirigeants soviétiques sont certainement à l'heure
(1) Le procureur n'a pu apporter. hors des positions politiques bien connues, le moindre fait qui puisse étayer ses charges. Il s'était vu obliger de lancer des accusations de collusion avec la IVe Internationale déjà présentées au procès qui s'était tenu quatre ans auparavant, qui n'avaient pas été retenues alors et que le tribunal n'a pas retenues cette fois-ci encore.
actuelle embarrassés quant à la politique à suivre : peuvent-ils tolérer la situation actuelle qui se détériore ? ou au contraire seront-ils tentés de ramener leurs chars dans les rues de Prague, avec les risques que cela comporterait ?
Nous en venons à l'Union soviétique, ce pays dans lequel, il est clair depuis l'occupation de la Tchécoslovaquie, se trouve la clé de la situation dans cette partie du monde : aussi longtemps que la bureaucratie dominera l'Union soviétique, les travailleurs des Etats ouvriers environnants ne pourront sans danger lutter pour la démocratie socialiste et la faire triompher.
Depuis deux à trois ans, on note en U.R.S.S. un durcissement du régime. C'est l'intelligentsia qui en a particulièrement fait les frais. Ce durcissement s'explique par la crainte de la bureaucratie de ne pouvoir contrôler la situation en Union soviétique, résultant des mesures de « libéralisation » accompagnées de la crise internationale du stalinisme et de la fin du monolithisme stalinien sur le plan international. Les événements du « printemps tchécoslovaque » avaient particulièrement suscité son inquiétude, suivis intensément et favorablement en Union soviétique. L'occupation militaire ne visait pas que la Tchécoslovaquie, elle était aussi à usage interne.
Malgré l'atmosphère lourde qui sévissait en U.R.S.S., il y eut — pour la première fois depuis de longues années — des êtres courageux pour s'opposer à l'action du pouvoir et oser manifester sur la Place Rouge contre l'intervention soviétique. Une telle manifestation à elle seule — ce n'est pas le nombre des manifestants qui importait — était un signe des temps : la répression prévisible n'avait plus les effets d'antan, non parce que les hommes de jadis étaient moins courageux, mais parce qu'ils n'avaient pas de perspectives et qu'aujourd'hui il n'en est plus de même. Les bureaucrates peuvent invoquer à nouveau le nom de Staline et essayer de lui rendre quelque lustre, les temps ont changé.
Une opération comme celle qu'ils ont faite en Tchécoslovaquie n'aurait pu rendre un bon service à la bureaucratie que si elle avait donné des résultats positifs rapides. Ce qui s'est passé depuis août en Tchécoslovaquie n'a pas renforcé la bureaucratie, et, de ce fait, il est inévitable qu'une crise de direction soit en gestation en U.R.S.S. Nous ne commencerons pas maintenant à nous livrer au jeu des « kremlinologues ». Il n'est nul besoin d'épiloguer sur une chose ou une autre pour savoir que, depuis un certain temps, des dissensions existent au sommet. D'autre part, on ne peut considérer les coups de feu qui ont été tirés au Kremlin lors de la venue des cosmonautes comme étant dépourvus de signification : qui que soit l'homme qui a tiré, son geste est aussi un signe d'un mécontentement dans des couches plus ou moins larges de la société.
Ce qui rend une analyse de la situation en U.R.S.S. particulièrement difficile, c'est qu'à la différence des autres Etats ouvriers, il y existe probablement encore une grande coupure entre l'intelligentsia et la classe ouvrière qui voit en elle non ses porte-parole mais une partie des privilégiés de la société soviétique. Et, réciproquement l'intelligentsia en U.R.S.S. n'a que des rapports formels avec la classe ouvrière. Même des œuvres si puissantes que celles de Soljenitsyne — si révélatrices de la société soviétique — n'apportent pratiquement rien sur la pensée de la classe ouvrière des grandes entreprises. Les organisations syndicales et autres ne sont pas les instruments de cette classe mais des outils bureaucratiques. Jusqu'à ce jour, par suite, on ne sait ce que pense la classe ouvrière, ou quelles sont à présent ses aspirations et ses prédispositions. Les facteurs ne manquent pas qui tendent à retarder la mise en marche du prolétariat soviétique ; mais quinze ans ont passé depuis la mort de Staline, les réformes accordées d'en haut (sous une pression non organisée d'en bas) ont montré leurs limites et aussi et surtout leur précarité face à un appareil bureaucratique dont l'efficacité dans son domaine propre ne se manifeste guère. Le monde est en mouvement et on ne peut penser que la société soviétique n'y soit pas sensible. On sait qu'à présent, au moins, les résistances à l'ordre établi commencent à se manifester sous des formes diverses dans les nationalités minoritaires de l'Union soviétique. La bureaucratie qui est à contre courant dans le monde entier ne pourra arrêter encore longtemps la marche en avant de la société soviétique. Le conflit soviéto-yougoslave inaugura la crise du stalinisme et cette plaie n'a jamais été refermée. Le différend sino-soviétique a définitivement ôté à Moscou le rôle de « guide »
du mouvement communiste officiel. L'opération à moitié manquée de Tchécoslovaquie pourrait bien inaugurer la crise la plus grave jusqu'à présent du régime de la bureaucratie soviétique en U.R.S.S. et de son autorité dans le mouvement ouvrier.