Le 31 octobre 1968, la Xlle session plénière du C.C. du Parti communiste chinois pour la première et la dernière fois mentionnait nommément le « Khrouchtchev chinois >, le « premier des responsables qui, bien que du parti, s'est engagé sur la voie de la restauration du capitalisme ». La session antérieure, celle d'août 1966, ne l'avait pas désigné nommément. Il faut donc conclure qu'à cette session aucune majorité n'avait pu se dégager pour éliminer l'ancien dauphin de Mao.
Il a fallu vingt-six mois à Mao pour modifier cette situation et faire exclure Liu. Encore n'a-t-il pu obtenir la majorité à la Xile Session qu'en y faisant participer massivement « les principaux camarades responsables des comités révolutionnaires des provinces, municipalités relevant directement des autorités centrales, et régions autonomes », les « principaux camarades responsables de l'Armée Populaire de Libération de Chine », et en ayant éliminé un grand nombre de membres du Comité Central élus au VIII° Congrès.
Le communiqué final de la « XIle session plénière » ne le cache pas, puisqu'il indique qu'outre Mao Tsé-Toung et Lin Piao, ont participé à cette session « DES membres du Comité Central ainsi que DES membres suppléants ». Ainsi, le maoïsme a ajouté une nouvelle dimension au langage de la bureaucratie : il y a maintenant des « sessions plénières [sic] » d'organismes dirigeants auxquelles ne participent que des membres triés sur le volet.
Il est vrai que les nouveaux projets de statuts du Parti communiste chinois, préparés en vue du IX® Congrès, nous expliquent aussi sérieusement que le principe de la « sélection » des responsables est préférable au principe de leur « élection ». Marx et Lénine étaient d'un autre avis; mais n'étaient-ils pas un peu « révisionnistes » sur les bords, et n'avaient-ils pas en tout cas gravement failli à leur tâche historique, en oubliant de mentionner la suprématie absolue et définitive de la pensée de Mao TséToung ?
La défaite de Liu Chao-Chi était inévitable dès que les « comités révolutionnaires > commencèrent à briser l'ancienne machine bureaucratique du Parti et de l'Etat dans les principales provinces. Elle est due au fait que sa fraction bureaucratique n'avait pas osé faire un appel à des masses aussi larges et aussi indiscriminées que ne l'avait osé Mao. Etant précisément majoritaire au sein de la bureaucratie, elle se voyait confrontée avec plus d'hostilité de la part des masses, surtout de la part des masses jeunes ; elle s'était dès le début placée en position de faiblesse en n'osant pas attaquer le mythe de l'infaillibilité de Mao qu'elle avait elle-même créé ; elle avait perdu la première bataille préparatoire de la lutte fractionnelle, celle pour le contrôle de l'armée.
Quelles étaient les positions politiques et doctrinales défendues par Liu ChaoChi ? Jusqu'à ce jour nous ne le savons pas. Rien dans le communiqué de la XII° Session plénière ne permet de se faire une idée à ce propos.
Il est vrai que Liu Chao-Chi — le président de la République Populaire de Chine pendant près de vingt ans ! - y est traîné dans la boue et couvert des insultes les plus infamantes : « ..le plus haut des responsables qui, bien que du Parti, empruntait la voie capitaliste... un renégat, un Judas et un traitre à la classe ouvrière dissimulé au sein du Parti, un laquais de l'impérialisme, du révisionnisme moderne et de la réaction kuomintangienne, qui a consommé d'innombrables crimes ». Aucun de ces « crimes » n'est pourtant mentionné, et pour cause ! Toutes les accusations contre Liu, qui ne reflètent pas des calomnies pures et simples, le transforment en bouc émissaire d'erreurs commises par TOUTE la direction du P.C. chinois, Mao Tsé-Toung en tête...
L'éclatement de l'ancien appareil bureaucratique, la violence de la lutte intra-bureaucratique, l'intervention large des masses, la politisation de millions de jeunes — tout cela est certes positif. Cela n'a pas manqué de modifier les rapports de force entre la bureaucratie en tant que telle et les masses dans leur ensemble, en faveur de celles-ci et aux dépens de la première. A partir d'un certain moment, la bureaucratie a d'ailleurs été prise de panique devant l'ampleur et la différenciation du mouvement de masse, et Mao lui offert le compromis de la « triple alliance » : au sein de tous les « comités révolutionnaires », le nombre d'anciens dirigeants bureaucratiques représentés est élevé.
Il est significatif que, depuis ce compromis, Mao met sur le même pied « l'ennemi de droite » et « l'ennemi d'extrême-gauche ». Cela démontre — si la preuve en était encore nécessaire - combien infondée est la définition du premier de « capitaliste ».
Car comment pourrait-on qualifier des éléments « anarchistes » et « indisciplinés » comme étant aussi dangereux que... les représentants directs de l'impérialisme américain, du Kuo-Min-Tang et d'autres « monstres et dragons » ?
En fait, la manière dont Mao a lutté contre la bureaucratie ne pouvait pas ne pas aboutir à une tentative de consolidation d'un nouvel appareil bureaucratique. Mao donne beaucoup de recettes pour combattre le danger bureaucratique : faire du travail manuel ; s'intégrer au peuple ; se défaire de l'égoisme ; combattre le révisionnisme ; être propre ; être abstinent ; produire davantage, sans oublier la recette principale : faire le matin et le soir ses dévotions à la pensée vénérable de Mao lui-même. Mais toutes ces recettes, frappées du sceau de l'idéalisme philosophique et du volontarisme, passent à côté des deux problèmes principaux : celui de la structure du pouvoir, c'est-à-dire la démocratie socialiste ; celui du niveau de développement de l'infrastructure, avant tout des forces productives. C'est pourquoi l'œuvre de Mao apparait comme un gigantesque ouvrage de Sysiphe, qui doit sans cesse recommencer. Car l'hydre bureaucratique renait sans cesse, même si on lui a coupé toutes ses têtes. Comme les maoïstes ne veulent ni ne peuvent comprendre POURQUOI et COMMENT elle renait, tout leur effort est en grande partie peine perdu.
La logomachie sur la « restauration du capitalisme » est hypocrite et peu sérieuse. || est significatif que le communiqué de la XII° Session du C.C. du Parti Communiste chinois ne mentionne pas une seule fois les deux sources objectives de restauration possible du capitalisme en Chine : la survivance de capitalistes privés réels (non sans importance ni pouvoirs); l'accumulation primitive qui se reproduit constamment au sein de la petite production marchande. Accuser les adversaires de fraction de tous les péchés d'Israël est une chose ; attaquer des capitalistes réels semble une chose plus difficile.
Mais cette logomachie remplit une fonction précise : elle tend à dévier vers un ennemi largement imaginaire — les risques d'un rétablissement du capitalisme en Chine, sans intervention étrangère victorieuse, sont minimes — le combat nécessaire contre un ennemi réel : la bureaucratie.
Or, la tradition marxiste, renforcée par l'expérience terrible de la dégénérescence bureaucratique de l'U.R.S.S., comporte toute une doctrine sur la manière de combattre cet ennemi-là. Lors de la résolution du XI° Plénum du C.C., Mao feignait de se référer à cette doctrine, du moins obliquement - il parlait notamment d'élire des organismes de direction comme ceux de la Commune de Paris. Aujourd'hui, il tourne carrément le dos à cette doctrine. Il n'est plus question du droit de tendance, d'élection de comités populaires, d'exercice direct du pouvoir par les travailleurs, du droit des minorités de défendre leurs points de vue puisqu'elles peuvent avoir raison. Il n'est plus question que du droit des minorités d'« obéir ». Le révisionnisme de Mao éclate dès qu'on compare ses nouveaux statuts aux conceptions de Marx et de Lénine en la matière. Et ce révisionnisme rend le Parti Communiste chinois impuissant à combattre efficacement le mal bureaucratique.
Liu a payé pour tous les crimes et toutes les erreurs commises par la bureaucratie du Parti Communiste chinois pendant vingt-cinq ans. Mais Mao se trompe s'il croit qu'il a forcé la main de l'histoire. Sa responsabilité dans ces crimes et ces erreurs éclatera au grand jour lorsque toute la vérité sera connue. La condamnation politique de Liu sera combinée avec sa réhabilitation pénale. L'un comme l'autre étaient des bureaucrates de la révolution, non des agents de la contre-révolution et des dieux vivants. Et de même que le culte de la personnalité de Staline n'a guère survécu longtemps, le culte de la personnalité de Mao n'est pas appelé à une longue destinée. Mao sera commémoré comme le père de la révolution chinoise victorieuse ; mais les dernières années de sa vie ne seront pas considérées parmi les plus brillantes, c'est le moins que l'on puisse dire.