Le 2 mars 1919 Lénine ouvrit à Moscou la première séance du Congrès de fondation de l'Internationale communiste. A l'époque, la révolution russe luttait avec acharnement contre les attaques des blancs et des armées étrangères envahissant le territoire de l'ancienne Russie tsariste pour y écraser le jeune pouvoir soviétique. La révolution avait commencé à déferler en Europe centrale. Les bolcheviks qui n'avaient jamais envisagé que la révolution socialiste puisse être confinée à un seul pays misaient sur la victoire de la classe ouvrière tout d'abord en Europe et plus particulièrement en Allemagne. De toute l'histoire du mouvement ouvrier et, notamment, de celle de la lle Internationale qui avait abouti à la honteuse faillite d'août 1914, il avaient tiré comme leçon essentielle la nécessité de créer un PARTI MONDIAL, une Internationale qui ne soit pas une association lâche de partis nationaux indépendants les uns des autres, n'ayant envers l'Internationale que des obligations d'ordre secondaire. Avant même que le pouvoir soviétique soit consolidé, au milieu même des combats pour en assurer le maintien, ils lancèrent une convocation pour la tenue d'une conférence de fondation de la Ille Internationale, montrant ainsi qu'ils ne se considéraient que comme un détachement alors placé à l'avant-garde de la lutte pour le socialisme dans le monde.
A Moscou, en mars 1919, l'Internationale communiste fut fondée dans des conditions qui ont été plus d'une fois, par la suite, qualifiées de prématurées : n'y avait-il pas eu qu'un seul délégué provenant effectivement d'un pays étranger, Eberlein du parti communiste allemand, et n'avait-il pas un mandat pour s'opposer à la création immédiate de la nouvelle Internationale ? Cette argumentation fut oubliée peu après la formation de l'Internationale communiste en raison de l'écho que celleci rencontra et ne fut reprise que lorsqu'intervint la dégénérescence stalinienne. Ainsi à la justification historique, théorique, politique, qui avait dicté la décision prise il y a cinquante ans, on oppose des considérations basées uniquement sur l'événement depuis que fut prise cette décision ; c'est d'ailleurs un argument similaire qui sert à ceux qui prétendent condamner la Révolution d'octobre sous prétexte qu'elle a donné plus tard naissance au stalinisme. C'est le type de raisonnement prétendûment « réaliste » qui n'est que pur et simple sophisme. Dans la même logique pourquoi ne pas condamner la création de la lle Internationale en raison de la trahison de 1914? Il ne resterait vraiment plus grand chose à défendre dans l'histoire du mouvement ouvrier où les échecs et les défaites ont été plus nombreux que les succès et les victoires.
Alors que la I°° puis la lle Internationale ont avant tout effectué le rassemblement et le ralliement de la classe ouvrière pour la cause de socialisme, le grand acte historique qu'a constitué la fondation de l'Inter nationale communiste consiste à avoir tenté de créer pour la premièr fois, précisément au moment où le capitalisme mondial entrait dans s phase de décomposition, où la révolution socialiste internationale s posait à l'ordre du jour, un instrument susceptible d'organiser, de guide cette lutte à l'échelle du monde entier, d'établir une stratégie globale de dresser les masses du monde entier en un combat aussi unifié que possible dans ses objectifs généraux. La seule décision de créer l'Internationale communiste était un acquis essentiel du mouvement ouvrier sur lequel il ne fallait à aucun prix revenir.
Cette création fut également établie — à la différence formelle des Internationales précédentes — sur une base théorique qui était l'expression des enseignements marxistes révolutionnaires les plus élevés de l'époque, incarnés dans le bolchévisme. Ces enseignements aussi, il ne pouvait être question de les abandonner par la suite.
Après 1919, l'Internationale communiste a connu une histoire pendant quelques années fulgurante, puis décadente et ignominieuse sous la direction de Staline qui finit par mettre la clé sous la porte lorsqu'elle ne pouvait plus lui servir. Au cours des quatre premiers congrès, l'Internationale communiste se délimita avec netteté et vigueur non seulement du réformisme mais aussi - et c'était politiquement au plus haut point important - des courants centristes qui foisonnèrent à la fin de la première guerre mondiale ; elle établit également les bases fondamentales de la stratégie et de la tactique des partis communistes. A la lecture, les documents des quatre premiers Congrès de l'Internationale communiste sont aujourd'hui encore d'une force, d'une vitalité incomparables et ils sont également d'une actualité rendue plus sensible par les grands événements de l'année 1968, notamment par ceux de mai en France. Les lire, c'est largement revivre les années où la révo- lution socialiste commença la destruction du système capitaliste et où elle avait une direction de génie profondément et totalement internationaliste.
Survint le reflux de la révolution en 1923 et avec lui la montée bureaucratique en Union Soviétique. Le phénomène nouveau ne fut pas saisi par la majorité du Bureau Politique du Parti Communiste de l'Union Soviétique. Le Parti bolchévik fut détruit par une des conséquences inattendues de la victoire qu'il avait assurée. Les autres partis communistes, beaucoup plus jeunes, beaucoup moins expérimentés dans tous les domaines, furent extraînés dans cette dégénérescence qui né prit d'ailleurs pas une forme rectiligne. Dans ce processus, le moment fatal fut celui où le nazisme parvint au pouvoir en Allemagne. On a beaucoup écrit à ce sujet et, pourtant, tout n'a certainement pas été dit sur l'ampleur et les conséquences de cette catastrophe. Car, avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir en 1933 (qui n'était nullement inéluctable) des phénomènes se sont trouvés aggravés qui ont prolongé et rendu plus tourmentée et plus cruelle la période de transition du capitalisme au socialisme. Le triomphe du nazisme en Allemagne a porté des coups si rudes au mouvement ouvrier européen - le plus ancien, le mieux organisé, le plus riche de traditions révolutionnaires et socialistes -qu'il a eu à subir un recul politique exceptionnel, une dégénérescence de ses formations de masse, un affaiblissement de sa combativité dont il ne commence à se relever que maintenant, plus de trente ans après. Alors que de 1918 à 1923, la victoire se trouva à plusieurs reprises à portée de la main, les poussées de 1936 et de 1944 se sont rapidement épuisées et il a fallu attendre 1968 pour que s'ouvre en Europe une phase révolutionnaire riche de promesses du fait que s'y engagent des générations sur lesquelles ne pèsent ni le poids de lourdes défaites passées ni la domination quasi totale des vieilles directions.
Le triomphe du nazisme en Allemagne a eu également pour conséquence de renforcer pendant de longues années l'emprise du stalinisme non seulement en Union Soviétique mais aussi sur l'avant-garde du mouvement ouvrier qui s'était rassemblé dans les partis communistes autour de l'Union Soviétique. La direction bureaucratique n'a cessé de jouer un rôle néfaste, accumulant défaites, trahisons et crimes contre la cause du socialisme. En matière de crimes, des « procès de Moscou » à l'invasion de la Tchécoslovaquie, en passant par la répression de la classe ouvrière hongroise en 1956, elle a fait tout ce qui dépendait d'elle seule pour enrayer la marche internationale du socialisme.
Ce qui sur le plan théorique est la base de la trahison de la socialdémocratie ou du stalinisme, le virus qui a si profondément infecté le mouvement communiste, c'est le socialisme national ou le communisme national, cette négation de l'internationalisme prolétarien par le nationalisme d'une couche sociale faisant partie du prolétariat ou issue de celuici. Ce virus a été plus particulièrement malfaisant dans le corps du mouvement communiste, étant donné la puissance dont disposait le stalinisme, mais il a été non moins pernicieux pour de multiples organisations qui, tout en s'opposant à la social-démocratie et au stalinisme, n'ont été que des organisations nationales, non intégrées dans un mouvement effectivement international. A vrai dire, nulle d'elles n'a survécu dans le tourbillon des événements qui se sont produits depuis 1923. Et si, en dépit de difficultés considérables, le mouvement trotskyste — la IVe Internationale — a pu traverser cette période avant de commencer à présent à déboucher sur une phase désormais plus prometteuse, c'est non seulement parce qu'il est resté fidèle aux principes qui ont été ceux de la fondation de la Ille Internationale, à savoir constituer un parti mondial sur la base des enseignements du marxisme révolutionnaire, c'est parce qu'il a été en fait la continuation, la filiation directe, légitime, sans la moindre solution de continuité, de l'Internationale communiste. C'est Trotsky qui a assuré cette filiation et, bien que ce soit encore sa décision la plus discutée dans divers milieux, nous sommes convaincus que l'histoire finira par reconnaître qu'elle fut l'une des plus décisives pour le mouvement ouvrier. Il peut paraitre extraordinaire qu'après avoir acquis les dimensions qu'avait la Ille Internationale à son apogée, sa filiation ait eu pendant tant d'années la forme d'une organisation de cadres numériquement si restreinte. C'est là un des paradoxes les plus frappants de notre époque ; le renversement du capitalisme sur un tiers du monde - mais sur un tiers des plus arriérés économiquement — s'est accompagné d'une contraction considérable du parti marxiste révolutionnaire mondial face à un pouvoir exorbitant de la bureaucratie. Le mouvement trotskyste a à maintes reprises expliqué les multiples causes de cette situation. Mais cette situation n'a pas trompé les hommes en place, qu'il s'agisse des dirigeants du monde capitaliste ou des dirigeants des bureaucraties des Etats ouvriers : chaque fois que se produisait une montée des masses, chaque fois que se développait une crise au sein de la bureaucratie, ils désignaient la IVe Internationale comme le coupable, l'ennemi, le danger. Ils le feront encore plus dans l'avenir.
Le dénouement historique ne saurait faire le moindre doute, surtout en ce moment où la révolution socialiste n'est enfin plus confinée aux pays de type colonial, où elle a levé hardiment la tête en Europe et où elle a poussé en Tchécoslovaquie la bureaucratie du Kremlin à un odieux acte de désespoir. La nécessité historique de l'Internationale révolutionnaire se fera plus urgente. En ce cinquantenaire de la fondation de l'Internationale communiste, il ne sera pas procédé à de pieuses commémorations ; car, pour les nouvelles avant-gardes qui se forment, l'Internationale communiste n'est pas morte, elle vit, elle combat, elle s'appelle aujourd'hui la IVe Internationale et, comme Trotsky l'avait affirmé jusqu'à son dernier souffle de vie, elle vaincra.